Jeanne, unité et souveraineté nationale
Le Figaro, 8 février 2001
Par une loi de 1920, la République entendit célébrer sous la forme dune fête nationale le souvenir de Jeanne dArc : depuis lors, le deuxième dimanche de mai, le Président de la République et ceux des Assemblées font fleurir sa statue Place des Pyramides. Or, il est fort douteux que MM. Chirac ou Fabius aient une idée très claire du symbole de Jeanne. Cest pourquoi il nous a paru nécessaire, en cette année 2000 où les atteintes à la Souveraineté se font sans cesse plus nombreuses, de redonner à cette fête le caractère populaire quelle naurait jamais dû perdre et dorganiser un cortège qui, dimanche prochain 14 mai, fera suite au dépôt de gerbes officielles, à Paris comme en province (1). Nous avons pour ce faire, au nom dune association pluraliste, lAlliance pour la Souveraineté de la France, constitué un " Comité Jeanne dArc " quont déjà rejoint des personnalités aussi diverses que MM. Raymond Triboulet, compagnon de la Libération, ancien ministre du Général de Gaulle, Pierre Pujo ou le Général Pierre-Marie Gallois. Inutile de dire que ce comité est ouvert à tous les patriotes, cette année comme dans les années à venir, qui seront celles de la reconquête de nos symboles nationaux, si dangereusement enfouis dans les sables, ou les remugles, de notre mémoire collective.
Que ce soit avant tout loccasion de réfléchir au message de Jeanne qui, par bonheur, nen finit pas de toucher, dans le sillage dun Michelet ou dun Péguy, les imaginations contemporaines, du plus gauche, tel le pénible film de Luc Besson, au plus lumineux, tel le " Jeanne de Guerrre lasse " que publia récemment Daniel Bensaïd (2). Ce dirigeant de la Ligue Communiste Révolutionnaire, prouvant que lon peut être trotskyste et patriote, écrit sans détours : " Il y a dans la force magnifique qui attire à Jeanne, les amours les plus contrastées, lintuition que se manifeste en elle un étrange principe de résistance universelle. En des temps nauséabonds et faisandés ( ) Jeanne apparaît toute fraîcheur. En des temps tortueux, toute droiture ".
Il va sans dire que la menace que fait peser sur la Souveraineté populaire lEurope du fric et de la peur redonne à ce frais symbole tout son éclat : car lon comprend peu à peu que laventure supra-nationale nest plus quun monstre dont les créateurs eux-mêmes semblent ne plus savoir que faire. Après trois mois, la Conférence Intergouvernementale de Cintra en est encore à tenter de fixer son ordre du jour, la fantomatique réforme des institutions de lUnion. Passons sur leuro, dont nous avons écrit et répété (3) que, souhaitable ou non, il nétait de toute façon pas faisable, dabord parce quil contrariait les puissances anglo saxonnes, lesquelles gardent une certaine influence sur les marchés financiers et, pour ce qui est des Etats-Unis, restent les protecteurs militaires de lEurope (a-t-on jamais vu un empire accepter que son protectorat concurrence son arme maîtresse, en loccurrence le dollar ?) ; ensuite parce que, lEurope politique nexistant pas, la monnaie censée en être lexpression flotte dans les airs et ne peut que se volatiliser à moins que lAllemagne décide, pour sauver leuro en perdition, de constituer à elle seule ce pouvoir politique défaillant et de nous en dicter les conditions, scénario qui nous placerait à sa botte. Pour lheure, le seul salut paraît être une fuite en avant dans la définition dune citoyenneté européenne qui, daprès le rapport Ludford récemment adopté à Strasbourg, ne reposerait plus que sur les ethnies (sic !), ou dans un élargissement désordonné allant jusquà la Turquie ou peut-être au-delà, comme si ce vieux rêve devait, tel jadis celui dAlexandre, sévanouir sur les rives de lIndus. Pour lheure, voici lEurope avec Istambul, mais sans Vienne !
