Les jeux sont ouverts

Le Figaro, 18 avril 2001

Etrange Printemps : on ne compte plus les catégories mécontentes, celles qui se mettent en grève et moins encore les floppées de Français exaspérés de tout subir, désordres en tous genres, insécurité alimentaire, avanies climatiques, des inondations à l’effet de serre, dont ils sentent bien que “les politiques” tentent même plus de les contôler. Le pouvoir n’a plus le pouvoir, les responsables ne le sont plus de grand chose, le premier ministre commente la marche de l’économie mondiale : le roi est nu, et comme toujours en pareil cas un prurit d’anarchie gagne le pays. Les institutions, police, justice, administration, sont contestées dans les moindres décisions, les enseignants ou les élus baissent les bras devant l’irrespect général d’une “société civile” de moins en moins civique, tandis que les vedettes politiques se font terrasser dès qu’elles ont l’imprudence de se montrer de trop près, tel L. Jospin en Picardie, ou de se présenter à des élections locales. Le renouvellement politique de l’an prochain sera sans doute plus profond qu’on ne le pensait encore voici quelques semaines, tant il est vrai que, comme l’a finiment fait remarquer un quotidien au lendemain des municipales, “les Français font ce qu’ils veulent” -et cela de plus en plus nettement. Il n’est pas sûr en effet que les partis traditionnels restent les maîtres des élections législatives et que la présidentielle se jouera exclusivement entre J.Chirac et L.Jospin : les jeux sont infiniment plus ouverts que les gazettes ne l’annoncent, ce dont les trois prétendants au titre de “troisième homme”, un à gauche, deux à droite, pourraient profiter dans le camp qui se révélera le moins solide.

Pour l’heure, c’est L. Jospin qui parait le plus fragile : il ne peut vraiment compter ni sur sa majorité, ni sur son gouvernement, ni sur son bilan, et guère sur lui-même. La “majorité” ? lors des élections locales de mars, elle se révéla fort minoritaire non seulement parmi les Français en âge de voter (de ces derniers, elle ne représente même pas le quart), mais aussi des votants; de surcroît, elle se segmente à vive allure, le parti communiste s’engageant dans une surenchère avec une extrème-gauche qui pourrait bien le faire disparaître dès l’an prochain, tandis que les Verts chevauchent un anarchisme ambiant qui peut les mener loin, et très haut dans les urnes: en somme, ces trois blocs lui disputent tant de voix au premier tour qu’il n’est pas assuré de figurer au second. Le Gouvernement? Des derniers “poids lourds” qui lui restent, JL. Gayssot pour le PC, D. Voynet pour les Verts, E. Guigou, J.Lang, L. Fabius pour les socialistes, chacun a fait la démonstration de son impopularité, au point que le premier ministre a dû faire appel à de jeunes réservistes, qui n’ont d’ailleurs pas l’air de s’imposer. Quant au bilan, publié pour excellent par tous les conformistes du temps, il tient à une baisse du chomage, laquelle est observée à peu près partout et dont la courbe pourrait s’inverser dès l’été (sans que la responsabilité de M. Jospin soit plus engagée par ceci que par celà), ainsi qu’à une légère diminution du déficit budgétaire, facilement obtenue par les divendes d’un volume record de privatisations, sans oublier les fameux 35heures, qui ont l’air de mécontenter autant ceux qui en bénéficient que ceux qui n’en bénéficient point. Reste alors son personnage, dont on pouvait attendre, quand il devint Premier ministre en 1997, pour ainsi dire par défaut, qu’il finisse par éclore, mais qui manifestement n’y parvient pas : ses déplacements, dans la Somme en avril, dans le Doubs en mars, et plus cruellement encore à l’étranger, au Brésil comme naguère au Liban, révèlent de pathétiques tentatives de se donner une carrure d’Homme d’Etat mais achoppent sur l’impression générale que son personnage est décidemment trop bas de plafond pour y accèder : s’il est élu, ce sera une nouvelle fois par défaut, et avec une si faible participation et si peu d’enthousiasme que sa légitimité serait bien faible...

J. Chirac ne profite de ces déconvenues que par effet d’optique : les projetteurs étant sottement braqués sur le duo, ce qui nuit à l’un profite mécaniquement à l’autre. S’il dispose certes d’une carte, elle ne sera décisive que s’il l’inclut dans un jeu entièrement nouveau, et qui, à rebours de celui qu’il joue depuis son élection, prenne en compte les consultations de 1997, 1999, et 2001. Jusqu’à présent, il y semble sourd. Elles sont pourtant claires : les Français ne veulent ni une politique de droite ni une politique de gauche, qu’ils rejettent alternativement, mais une politique classique qui tourne le dos au modernisme d’allure soixantehuitarde, masquant de plus en plus mal l’impuissance de l’Etat, voulue par les uns, consentie par les autres, derrière les masques de l’Europe, de la décentralisation, de la négociation permanente, et d’une permissivité générale censée, sous le nom fort ambigu de “liberalisme” donner quelques lustre à la paralysie des institution. pareil modernisme, qui n’est qu’un abandon aux pentes de no notre temps, englobe droite et gauche dans une sorte d’idéologie officielle, fort parisienne, dont le rejet par la très grande majorité des Français est la vraie “grande leçon” des élections municipales -bien devant que les vaticinations sur “la prime au sortant”, diagnostic général du premier tour qui vola en éclats à l’issue du second, ou sur la “proximité”, laquelle ne fait que montrer l’exaspération populaire devant les vedettes à paillettes encombrant ondes et écrans.

