Elections municipales

Le Figaro, 6 avril 2001

Au cours du septennat de Jacques Chirac, voici trois fois que resurgit la question institutionnelle et encore sur le point le plus grave de notre Constitution, la prééminence du Président de la République. La cohabitation longue que nous aurons connue pendant cinq ans a considérablement sapé l’autorité du chef de l’Etat, et par là de l’Etat lui-même, vis-à-vis de l’extérieur plus encore qu’à l’intérieur. La voix de la France, en ce qu’elle doit être nette et claire, incarnée par un homme, est mise à mal partout dans le monde mais aussi aux yeux des Français, les uns comme les autres finissant d’ailleurs pas ne plus s’en soucier.

L’an dernier, l’instauration du quinquennat priva un peu plus le Président de la République ou de l’a-République de ce qu’il lui restait d’autorité, laquelle, les ennemis de l’Etat ne s’y sont pas trompés, tient en large partie à la durée : comme on l’a dit ce fut une seconde décapitation du roi, les Lilliputiens ayant en la circonstance reçu l’étonnant soutien de Gulliver pour l’empêtrer un peu plus dans leurs bandelettes. Et voici que le concert des minuscules résonne aujourd’hui de toutes parts pour encourager les petits juges, qui se veulent désormais indépendants au point de prétendre l’être de l’Etat lui-même, à prier le chef de l’Etat de bien vouloir déférer à leurs convocations.

Les enseignements des élections municipales sont si riches que les commentateurs ne voient pas, ou ne veulent pas voir, la conclusion essentielle que l’on en peut tirer, se perdant dans une série d’hypothèses contradictoires et confuses – comme cette stupide « prime au sortant » agitée pendant une semaine jusqu’à ce que le second tour vienne la mettre en pièces. La conclusion essentielle est pourtant simple, aveuglante : au clivage droite-gauche orchestré par les Etats-majors parce qu’il est leur dernière béquille, se superpose un autre, plus fécond, celui qui oppose trois siècles après la fameuse Querelle, les Classiques et les Modernes.

Au lendemain du premier tour, un quotidien titrait « Les Français font ce qu’ils veulent », où transparaît l’étonnant étonnement des penseurs officiels. Prolongeons : ils font ce qu’ils veulent et non pas ce que veulent ceux que Mme Roig a appelé les « Parisiens » pour désigner une sorte de France officielle, c’est-à-dire les instituts de sondage, les medias, la gauche caviar, qui n’est ni à droite ni à gauche mais simplement au pouvoir, ainsi que les Etats-majors des partis et même la Magistrature, comme le prouvent les scores étonnants de deux personnalités qui ont eu de sérieux ennuis avec la justice, comme M. Balkany, M. Méllick, ou encore M. Bernardini à Istres. Certes, le basculement de Paris à gauche en faveur de B. Delanoé qui n’en finit pas d’épousseter sur un costume devenu sobre les paillettes fort parisiennes dont s’était entourée sa réputation lorsqu’il fut placé sous les projecteurs, est un signe supplémentaire de la coupure entre Paris (et Lyon, où règne aussi le politiquement correct), et la province. Cette dernière est de plus en plus rebelle aux modes et aux modernités orchestrées sur tous les medias, en particulier ceux du service public, mais qui laissent fort dubitative la grande masse des Français.

Cette coupure s’est traduite par le phénomène Le Pen, puis par l’abstention, laquelle serait d’ailleurs plus importante si l’on acceptait d’y joindre les votes blancs, hélas non comptabilisés, et surtout si, à l’instar de ce qui se fait aux Etat-Unis, on calculait les scores d’après le nombre des habitants en âge de voter : on verrait alors que plus de 40 % (et environ 60 % dans certains scrutins) ne se reconnaît plus dans la lutte stérile entre les Etats-majors de droite et de gauche. Tout cela est masqué par les rideaux de fumée savamment entretenus par les partis et les medias et les instituts de sondage lesquels, à force de prendre leurs désirs pour des réalités, annonçaient une vague rose comme si la vérité n’était pas que la « majorité » représentait à peine un quart, tout au plus, des citoyens de ce pays.

Mais que veut voir cette caste officielle coupée « du pays réel » ? Ceux qu’elle adule ramassent aujourd’hui les casquettes, telles les dames Voynet, Guigou, Trautmann et dans une certaine mesure Aubry, les sires Lang, Gayssot, ou Moscovici comme naguère les très médiatiques Sarkozy, Rocard ou Léotard… En revanche, les obscurs venus de ce que l’on n’ose plus appeler la France profonde tant elle resplendit désormais au grand jour, s’imposent qu’il s’agisse de dissidents ou de sans grades. Le pompon fut ici formulé par quelques notoires de gauche tels M. Fabius qui, apprenant que M. Fillon était réélu à 85 %, se demande tout bonnement : « Mais le vote était-il libre ? », plaisanterie fort significative, ou bien M. Sapin déclarant sur France 2 le soir du second tour : «Certains l’ont oublié ; mais la droite est dans le paysage politique français, qu’on le veuille ou non ils sont là ! », aveu fort aimable. Signe de cette horripilante habitude qu’ont prise les bonnes âmes de gauche de se croire hors d’atteinte dans les donjons de « l’établissement », et les draperies de la République et de la démocratie dont ils se parent en donnant à croire qu’ils ont de l’une et de l’autre l’exclusivité. En ce sens, le porte-parole des Verts, M. Bénamias, a tout dit en commentant le score du Front National à Orange : « 63 % ! Les démocrates d’Orange vont souffrir », insinuant que les 63 % qui ont reconduit leur maire n’étaient pas démocrates – et de fait ils ont commencé à souffrir le soir même lorsque lesdits « démocrates » à la Bénamias ont commencé à saccager la ville… Il est possible de marcher sur la tête mais on ne va pas très loin…

