L’Homme de la France

Le Figaro, 10 juillet 2001

Le plus intéressant dans cette longue pré-campagne présidentielle est qu’elle se polarise sur une question unique : qui sera le troisième homme ? Qui, face au couple Chirac-Jospin dont la fragilité apparaît de plus en plus clairement, créera la surprise que tout le monde attend, au premier tour sans doute, et peut-être au second ?

La grande affaire qui surplombe les années que nous vivons étant celle de la construction européenne, question à laquelle le Président de la République et le Premier ministre donnent la même absence de réponse (la « Fédération d’Etats Nations »), et se laissent semblablement dériver au fil de l’eau, ou au fil de l’Allemagne, il est fort probable que le « troisième homme » sera celui qui saura sur ce sujet parler net, soit dans le sens fédéraliste, qui est celui de François Bayrou, soit dans le sens souverainiste. Or celui-ci, s’il rencontre un euro-scepticisme croissant des Français, n’a, hélas, pour le moment, pas de porte-parole unique, plusieurs pouvant y prétendre. M. Pasqua, M. Chevènement, M. de Villiers, et même, dans une certaine mesure, M. Saint-Josse. Semblable division empêcherait, si elle se perpétuait, les « eurosceptiques » de créer la surprise, comme le fit la liste Pasqua-Villiers en arrivant en deuxième position lors des européennes de 1999. Pour ne retenir que les deux premiers nommés, seuls plus ou moins déclarés, l’avantage sera donné à celui qui sera capable de sortir de son camp pour rassembler assez largement une droite et une gauche dépassées, puisque leurs vieux clivages ne correspondent plus aux problèmes que pose la supranationalité.

De ce point de vue, il est de bon augure que Jean-Pierre Chevènement ait quitté en juin dernier la présidence de son Mouvement Des Citoyens – alors que Charles Pasqua entend au contraire resserrer autour de lui son parti. Mais Jean-Pierre Chevènement est loin d’avoir fait l’essentiel, c’est-à-dire accomplir quelques gestes sans lesquels, s’il peut espérer rassembler plusieurs courants d’une gauche actuellement éparpillée, il ne saurait pour autant opérer la grande « Oeuvre au Noir » que beaucoup attendent, ce que de Gaulle appelait « rassembler les Français sur la France ».

Le premier geste ressort de l’évidence : que Jean-Pierre Chevènement montre assez d’indépendance vis-à-vis d’une famille socialiste qu’il a plusieurs fois quittée puis retrouvée, et déclare nettement que, s’il n’accédait pas au second tour, il ne se désisterait cependant pas pour le candidat socialiste. Un tel geste donnerait à sa candidature la crédibilité qui lui manque encore – seul moyen de frapper les esprits, et de créer autour de lui cette solitude qui est la marque d’un Président de la République, « L’Homme du pays ».

Le second geste est plus symbolique, mais d’autant plus nécessaire : s’il entend être le candidat des souverainistes, M. Chevènement ne doit pas se cantonner à des incantations républicaines devenues fort vagues dans l’esprit de nos concitoyens, mais accepter le corpus souverainiste, et notamment sa clef de voûte qu’est le lien entre la souveraineté populaire et la souveraineté nationale, autrement dit entre la démocratie et le choix de la nation comme instance supérieure de l’arbitrage politique. Or, beaucoup plus nettement que l’incantation républicaine que beaucoup croient pouvoir transposer à l’Europe, le souverainisme désigne la Nation comme instance d’arbitrage politique, sans laquelle la multiplication désordonnée des structures supra et infra nationales nous fait insensiblement glisser dans ce mélange de féodalités partisanes, et de bureaucraties incontrôlées, en un mot de douce anarchie où l’essence du politique se dissoud sous nos yeux. En mai 2000, dans le message qu’il adressait au Congrès du parti québécois réuni à Montréal, JP. Chevènement déclarait : « Vous vous dites « souverainistes », et nous nous disons « républicains », mais au fond c’est la même chose » ? Mais voici que dans la postface qu’il consacre au récent ouvrage de Marc Joly « Le souverainisme » , il écrit sans plus de détour qu’il n’a jamais fait sien ce mot, comme si tout à coup il lui brûlait les doigts. Tel n’est heureusement pas le cas de tous ses proches, puisque l’ouvrage en question, qui constitue l’un des plus précieux apports théoriques qu’a connu jusqu’à présent ce mouvement de pensée, est signé par un membre du Conseil National du MDC… Il y a donc là un exercice de clarification, ou de simplicité, à consentir tôt ou tard, et qui, au-delà des précautions à l’ambiquée, paraîtrait naturel à beaucoup…

Soit écrit en passant, une même clarté serait bienvenue quant à l’attitude générale d’un « entourage » qui ne semble pas avoir rompu le lien ombilical avec le PS : c’est ainsi que, au Parlement européen, aucun des deux députés qu’il fit élire en 1999 sur la liste socialiste n’a désapprouvé le traité de Nice… Il est des moments où la clarté ferait du bien.

Charles Pasqua, lui, a de longue date accompli une démarche de rassemblement national. Encore faudrait-il qu’il déclare nettement qu’il ne se désistera pas au second tour pour le Président sortant. Pour l’heure n’est-il pas, en dépit de tout et des scandaleuses querelles que multiplie contre lui une magistrature confite dans le conformisme anti-politique, l’un des rares hommes qui, de la résistance à l’Occupant à la résistance à l’Europe fédérale, a toujours eu pour horizon l’indépendance et la grandeur de la France ?

Parce qu’elle sait pouvoir créer la seule surprise qui pourrait compter lors des échéances électorales de 2002, la nébuleuse souverainiste et républicaine (acceptons les deux mots) doit impérativement se mobiliser pour n’être représentée que par un seul homme, ce « troisième homme » qui, à rebours des médiocrités qu’affiche aujourd’hui notre pauvre petit monde politique, est celui que la France attend parce qu’elle sait que, en restaurant la Nation, et l’idée qu’elle se fait d’elle-même, il restaurerait aussi l’Etat, et renouerait les fils si distendus de la civilisation française. Qui sera ce candidat unique ? La réponse est entre les mains de chacun d’eux, et des gestes décisifs qu’il saura ou ne saura pas accomplir, pour « rompre en visière » et frapper assez nettement l’opinion pour lui donner l’impression que le vieux cercle est rompu.

A moins que, finalement, aucun d’eux ne consente à ce beau risque et que chacun reste enfermé dans les vieux cadres d’une politique française aujourd’hui tant anémiée. Ou bien, plus simplement, que nul n’ose plus réveiller la vieille nostalgie de l’unité française que seul le drame a provoqué dans notre histoire. Dans ce cas là, il nous restera à songer que, quoi qu’il arrive dans l’immédiat, « l’avenir dure longtemps »…

Paul-Marie Coûteaux