Lettre ouverte à M. de Villepin
Le Figaro, le 28 septembre 2002
Monsieur le Ministre, nous sommes nombreux à avoir goûté
la lecture de votre ouvrage Le Cri de la Gargouille. Témoignant d'un
âpre souci de l'avenir de la France, vous déploriez avec Malraux
que le monde moderne se caractérise par « l'absence de décision
» et que « la tentation de la résignation menace une nation
qui sent la torpeur la gagner ». En somme, nous partageons les mêmes
tourments.
De fait, les Français sont aujourd'hui gagnés, ou faut-il dire
vaincus, par un sentiment de dépossession d'eux-mêmes qu'illustre,
hélas, chaque page de l'actualité : ils voient bien que le pouvoir
suprême, la guerre, ne leur appartient plus, que la plupart des lois et
règlements qui encadrent leur vie dans de plus en plus étroites
marges ne sont plus guère édictés à Paris, les trois
quarts ne faisant que prendre des directives bruxelloises - comme ils découvrent
que le pouvoir d'une instance, l'OMC, au sein de laquelle la France n'est plus
représentée que par un commissaire européen obligé
de tenir compte des intérêts divergents des « Quinze »
et souvent paralysés, sans parler du pouvoir monétaire émigré
à Francfort. Mais il est un sujet, la langue française où
je gage que la torpeur, selon votre juste mot, pourrait être fort secouée
par deux affaires ; il se trouve que vous avez à connaître de l'une
et de l'autre.
Me trouvant en juin dernier au sommet européen de Séville, je
m'étonnai que les nombreux journalistes présents n'accordent nul
intérêt au point 83 du communiqué final demandant à
la présidence danoise de proposer au prochain sommet de décembre,
à Copenhague, « les moyens d'améliorer la situation des
langues dans les organes de l'Union ».
Enquête faite, il s'agit de faire face au surcoût qu'entraînera
l'entrée de nouveaux pays dans un ensemble qui compte tant de langues
et « couples de langues » que les frais de traduction deviendraient
énormes. La solution serait le recours à une « langue pivot
», l'anglais, langue qui, ainsi privilégiée, pourrait bien
devenir peu à peu unique. Déjà, il y aurait à s'émouvoir
que les députés européens, comme j'en témoigne,
soient contraints de voter, en commission du moins, sur des textes en seule
version anglaise : devrons-nous nous aussi être choisis désormais,
non par le peuple naguère souverain, mais par des tests linguistiques
? De même, jugez-vous normal que la Commission exige des pays candidats
qu'ils utilisent l'anglais dans leurs communications écrites avec «
ses services » ? De chambre d'enregistrement, l'Assemblée nationale
deviendra-t-elle un jour « chambre de traduction » ?
Il serait hautement souhaitable, Monsieur le ministre, qu'à Copenhague
la France propose de retenir deux, trois ou quatre langues dites de «
travail », dont le français, comme cela se fait dans la plupart
des organisations internationales, solution plus respectueuse de la diversité
de l'Europe. Celle-ci n'aurait au reste rien à gagner, dans l'esprit
des peuples, à se présenter comme un appendice américain...
Je ne me résigne pas, pour ma part, à moins parler français
à Bruxelles que je ne le faisais au siège de l'ONU, à New
York...
Autre sujet : la France s'est dotée, comme d'autres pays, d'une législation
linguistique dont l'une des principales dispositions vise à donner aux
consommateurs une information dans leur langue, notamment par la traduction
obligatoire, sur les produits importés, des notices et modes d'emploi.
Or, cette disposition est jugée par Bruxelles contraire au traité
de Rome. A la question écrite que j'ai posé en octobre 2000 à
la suite de l'arrêt Geoffroy, il m'a répondu qu'il suffisait pour
« informer le consom mateur », de recourir à une «
lan gue aisément compréhensible », formule pudique, habile,
désignant l'anglais. Devons-nous considérer qu'il y a deux catégories
de Français, ceux qui se meuvent dans un univers anglophone et ceux qui
n'ont même pas le droit de savoir de quoi est fait le service ou le bien
qu'ils achètent ?
Le 2 août, l'hebdomadaire Valeurs actuelles rapportait que, si le secrétaire
d'Etat au Commerce, votre collègue Renaud Dutreil, déclarait maintenir
l'obligation d'étiquetage en français, le porte-parole de la représentation
française à Bruxelles, Mme Blandine Pellistrandi daubait au contraire
sur la loi française en déclarant qu'il ne servait à rien
« d'écrire, plutôt que hamburger, steak haché entre
deux tranches de pain »(sic !). Puis-je vous prier de faire observer à
ce fonctionnaire, placé ce me semble sous votre autorité, qu'elle
est censée d'une part connaître la loi (laquelle n'a jamais visée
les appellations type « hamburger »), ensuite la défendre
lorsque la Commission nous met en demeure de la suspendre ? Ou faut-il déduire
que nous sommes moins souverains que ne l'est dans la fédération
canadienne le Québec avec sa loi 101 ?
Sûr que nous serons d'accord pour juger que, si les Français comprennent
la mondialisation (ou l'américanisation du monde ?) comme les privant,
du moins provisoirement, de tout instrument d'action collective, il serait dangereux
de leur interdire cette dernière consolation - parler leur langue - et
sûr aussi que vous aurez à coeur de jouer, contre la torpeur déplorée,
le rôle qui est aujourd'hui le vôtre.
Paul Marie Coûteaux