Le problème est que les notoires de droite semblent eux aussi dans le brouillard : telle Mme Idrac annonçant dans son langage l’avènement d’une « droite cool » (à moins qu’elle ait voulu dire la « droite coule », ce qui est peut-être vrai de la droite officielle), alors que les bons scores du Front National dont trois des quatre maires élus en 95 sont confortablement reconduits, ou même ceux de Mme Roig, de M. Tibéri ou de M. Millon à Lyon, démontre l’inverse. Citons encore M. Raffarin proposant pour les échéances de 2002 un programme commun de la droite sans avoir l’air de se rendre compte qu’elle est plus divisée que jamais précisément selon la fracture opposant les Classiques et les Modernes, ces derniers continuant à occuper la scène à grands coups de références à l’Europe fédérale et à la concertation tous azimuts alors que la majorité des électeurs de droite, les divers-droites, où se retrouvent un grand nombre d’indépendants, d’exclus des partis, auxquels s’ajoutent les ruralistes type CPNT – on a oublié un peu vite le fameux NT, c’est-à-dire Nature et Tradition - sans compter les souverainistes et les diverses écuries nationales. Ceux-là réclament la restauration de l’autorité de l’Etat face aux diverses féodalités, y compris celles qui le minent de l’intérieur, et le rétablissement de l’indépendance nationale, c’est-à-dire le retour à la politique française la plus classique.

Si la droite veut sérieusement restaurer son unité doctrinale, elle s’apercevra que la fracture est profonde entre les uns et les autres, ce qu’elle pressent d’ailleurs en préférant afficher une unité de façade et se met à parler d’une vague bleue. On savait que les couleurs masquaient bien des équivoques, comme la gauche où l’on voit s’ajouter au vieux « rouge » et divers « roses » palissants, des « verts » fort pimpants, en attendant sans doute les « noirs », voire les « arc-en-ciels » qui firent pandouiller au soir de la victoire de M. Delanoé, sur le frontispice de l’hôtel de ville une bannière rappelant fâcheusement ses orientations privées. Tout cela sombre dans la puérilité.

Se résigne-t-on à confondre le débat politique avec un championnat de football, dont les équipes ne se distinguent plus que par la couleur des maillots ? Que veut dire « bleu » ? Cette agréable couleur est muette sur les deux questions essentielles du jour, la paneuropéenne de moins en moins masquée par les incantations dérisoires à la marche vers le fédéralisme et la question de l’autorité de l’Etat, si dévaluée qu’il n’en arrive même plus à pouvoir se réformer. Ce sont à ces questions que doit répondre Jacques Chirac, lui d’abord et avant tout, s’il veut remporter la prochaine élection présidentielle. Que le Président de la République comprenne enfin l’impasse dans laquelle l’a précipité son modernisme vaguement yeye des vingt dernières années, mais dans laquelle la majorité de la droite ne se reconnaît plus, que l’on se reporte aux voix des listes dites de droite aux dernières élections nationales, les Européennes de 99 et l’on sera édifié. M. Chirac serait avisé de méditer sur les avanies du PC dont la savante stratégie de son chef, Robert Hue, consistant à « relooker » le parti en organisant Place du Colonel Fabien des défilés haute couture eut un grand succès parisien mais fait un joli flop dans le pays.

La même erreur guette le RPR dont on n’a pas assez souligné qu’il était beaucoup moins le vainqueur de ces élections (à Dijon, Amboise, Auxerre) que l’UDF (s’il est un grand vainqueur ce serait plutôt M. Bayrou qui fit élire de nombreux UDF que M. Chirac), et surtout les DVD (ou DD), c’est-à-dire les divers-droites, qu’il ne doit pas croire acquis à sa cause, en tous les cas pas celle du discours fédéralisme prononcé au Reichstag en juin dernier ou ses hésitations dans l’affaire corse. Sans doute M. Chirac ferait-il bien de relire ses discours des premières années du RPR, et l’élection livre qu’il publia en 79 « la lueur de l’espérance » où il annonçait que l’Europe ne serait bientôt plus « qu’un vaste condominium germano-américain » ; mais il est vrai qu’en cette matière, que l’on pourrait pudiquement nommer « l’adaptation à la conjoncture », on peut encore faire à M. Chirac une inlassable confiance…

Paul-Marie Coûteaux