Que J. Chirac ici se méfie : de cette idéologie officielle, il s’est depuis octobre 95 voulu le chantre, à rebours du gaillard volontarisme dit de “la fracture sociale”. Son unique carte consisterait à revenir à un discours de rupture avec la passivité, à ce que nous nommions la politique classique de la France, c’est à dire la Souveraineté sous ses deux espèces, souveraineté nationale face aux hégémonies extérieures, et souveraineté populaire qui fasse valoir l’autorité de l’Etat. Quant à l’autorité de l’Etat, J. Chirac ne doit pas oublier qu’elle tient d’abord à celle de son chef, et que, s’il doit aujourd’hui batailler dos au mur face à des juges qui se veulent indépendants au point de prétendre l’être de l’Etat qu’il préside, c’est qu’il a lui-même rendu possible pareille sédition en laissant constamment s’affaiblir la fonction suprême : dès 95, il s’effaça devant le Premier ministre; en 97, il se maintint malgré le désaveu populaire; en 2000, il balanisa par le quinquennat la durée du mandat suprême, Gulliver prétant curieusement la main aux Lilipputiens pour qu’ils l’empêtrent un peu plus dans leurs bandelettes; surtout, il n’utilisa jamais le droit qui protège des injures publiques le chef de l’Etat, lesquelles se multiplient depuis que V.Giscard d’Estaing adopta sur ce gravissime sujet un laisser-faire grace auquel se revanchet aujourd’hui les minuscules, vieux ennemis de la fonction depuis que la Constitution de58 mit fin au parlementarisme où ils grouillaient tout à l’aise. Or, il faut au Président de la République, seule instance impartiale que l’on puisse imaginer, une légitimité assez forte pour faire face au déchaînement des féodalités, les bastilles administratives, les partis, les médias dominants, les potentats locaux ou regionaux, et par dessus-tout les puissances économiques et financières qui les utilisent pour prospérer sur la ruine du Bien Commun, l’autre nom de la Res-publica. Au lieu de ramener la dimension de sa fonction à celle de sa personne, J. Chirac saura-t-il faire l’inverse, et hisser enfin sa personne aux exigences de sa mission ?

Quant à la souveraineté nationale, si elle n’a pas bonne presse, du moins garde-t-elle dans le pays de puissants échos, aussi bien contre le fédéralisme européen qu’en face des hystéries d’une mondialisation qui n’est qu’une gigantesque américanisation de monde, c’est à dire le retour à l’Empire : le souverainisme est bien la seule nouveauté surgie dans le paysage politique au cours des dernières années, à la faveur des européennes de 99 dont on n’a pas assez dit que les vainqueurs furent les listes eurosceptiques, la plupart se situant d’ailleurs dans l’électorat “de droite”. Or, J. Chirac le prend à rebrousse-poils par ses incantations, comme au Reichstag, en faveur d’un fédéralisme non seulement d’un autre âge, mais fort irréaliste au regard de l’actuelle panne européenne sur chacun des nombreux “chantiers” que l’U.E a fort imprudemment multipliés, alors qu’elle n’est même plus capable de sauvegarder la cohérance de ses vieux piliers, comme la P.A.C. Faut-il au reste rappeler que, au vu d’un sondage publié en février dernier, 53% des Français estimaient que “la construction européenne” allait trop vite?

De tout cela, on serait étonné que J. Chirace ne sache tenir compte, connaissant l’étonnante plasticité dont il fit preuve au cours de sa longue carrière : en somme, on ne lui demande rien d’autre que de faire coïncider deux discours qu’il tint en des temps différents, celui dit “de Cochin” (à l’époque où il prévoyait que l’Europe “pourrait devenir un condominium germano-américain”, où nous en sommes en effet), et celui de “la fracture sociale” : encore faudrait-il qu’il renouvelle ses entourages, et qu’il retrouve l’évidence énoncé par Malraux selon laquelle “on ne saurait se prévaloir du gaullisme en construisant l’après gaullisme sur les valeurs qui ont présidé à la mise en minorité du général de Gaulle”. De ce nouveau revirement, aura-t-il le courage? Qu’il s’y refuse, et un candidat souverainiste tel Ch. Pasqua pourrait sérieusement entamer le capital de voix sur lequel il compte au premier tour. Qu’il l’ose, et l’on peut être assuré que F. Bayrou mobiliserait alors, avec plus de talent que lui, l’autre pôle d’une droite d’ailleurs si divisée sur l’essentiel qu’elle apparait de plus en plus pour ce qu’elle est, une fiction -comme l’est à l’évidence le mirage de “parti unique” et pour la même raison.

A moins qu’il ne fasse ni l’un ni l’autre : il serait alors guetté par le même risque qu’encourt L. Jospin, celui de ne point même figurer au second tour. C’est ici que se rélerait les chances du troisième “troisième homme”, le seul dont la popularité soit aussi grande “à droite” qu’ “à gauche”, J.P. Chevènement, lequel est désormais assez nettement au dessus de la mélée pour être une cohabitation à lui tout seul, c’est à dire être assuré de l’emporter au second tour, soit contre L. Jospin, soit, et encore plus aisèment, contre J. Chirac, ce dont pourraient bien s’aviser les Français, chemin faisant, au fil d’une campagne qui tirerait ainsi notre vie politique d’une torpeur si malsaine que les électeurs s’en détournent, que les plus républicains se désespèrent, et que nul n’aperçoit de sursaut possible pour une France bourellée d’inquiétudes en dehors d’un rassemblement national qui détruise les vieux carcans et déjoue enfin la « spirale de l’impuissance ». Oui décidément, les jeux sont bien plus ouverts qu’on ne le croit.

Paul-Marie Coûteaux