Il faut maintenir le Sommet de la Francophonie
Le Figaro, 2 octobre 2001
La francophonie ronronnait. Depuis le lancement en 1986 des sommets francophones, on ne parvient pas à se déprendre de l'impression que le sujet n'intéresse plus ses promoteurs, à commencer par la France elle-même, dont les responsables actuels n'ont pas l'air de savoir ce qu'ils pourraient bien faire d'un tel héritage, comme on ne sait que faire d'un vieux château dont le parc est en friche et le portail rouillé. Lorsqu'il fut question, en 1992, à la faveur d'une modification de la Constitution rendue nécessaire par le traité de Maastricht, de mentionner la francophonie comme l'autre grand axe de la politique étrangère française, symétrique et d'ailleurs complémentaire à l'axe européen (car la France pèse en Europe à mesure de son poids hors d'Europe), il ne se trouvera pas grand monde pour approuver le projet, lequel fut vite enterré. Aujourd'hui, il ne faut qu'un prétexte, semble-t-il, pour remettre à plus tard le sommet qui devait se tenir à Beyrouth les 22 et 23 octobre prochains. Ce prétexte serait la tension internationale créée par les attentats du 11 septembre. On ne pouvait en imaginer de pire : il faut être aveugle à la fois sur la situation internationale caractérisée par la menace d'un terrible choc de civilisations, et sur la philosophie même de la francophonie, pour ne pas voir que le Sommet de Beyrouth est aujourd'hui plus nécessaire que jamais et qu'il faut non seulement le maintenir mais lui accorder une importance majeure.
Car la francophonie, comme la hispanitad, pourrait bien constituer l'une des meilleures réponses au grand problème d'aujourd'hui, la fracture sans cesse croissante entre les pays riches du Nord et les peuples innombrables que la mondialisation, loin d'être une entreprise d'unification du monde comme elle prétend l'être, relègue dans les ténèbres. Les attentats du 11 septembre ont montré qu'une telle fracture mettait en péril le monde entier tant il est vrai que le désespoir fait germer dans des millions de coeurs d'innombrables vocations au martyr et que notre société technicienne est devant elle infiniment fragile, du moins si elle n'établit pas des ponts solides avec les peuples du Sud.
Tandis que l'ONU est paralysée par son principal débiteur, qui est aussi le principal utilisateur du droit de veto, les Etats-Unis (inquiets de la voir prendre son envol lorsqu'elle fut délivrée des glaces de la guerre froide et que M. Boutros Ghali tenta d'en faire une organisation authentiquement universelle), la francophonie est justement l'une des dernières mains tendues qui reste tant soit peu opérante. A travers la langue, instrument d'échanges, instrument de complicités multiples, en un mot instrument de coopération, elle représente une des dernières chances d'établir un pont entre quelques pays riches et de nombreux pays méditerranéens, africains, asiatiques, désireux d'établir des complémentarités dans quelques domaines choisis tels que la coopération scientifique et technique, l'audiovisuel, ou les industries culturelles en général. Qu'on songe par exemple à l'utilité de réseaux informatiques reliant des professeurs d'université de telle ou telle spécialité et diffusant en français des outils d'enseignement, fiches, bibliographies, manuels, grâce auxquels des élites du Sud peuvent espérer être formées chez elles aussi bien qu'elles ne le seraient dans des universités du Nord ? Qu'on songe aussi au rafraîchissement culturel que pourraient nous apporter le théâtre, le livre, le cinéma africain, limitant l'unilatéralisme atlantique qui encombre aujourd'hui nos écrans. N'est-ce pas un moyen, pour nous aussi, de prendre nos distances avec ce bloc de nations blanches dans lequel on veut nous faire entrer et qui n'appartient nullement à la tradition française, depuis au moins l'alliance de François Ier avec le Grand Turc, dussions-nous accepter, comme le Roi Très Chrétien, l'injure de "grands renégats" ?
C'est le principal acquis de l'entreprise francophone que d'avoir su d'ores et déjà identifier, formuler et quelquefois même tenter de mettre en oeuvre de tels projets. Mais à ceux-ci, tout manque : de l'argent sans doute, et par dessus tout une volonté politique. Elle existe, quoique avec intermittence, au Québec qui a trouvé par la francophonie un moyen d'être présent sur la scène du monde, et également au Canada dans le but de marquer le Québec. Elle existe aussi dans plusieurs pays méditerranéen, au premier chef dans les trois pays du Maghreb et plus encore au Liban, ce qui fait de Beyrouth un excellent choix pour le prochain sommet.
C'est aussi l'intérêt de la France : quantité de projets français qu'ils soient scientifiques, industriels, commerciaux ou même agricoles, pour ne pas parler du grand défi culturel qu'est l'invention d'un avenir en français, trouveraient, grâce à la francophonie, la dimension qui leur manque pour rayonner à l'échelle du monde autrement qu'en anglais. C'est l'intuition qu'eut en 1980 Boutros-Boutros Ghali, déjà lui, quand il lança la formule fameuse : "la langue française est la langue du non alignement". Vaste programme, mais aussi vaste promesse.
Hubert Védrine doit saisir l'occasion, dans la période troublée que nous traversons, de faire entendre la vraie voix de la France. Les attentats du 11 septembre ont bouleversé les esprits non seulement parce qu'ils furent spectaculaires, et qu'ils provoquèrent un grand nombre de morts, mais aussi parce que chacun a senti, consciemment ou non, qu'il rendait nécessaire et même urgent un nouvel ordre international qui ne soit pas un ordre "mondial", mot qu'utilisa Georges Bush père lorsqu'il lança son fameux appel au nouvel ordre - c'était le mardi 11 septembre 1990, la coïncidence des dates n'est pas fortuite bien que personne ne la relève.
"Un nouvel ordre mondial", avait dit Bush, "peut émerger de ces temps troublés, une ère nouvelle plus libre de la menace de la terreur, plus forte dans la recherche de la paix, une ère dans laquelle les pays du monde, de l'Est comme de l'Ouest, du Nord comme du Sud, peuvent prospérer et vivre en harmonie". Ce mondialisme n'a tenu aucune de ses promesses : la menace terroriste n'a cessé de se diversifier, plusieurs guerres ont éclaté y compris sur notre continent, le fossé entre riches et pauvres n'a cessé de se creuser recréant notamment une sorte de nouveau rideau de fer entre le nord et le sud de la Méditerranée. Pire, ce qu'on a appelé la "mondialisation des esprits" fut encore plus contagieuse qu'on ne l'aurait cru : ce que les attentats du 11 septembre mirent en scène ce sont bel et bien deux mondialismes, le mondialisme prophétique de Washington, et celui, plus mystique encore de l'internationale verte, conceptions dont on ne cesse de comprendre à quel point elles se provoquent et s'enchaînent l'une l'autre. La France doit, comme elle en a l'occasion rêvée à Beyrouth à la fin de ce mois, opposer aux dialectiques mondialistes la logique des nations, assorties de leur traduction juridique, les souverainetés, et de traduction politique nécessaire, la coopération entre les hommes et les cultures.
Paul-Marie Coûteaux