Les eurofédéralistes affrontent une autre difficulté : le soutien traditionnel de loption fédérale, la démocratie chrétienne, triomphante voici 50 ans, seffiloche dans ses bastions les plus solides, en Allemagne, en Autriche, en Italie, laissant partout place à une droite eurosceptique ; le thème européen nest de plus en plus quun des thèmes de la gauche, social-démocrate ou écologiste. On sétonne que semblable évolution ne fasse pas davantage réfléchir M. Chirac, dont le discours de Chambéry témoigne dun entêtement doctrinal rare chez lui, qui le disqualifie sans cesse davantage pour le rôle de chef de lopposition auquel il paraît prétendre et qui rend passablement incongru le dépôt dune gerbe aux pieds de Jeanne. Voici M. Chirac au centre dune nébuleuse européiste que M. Jospin incarne beaucoup plus sûrement que lui, et dune caste politique qui, en additionnant les neufs partis parlementaires ne rassemblaient guère plus de 25% des Français en âge de voter lors des dernières européennes. A lévidence, lopposition véritable est ailleurs, à lécart dune représentation officielle dont les acteurs sappuient les uns sur les autres comme des lutteurs exténués, sous le nom dune cohabitation qui nest pas sans rappeler les " apparentements " de la IVème République déclinant lentement vers les déroutes. Sans doute certains de ses hérauts tentent-ils de retrouver une légitimité par les diverses ficelles de la propagande, se donnant des airs populaires parce quils se passionnent pour la chronique du ballon : ce qui leur reste de souverain, ce nest plus que le mépris.
Cest ici le second et le plus éclatant message que Jeanne nous adresse à travers les siècles : celui dune légitimité qui, si ne peut se fonder que sur lunité du peuple français en toutes ses composantes tant il est vrai quil nest en France dautre légitimité ni dautre souveraineté que populaires. Toute la difficulté du jour tient aux pièges que les malins ont placés sur la voie de cette union nationale, laquelle est de tous temps lépreuve suprême, " lOeuvre au Noir " de notre peuple et surtout de ses chefs. Puisque la voie du référendum, qui manqua de peu, en 1992, de déjouer le piège de Maastricht est aux mains des ennemis de la démocratie quand elle est véritable, cest-à-dire débarrassée de ses filtres et de ses philtres, au point quils en bafouent la Constitution de connivence, il nous incombe de recréer le front anti-maestrichien dans les profondeurs de la nation, et de réaliser enfin le grand Rassemblement de tous les patriotes décidés, au-delà de leurs programmes respectifs, à sauver les termes mêmes du débat, cest-à-dire la souveraineté, la démocratie et finalement la politique.
Passage délicat, certes, mais le tableau politique de la France a récemment évolué ; désormais, il est aussi absurde de prétendre que le Front National affaibli, divisé et privé de perspective constitue un danger pour la démocratie française quil était absurde voici vingt ans, en 1981, dintimider le peuple français en prétendant que larrivée de communistes au pouvoir préluderait à la soviétisation de la France. Ce fut lhonneur de F. Mitterrand, peut-être le seul, que de savoir trancher le noeud communiste qui nimpressionnait que les pusillanimes, comme toujours imprudents à force de prudence. De même, le piège quil tendit en retour à la droite ne saurait avoir quun temps : lheure est venue de réintégrer dans la communauté nationale les électeurs égarés, des sympathisants tentés par le dégoût, les surenchères ou les aventures. Ce beau risque, qui peut le courir sinon les gaullistes, lesquels se souviennent quau temps du premier RPF, de Gaulle rétorquait aux Soustelle tout retournés devant lafflux en masse danciens vichystes, quil fallait savoir ouvrir la porte à ceux que lhistoire avait privés de leur place dans la communauté nationale. Une place à laquelle chaque Français a droit, de même que J.M. Le Pen a droit au droit comme tout Français et tout député européen , car il fallut que trois députés parmi lesquels lauteur de ces lignes shonore de compter pour que le Parlement européen ninterrompe pas, voici quelques jours, les voies nationales du recours en mettant immédiatement fin à son mandat.
De ce nouveau rassemblement national, les voies sont aujourdhui réouvertes par la déconfiture de lengrenage maestrichien. Il nest cependant possible quà une double condition : dabord que les uns sachent se détourner des fantasmes de la loi du sang, absurde dans un pays qui ne fut jamais une ethnie, ni une race, et jeter à la rivière les incantations à limmigration zéro dont nous allions écrire quelle appartenait à dautres temps mais à laquelle ne cédèrent jamais ni le Royaume ni la République, et dont il faudrait plutôt dire quelle appartient à dautres longitudes, point éloignées de la nôtre au demeurant. Seconde condition : que les autres aient le courage de faire fonctionner la machine à faire des Français, en redonnant à lEtat, en commençant par lEcole, lArmée et les instruments de formation de la culture populaire, une autorité que ceux qui prétendent aujourdhui la détenir ont en réalité abandonnée en rase campagne. Cela ne sappelle ni plus ni moins que la République, au sens ancien de la Respublica, ce Bien Commun indispensable à chaque Français parce quil lest à celle que Charles Péguy, lorsquil célébrait Jeanne, nommait notre " Dame la France ".
Paul-Marie Coûteaux
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