La pente
Le Figaro, 30 novembre 2001.

Il n’est pas simple d’être le contemporain de sa propre histoire : chacun vit avec des images, des habitudes de pensée qui prolongent longtemps après qu’a disparue, emportée par l’évolution du monde, la réalité qu’elles ont un temps permis de lire. Aujourd’hui, si l’on ne peut pas ne pas voir que les conditions anciennes de la politique se sont effritées, chacun n’en continue pas moins à faire comme si elles perduraient ; intactes, comme si un Etat garant de l’intérêt général mettait en oeuvre les réformes indispensables au pays, sous la houlette d’un gouvernement qui dispose de relais assez puissants (une administration, une autorité) pour mener à bien une politique, celle-ci étant dite " de droite ou de gauche ", telle que l’a choisie le peuple français par la voie démocratique. Or, ce schéma n’est pas seulement mis à mal : il a désormais disparu.

Il est plus tard que l’on ne pense. Empêtré dans une réglementation illisible, au point que plus aucun citoyen n’est censé connaître la loi, fruit de marchandages enchevêtrés entre d’innombrables instances, celle de l’Etat-Nation, mais aussi la Commission de Bruxelles, le Parlement européen, les diverses Cours de Justice européennes ou internationales, et encore les partis, les assemblées locales, qu’elles soient régionales ou départementales, ou à statut particulier, les groupes de pression industriels, financiers, médiatiques, etc., les corporations, les syndicats, notamment ceux du service public, etc., l’Etat a perdu à peu près toute autonomie pour mettre en oeuvre un quelconque intérêt supérieur. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait plus puisque dans ce processus s’est diluée toute autorité suffisante pour imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. On le vit cruellement en 95 lorsqu’Alain Juppé tenta de " faire passer " quelques mesures (habiles ou non, c’est une autre affaire) pour redresser la dérive des comptes sociaux, dont certains, les retraites par exemple, constituent de véritables bombes à retardement courageusement léguées aux générations à venir. Pas question de réforme, sauf si elle comporte soit des crédits soit des droits supplémentaires, qui sont autant de traites allégrement tirées sur l’intérêt général.

Désormais, tous les représentants de la puissance publique font l’expérience d’une autorité en perdition : les policiers comme les enseignants, relégués depuis des années au rang de gardiens d’enfants. La seule administration encore capable de fonctionnner est l’administration fiscale (bien que le gouvernement fut incapable de réformer l’organisation de ses services, sacrifiant un minitre, M. Sautter, à ses personnels coalisés) : la chienlit dans l’Etat n’étant plus masquée que par la fuite en avant budgétaire, seule la dépense publique pallie la carence de l’autorité.

Cette spirale paraît irréversible, pour deux raisons au moins : d’abord, parce que la perte d’autorité se nourrit elle-même, de concession en concession. Ensuite parce que, ayant abandonné toute souveraineté à la fois vis-à-vis des féodalités intérieures et vis-à-vis des ingérences extérieures, l’Etat ne représente aux yeux des hommes plus rien qui les dépasse, et par quoi il se fait obéir : ni un Bien commun, qui est non seulement la seule boussole mais aussi le seul fondement de l’autorité du gouvernement, comme le démontre Claude Rochet dans un livre roboratif ; ni une voix dans le monde, c’est-à-dire un moyen de faire des citoyens des acteurs de l’Histoire. Ainsi se trouve renversée le cercle vertueux de la souveraineté et de la légitimité, ce que nous avons appelé " souverainisme ", et qui est le ressort même de la politique de la France depuis de nombreux siècles : désormais, la dévaluation de l’une entraîne la dévaluation de l’autre. Ce processus, en l’absence de tout cadre de substitution à la nation (serait-ce l’Europe, ou l’espace atlantique, la première menant à l’autre comme l’euro nous mène en douceur au dollar), conduit tout droit aux tribus, perspective dont certains incidents au stade de France, et un récent ouvrage de Joseph Macé-Scaron la Tentation Communautaire révèle les effrayantes abysses.

