Les vertus de la colère
Le Figaro, 4 février 2002
Ce fut un signe anodin et vite refoulé, mais ses résonances sont multiples : voici quelques jours, nous apprenions que la France, dont le PIB par habitant se situait voici 30 ans dans le trio de tête de l’Europe, est désormais tombée au douzième rang. Que la France soit « l’homme malade de l’Europe » ne nous étonne d’ailleurs pas : quand la France est bien gouvernée, sa réussite est exemplaire, quand elle est gouvernée par des politiciens qui jouent avec elle comme des enfants jouent aux billes, sa déchéance est exemplaire. En 10 ans, d’une pauvre nation incapable de payer ses dettes, et dont les gouvernements erratiques finissaient par se trouver à la merci d’une poignée de militaires, de Gaulle a réussi à faire une des plus grandes puissances de la terre, puissance militaire par les trois composantes nucléaires, puissance économique par le lancement de projets ambitieux notamment aéronautiques, puissance spatiale, pétrolière (elle mit même en brèche le monopole anglo-saxon dans le domaine de l’énergie), puissance diplomatique, puissance culturelle enfin, dont le rayonnement fut tel qu’il finit par inquiéter sérieusement les Américains . Depuis 1974, c’est-à-dire le premier gouvernement Chirac, jusqu’au gouvernement Jospin d’aujourd’hui, tout se défait : l’absence d’ambitions industrielles sur fond de privatisations par internationalisation a presque entièrement détruit le tissu économique, et par tant financier, de la France au point que nous ne pouvons plus lutter contre le chômage récurrent que par de misérables artifices sociaux qui réduisent une part croissante de la population à la mendicité publique et à la domination complète, ou bien en mendiant elle-même auprès d’entreprises étrangères des investissements industriels obtenus à grands renforts d’aides publiques. Devenu obèse, l’Etat s’est englouti dans sa graisse, réduit à une collection d’administrations désordonnées incapables de mener quelque réforme que ce soit, pas même celle de ses propres structures. La plupart des services publics de l’éducation nationale, incapable de transmettre un minimum d’héritage national et même d’assurer convenablement ses missions fondamentales, jusqu’aux services de la justice et de la police, sont en crise, sans parler de ceux qui sont durablement en panne, comme la défense ou la coopération avec le sud, lentement désossés par les arbitrages budgétaires. Privée de politique industrielle, diplomatique, militaire, privée de toute marge de manœuvre budgétaire depuis que le remboursement de la dette est nul et que les fameuses 35 heures ponctionnent ce qui restait de disponible dans ses capacités financières, voici que la France est de surcroît privée de sa monnaie, et par là, de toute capacité d’adapter sa politique économique à la conjoncture mondiale car, faut-il le rappeler, la monnaie n’a pas seulement une fonction d’échange, elle est aussi un instrument de politique économique. Et ne parlons pas de l’esprit public qui a plongé dans une déréliction rarement atteinte le mépris des gouvernants pour le peuple, dont l’incroyable succession « d’affaires » révèle l’étendue, ayant désormais pour contrepartie une haine populaire contre « l’établissement » dont celui-ci feint de ne même pas s’apercevoir : la montée du vote de la colère et celle de l’abstentionnisme électoral ne sont que les premiers stigmates, tandis que toute la vie publique s’enfonce dans un processus de déligitimation au bout duquel on n’ose encore apercevoir celle d’une rebarbarisation lente mais générale de la vie sociale. Comme l’auteur de ces lignes ne cesse de le répéter depuis des années, nous n’aurons pas en détruisant l’Etat et la nation le nirvana d’une société libre et douce, internationaliste et baba-coul, nous aurons la violence, la peur et la haine, le lent retour derrière la castillage des prouesses techniques, à la vie sauvage.
Ô certes, la France est toujours la France ! Elle gît dans un recoin de notre âme, idée pure luisant dans le ciel des idées, qui garde encore quelques reflets en ce monde-ci, la résistance de quelques dernières poches d’irréductibles cinéastes se battant pour l’exception culturelle, ou de quelques intellectuels qui ne se résignent pas à refonder la République, mouvement anti-mondialisation tel ATTAC qui n’admet pas que tout, du monde, de l’homme et de la vie, soit réduit à l’état de marchandises. Les signes de résistance sont encore assez nombreux pour que bien des peuples se tournent encore vers la France, devinant une fois encore que la problématique de l’avenir, face au nihilisme de la marchandisation qui semble tout envahir, est d’une épouvantable clarté : c’est la France « conscience des peuples », comme Goethe l’appelait, ou le chaos. Et l’idée de la France demeure encore assez vive pour inquiéter l’Empire puisque, pour la punir de ses derniers signes de résistance, l’empereur Bush visite à peu près tous les pays d’Europe depuis le début de son mandat en évitant toujours soigneusement Paris, mis à l’index par une superpuissance qui ne veut plus avoir aucun partenaire, seulement des succursales.
Certes, de la France, ils vont encore parler, nos hommes politiques lors de la prochaine campagne des présidentielles agitant les dernières nostalgies pour tenter de mobiliser ce qui reste de peuple français appelé à voter une ultime fois sans doute. Hélas, hélas, hélas, une fois encore cette chance, la dernière, pourrait être manquée s’ils ne se liguent pas enfin autour du seul homme qui puisse représenter les forces disparates qui refusent l’abandon. La logique des appareils, c’est-à-dire des divisions, va jouer à plein régime, les législatives étant en train de happer la logique des présidentielles, notamment par l’intermédiaire des entourages. Les candidats sans doute entrent dans la logique du rassemblement national, mais leurs entourages ne pensent déjà qu’aux législatives. Les Barrachins, du nom d’un député RPF qui rompit avec de Gaulle pour accepter les apparentements et assurer sa réélection au Parlement, sont aujourd’hui partout, quiconque tente d’être « l’Homme de la Nation » vers la vieille logique des partis, des alliances et des camps, qui à droite, qui à gauche. Le navire est échoué sur le sable, la mer s’est retirée au loin, mais les Barrachins, au lieu de pousser le navire vers la mer, ne veulent savoir qu’une chose : qui tient la barre de l’équipe de tribord ou de l’équipe de bâbord.
La mer qui s’est retirée, c’est l’histoire. Tout se passe désormais comme si les Français, et même les hommes politiques les plus déterminés à la résistance, ne croyaient plus possible de changer le cours de l’histoire ou tout simplement faire l’histoire, et de songer que, comme l’écrivait Bergson, « l’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire ». Tout le monde semble se satisfaire d’avoir « sa » petite équipe, « son » écurie, « son » candidat. Cela serait possible pourtant si toutes les forces qui croient encore à la France unissaient autour d’un même nom. Plus personne ne croit possible, à la faveur de cette prochaine présidentielle, de renverser la spirale de l’abandon pour redonner à la France en quelques années, en quelques mois peut-être, comme en 58, son visage et de hisser haut nos couleurs sur toutes les scènes du monde.