L’impuissance étoilée
Le Figaro, 15 juin 2002

Plus de 47 millions de Français sont en âge de voter. Un gros tiers (et même 40 % dimanche dernier !) s’y refuse, soit qu’ils s’abstiennent, soit qu’ils ne s’inscrivent pas même sur les listes électorales. Quand ils se déplacent, beaucoup le font, comme lors de la dernière présidentielle, pour exprimer une protestation contre les partis institutionnels, en votant blanc ou bien en choisissant un parti « anti-système », quand bien même n’a-t-il aucune chance d’exercer ce que l’on continue à nommer par habitude ou par optimisme le « Pouvoir ». Un seul tiers choisit l’une des deux alliances qui peuvent prétendre l’emporter – en sorte que ni l’une ni l’autre ne recueille l’adhésion d’1 français sur 4. Aussi puissante qu’elle paraisse aujourd’hui, l’UMP n’a guère recueilli que 8,8 millions de voix, et il lui faut le concours de l’UDF et surtout, comme l’a fort bien fait remarquer Philippe de Villiers, des « divers droites » pour arriver au maigre étiage de 11 millions de voix.

Si la politique est à ce point désenchantée, n’est-ce pas que, pour dire les choses crûment, le pouvoir n’a pas le pouvoir, secret de moins en moins bien gardé, autrement dit que l’enjeu politique, à savoir le Bien Commun, la fabrication d’un avenir collectif et par dessus tout la participation au monde, en un mot la conscience de l’Histoire s’est évaporée avec notre souveraineté. Peut-être existe-t-il des pays qui peuvent vivre sans histoire ; la France non. Car n’ayant pas d’unité par la nature, elle n’en peut trouver que par une politique : à tout le moins une voix dans le monde, et, dans l’ordre intérieur, un projet collectif qui lui soit tant soit peu propre. Intégrée à autre chose, elle se désintègre. Autrement dit la Souveraineté n’est pas une sorte de crème Chantilly couronnant l’entreprise française, le joyau de sa parure, mais la condition même de son existence. Ce qui est en cause n’est pas l’attachement à la France, mais qu’il existe ou non une France, et une politique française repérables dans le monde à laquelle élite ou peuple pourraient s’attacher, qui en feraient la source d’un Bien Commun et la matière d’un authentique débat démocratique tranché par l’élection.

Ô certes, nul n’a abandonné en rase campagne la souveraineté ; on a simplement abandonné ses instruments, par petits bouts. L’armée est démembrée quant à ses moyens et, quant à la doctrine, intégrée dans l’OTAN. La diplomatie n’agit plus que dans les cadres fixés à Washington, notre capitale désormais pour ce qui est de la paix ou de la guerre, comme on le vit en Irak, en Serbie, ou en Afghanistan. Il y a belle lurette que la France n’a pas pris la moindre initiative diplomatique capable de changer tant soit peu la marche du monde ! Quant à l’ordre culturel, ce que l’on persiste à nommer la civilisation française telle que la portent notre langue, nos traditions, nos valeurs politiques de non-alignement ou de résistance, n’est plus considérée comme un instrument de présence au monde, et encore moins d’influence, alors qu’elle serait sans doute la plus précieuse de toutes nos armes. Dans l’ordre économique, les seules réglementations qui perdurent sont confiées soit, pour le volet commercial, à une Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au sein de laquelle la France n’est plus directement représentée, soit, pour le volet monétaire, (donc financier, donc budgétaire), à une Banque Centrale européenne indépendante des Etats. Quant à la législation et à la réglementation, on sait, ou l’on devrait savoir, que 80 % des lois nationales ne sont que l’adaptation de normes européennes dans la fixation desquelles la France ne pèse plus que 12, en attendant bientôt 8 % des voix. Ce qui reste de « souveraineté » est ainsi bien trop dérisoire pour mobiliser les esprits et définir un quelconque intérêt supérieur.

Il n’est même pas sûr que l’exercice de l’autorité soit encore possible dans un pays qui n’est pas lui-même maître de ses grandes orientations. Un père de famille qui n’est pas maître chez lui a peu de chance d’être obéi par sa progéniture ! Ainsi dévalué par un enchevêtrement d’instances qui s’imposent à lui, l’Etat, naguère chargé d’assez grandes choses pour faire rêver, faire croire, donc être suivi ou obéi, ne possède plus guère le prestige et l’autorité suffisants pour imposer quoi que ce soit, ce que mesurent tous les jours ses agents, policiers et professeurs compris. Dès qu’il trouve en face de lui un intérêt organisé, il ne peut que céder, même quand la féodalité est nichée en son sein : n’a –t-on pas vu voici deux ans un ministre qui, pour avoir tenté de réorganiser une partie de son administration, en l’occurrence la Direction Générale des Impôts, dû promptement démissionner ? L’Etat dit moderne, qui est à bien des égards le contraire d’un Etat, ne peut que tenter de se rendre aimable en distribuant primes ou allocations, au prix d’un gonflement démesuré de sa masse budgétaire qui finit par révolter à juste titre la moitié contribuable des Français, ou en distribuant des statuts particuliers, type corse, qui finissent par fracturer de toutes parts sa propre ossature.

Il n’y a plus de Bien Commun parce qu’il n’y a plus nul instrument capable d’en promouvoir aucun ; dès lors on comprend que le public, lassé d’assister à cette partie de football sans ballon, où les deux équipes masquent leur impuissance étoilée par de pauvres formules politiciennes cent fois rebattues, finisse par se tourner vers d’autres gradins : et c’est ainsi que la France s’est suspendue des semaines durant à une vingtaine de braves types partis jusqu’en Corée taper dans un ballon - vrai celui-là, au moins...

Que faire ? Pour ce qui est du second tour, la leçon est claire : le seul moyen de sortir pacifiquement de ce marasme n’est pas de mettre telle ou telle équipe au pouvoir, mais de reconquérir le pouvoir, d’assurer celui auquel échoit la charge suprême d’une légitimité suffisamment large pour redonner un peu de corps à la souveraineté perdue – perdue aussi bien par l’Etat en France que par la France dans le monde. Une curieuse providence en a fourni l’occasion par les circonstances du 5 mai ; une autre providence veut que l’élu se réclame du gaullisme dont le premier ressort, dès juin 40, consista précisément à nier qu’existât la moindre chance d’une légitimité sans souveraineté – c’est d’ailleurs dans cette dialectique que s’instruit en doctrine ce qu’il est convenu d’appeler « le souverainisme ».

Il reste à souhaiter qu’une providence troisième, se souvenant de siècles et de siècles où ce qui fut en cause n’était pas le contenu de la politique française, mais le fait que pût seulement en exister une, fasse comprendre à Jacques Chirac que désormais, pour exercer le pouvoir, il lui faudra d’abord le reconquérir - c’est-à-dire devenir authentiquement souverain, et la France avec lui.

Paul-Marie Coûteaux