Irréversible, vraiment ? Pour tout honnête homme, c’est la seule question du jour - politique, mais aussi morale et même spirituelle. Il est certes tentant de se retirer, de se taire et, tel Lucain, " regarder dans le vide immense l’irrémédiable s’accomplir ". Cependant, aussi noble qu’elle paraisse, cette tentation est une lâcheté, un pauvre consentement à la fatalité auquel nul homme attaché envers et contre tout à son pays ne saurait se résoudre. Toute occasion doit être saisie pour tenter de redresser une pente, aussi terrible soit-elle, sans attendre que quelque drame vienne dénouer le noeud gordien. Une élection peut-elle en être l’occasion ? Ce serait extraordinaire mais point impossible à condition qu’elle porte au sommet de l’Etat un homme nouveau capable d’incarner la nation, toute la nation, et de fonder ainsi une légitimité renouvelée. Il y aurait là le un déclic que Charles de Gaulle, crut trouver avec le Front Populaire dont il écrit dans La Pente, premier chapitre des Mémoires de Guerre, qu’il pouvait être " l’élement psychologique qui permettait de rompre avec la passivité " . Cet officier, lecteur assidû de l’Action française, n’a pas dédaigné d’entourer Léon Blum de ses conseils. Peine perdue, certes. Mais il le fit. Il eut ce courage au milieu des quolibets. Il refusa de se rendre.

Quelques Français croient encore qu’une élection peut rompre le cycle de la passivité. En 92, à l’occasion de Maastricht, en 95, quand ils élirent Jacques Chirac, en 99 encore, ils accordèrent plus de 30% de leurs suffrages aux listes peu ou prou souverainistes, des millions de Français eurent le courage de refuser la fatalité. Certes, chaque fois cette espérance fut déçue et toujours pour la même raison : comme les chefs de la coalition anti-Maastricht s’en retournèrent dans leur camp respectif, qui à droite, qui à gauche, chacun revint sottement à ses appartenances politiciennes, qui, pour n’avoir plus aucun rapport avec la seule question qui surplombe nos années, la survie de la nation, n’en sont pas moins des niches comfortables où chacun tente de se créer une identité et à laquelle il tient perinde ac cadaver. Ici les militants ne sont d’ailleurs pas moins coupables que leurs chefs, la plupart se montrant moins soucieux de créer le rassemblement national, que de circonscrire leur petit territoire et leurs appartenances secondaires, comme si leur véritable identité était d'être de droite ou de gauche et non Français d’abord. Restent de nombreux militants qui, faisant taire leurs querelles, se rassembleront le 13 décembre prochain dans la rue (on se réunira à 18h30, Place de la Victoire) au seul mot d’ordre de la souveraineté nationale et populaire contre l’euro et la constitution européenne.

Aujourd’hui, le choix est simple : le rassemblement national ou le chaos. Ni J. Chirac ni L. Jospin n’est capable de réunir ne serait-ce que son camp, lequel ne représente même pas la moitié de la moitié des Français qui s’intéressent encore à la politique ; l’élection de l’un comme de l’autre ne ferait que prolonger la pente et condamnerait la France à disparaître ou du moins à subir une très longue éclipse. Il se trouve que ce déclic a pour nom Jean-Pierre Chevènement, comme en 99 Charles Pasqua et Philippe de Villiers ou jadis Philippe Séguin – en espérant que ces hommes, après avoir porté tour à tour le flambeau, le feront bientôt ensemble. C’est pourquoi l’auteur de ces lignes, qui n’a cessé de traverser la rivière d’une rive à l’autre depuis des années, appelle tous les chefs et tous les militants qui, fussent-ils de droite ou de gauche, croient encore en l’avenir de la France, à jeter leurs vieilles appartenances fossilisées. S’il n’y a qu’une seule chance, il faut la saisir, et créer ce rassemblement national qui est, pour la France, la dernière chance à saisir avant de glisser au néant.

Paul-Marie Coûteaux

Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche