La grande pitié du Royaume de France
Le Figaro, 2 mai 2002
Je me suis trompé. Dans l’immense désordre des esprits et, plus grave, des cœurs et des âmes, aujourd’hui livrés à cette lâcheté qui, comme toujours la lâcheté, tourne en vociférations haineuses, j’ai espéré qu’une voix pouvait encore tenter, Guelfe pour les Gibelin et Gibelin pour les Guelfe, de réunir les Français non point sur les fantasmes et les peurs qui sont désormais le pauvre lot commun, mais sur la seule sécurité que nous puissions encore espérer, une grande politique de la France, ambitieuse et souveraine. Hélas !, lorsque les passions se déchaînent jusque dans nos rues, une voix blanche n’est plus une voix.
J’ai espéré que, transcendant le misérable combat des deux lutteurs exténués de la Droite et de la Gauche, condamnés sous les vocables de cohabitation ou de Front républicain aujourd’hui comme jadis d’apparentements ou de troisième force, à s’épauler pour rester en scène, JP Chevènement, serait l’homme de la Nation. Mais, dédaignant mes objurgations, celui-ci n’osa pas s’adresser aux désespérés de tous bords avec les mots habituels des désespérés, qui sont toujours violents et je veux espérer qu’il le fera un jour pour que l’histoire ne juge pas avec Chateaubriand que « l’ambition dont on n’a pas le talent est un crime ».
J’ai espéré que la France, qui toujours est, car nulle idée ne saurait mourir, existe encore comme nation, comme Etat, comme civilisation et comme peuple. Or, je n’appelle pas nation une joyeuse collection de tribus, d’ethnies ou de bandes qui, oubliant ses responsabilités pour le monde et l’idée même d’en avoir, oubliant son histoire deux fois millénaire, oubliant jusqu’à sa langue et sens de ses mots, use du bulletin de vote comme d’un défouloir, sans souci d’une solidarité, d’une fraternité ou encore moins d’un Bien commun. Je n’appelle pas Etat un amas d’administrations dont le seul filet d’inspiration vient de bureaucraties étrangères, celles de Bruxelles, de Francfort, de l’OMC ou du Pentagone et qui en est réduit, comme on le voit sur quelques frontispices publics, à faire flotter son drapeau au-dessous de la bannière bleue étoilée d’une Commission dite européenne. Je n’appelle pas civilisation une série de modes dictées par l’empire devant lequel intellectuels, écrivains et créateurs se prosternent au point de radoter et de ne plus rien signifier pour les âmes. Je n’appelle pas peuple le morne étal des nihilistes frivoles, rigolards ou paresseux qui se gaussent de leurs chefs, succombent tel Méphisto, à « l’esprit qui nie tout », refusent toute réforme à moins qu’elle n’aille à la facilité, comme je n’appelle pas élite le ramassis de diplômés bilingues qui, se couvrant d’une fausse jeunesse, en vient à manifester tous les jours contre son peuple. Dans ce monde éperdu, il n’y a plus nulle trace de France.
Je me suis beaucoup trompé, à cause, je crois, de l’Espérance, violente parce qu’elle doit accepter de contempler ce néant : aujourd’hui, il n’y a plus rien. L’espérance de la renaissance de la France, qui ne peut pas ne pas advenir un jour prochain, peut-être proche, n’a plus qu’un socle, ce socle que nulle tempête au fil des dynasties et des républiques n’a jamais englouti, la Légitimité. Tel est le premier enseignement de Jeanne, dont la mémoire n’a jamais été aussi nécessaire : elle ne fut jamais du parti Armagnac, ni du Bourguignon mais du seul parti de la Légitimité.
Dans les circonstances actuelles, cette légitimité n’est pas, ne peut pas être incarnée par JM Le Pen pour la raison simple qu’il n’est nulle souveraineté sans l’unité du Peuple. Je n’ai jamais analysé le « phénomène Le Pen » comme ressortant à l’extrême-droite, type fascisme italien ou national-impérialisme allemand. Comme l’a remarqué JP Chevènement, des bandes armées ne règnent pas dans nos villes assassinant les démocrates avec pour programme l’invasion de l’Europe. En 58, la Gauche appelait fasciste le Général de Gaulle. Les électeurs de Le Pen ne veulent pas plus du fascisme que les électeurs trotskistes ne veulent de la dictature du prolétariat laquelle est bien, elle, au programme. Le Pen n’est que la résurgence d’une vieille droite telle que les jeunes gens se sont déshabitués d’en connaître puisqu’elle fut absorbée après la guerre par de grandes synthèses nationales, la démocratie chrétienne puis le gaullisme. Elle resurgit aujourd’hui sur leurs décombres.
Il reste que, si la France n’est pas menacée de fascisme, elle l’est par des divisions mortelles. Or, la division est, comme toujours, pain béni pour l’étranger. Comme ils sont heureux les gnomes de Bruxelles, les maîtres de Washington de voir la France, dont ils craignent tant la vieille résistance, ou l’exemple de résistance qu’elle pourrait encore donner aux nations du monde, se dissoudre dans les querelles et bientôt, qui sait ?, la guerre civile ! Les souverainistes savent que l’on ne saurait rétablir la Souveraineté sans un puissant Rassemblement de toutes les traditions de la France.
Mais ils savent aussi qu’est impossible tout Rassemblement pour la France sans la restauration de la souveraineté. Si des circonstances imprévues donnent aujourd’hui à J. Chirac une ultime chance de réaliser autour de sa personne, ou plutôt de ce que sa personne est en train d’incarner malgré lui, une unité minimale des Français, il ne saurait oublier (car il le sut un jour, dans les petites heures de l’appel de Cochin) que cette unité sera factice si elle n’est pas immédiatement sacrée par la seule chose qui fonde en France une légitimité durable, c’est-à-dire la défense ou la restauration de la souveraineté. Il arriva à J. Chirac d’écrire dans un bel ouvrage La Lueur de l’Espérance : « Parmi tous les Etats, la France est l’un des mieux placés pour prendre la tête d’une résistance. (....) Sinon, il n’y aura pas d’Europe, mais, sous couvert d’une société anonyme, un condominium germano-américain. » A-t-il une chance encore, cet étrange enfant-roi, d’advenir à 70 ans à la maturité, à la « Grâce d’Etat » et de consentir au destin qui ne cesse de revenir entre ses mains ? Aura-t-il le courage de renégocier les traités européens, comme l’ont fait d’ailleurs plusieurs de nos partenaires, tant il est vrai que ce qui est au cœur du malaise français c’est la paralysie du politique, autrement dit, la perte de la souveraineté ? Saura-t-il secouer les fausses fatalités d’une mondialisation qui n’est qu’une vaste américanisation du monde ? Affichant sa volonté de renouer le fil secret de notre histoire, ira-t-il cette année déposer lui-même aux pieds de Jeanne la gerbe dont la République, depuis une loi de juillet 1920, se fait un devoir d’honorer celle dont elle a fait « le symbole du patriotisme français », le deuxième dimanche de mai, soit cette année le 12 ? Président du comité d’honneur qui organise le défilé traditionnel, je sais qu’un vaste concours de peuple aurait à cœur de l’entourer alors.
Ce beau risque d’assumer enfin la Nation, il ne le doit pas seulement à lui-même et aux Français, mais au monde, ce monde angoissé auquel la France manque depuis tant d’années, et qui en est partout à chercher son visage. Donnons-lui cette chance.
Paul-Marie Coûteaux
(auteur de : « Le Génie de la France » - Lattès)