La grande parade européiste de Jacques Chirac
Le Figaro, 13 juillet 2000.
Le Président de la République réussit ce tour de force de multiplier les maladresses alors même quil a perdu tout ou presque de son pouvoir. Cest à lui que la présidence française doit de souvrir ces jours-ci dans un bien étrange climat marqué par une incohérence où elle risque de sombrer dans quelques mois. Dun côté, on voit le chef de lEtat céder en fait dEurope à une sorte dillusion lyrique où la manifestement poussé le projet fédéraliste du ministre allemand des Affaires étrangères, M. Fischer, dont lhistoire sétonnera quil fut plus chaleureusement approuvé par un Président de la République soi-disant gaulliste que par un Premier ministre socialiste. Dun autre côté, nul observateur ne saurait se dissimuler la persistante incapacité de lUnion à faire le minimum, à savoir réformer ses institutions, ce quelle proclame pourtant depuis des lustres comme préalable à tout progrès.
On se souvient que, vers 1990, lorsque les pays dEurope du Centre et de lEst se sont délivrés du joug communiste et ont frappé à la porte de lUnion, celle-ci répondit quelle souvrirait à deux seules conditions : dabord que les nouveaux venus se rallient à ce quil est convenu dappeler la démocratie ; ensuite, quils veuillent bien lui laisser le temps de réformer des institutions qui ne convenaient plus à un équipage de 20, 25 et peut-être bientôt 30 membres ; on saccordait ainsi pour dire que vers lan 2000 lEurope serait de nouveau réunie sous des institutions rénovées.
Las ! La fameuse Union ne semble pas capable depuis lors de réformer tant soit peu ses vieilles mécaniques, dont elle ne cesse pourtant de redire lobsolescence. Voyant la difficulté, les Quinze décidèrent de réunir une Conférence Intergouvernementale (CIG), qui, ouverte à Turin en mars 1996, ne put aboutir à quoi que ce fût, on déboucha sur le traité dAmsterdam qui, sil comporta de nettes avancées vers le fédéralisme, notamment en affirmant la supériorité du droit européen sur toutes les normes de droit national y compris les Constitutions, ne comporta aucune des réformes attendues. Il fallut donc convoquer une autre Conférence Intergouvernementale : elle se réunit finalement en février 2000 à Cintra, au Portugal, pour, de nouveau naboutir à rien ; le dossier se trouve donc transmis à la présidence française, laquelle se trouve ainsi chargée de réformer à la fois la Commission, les procédures dadoption des " lois européennes " lors des Conseils, la repondération des voix accordées à chaque pays selon son importance, et la réforme des " coopérations renforcées ", cest-à-dire les méthodes permettant à certains pays " davancer " plus vite que dautres.
Or on ne voit pas à lhorizon ce qui permettrait à la France de régler des questions qui ne lont pas été depuis 7 ans malgré 2 Conférences Intergouvernementales et un traité, et cela dautant moins que les forces de résistance à lintégration européenne ne cessent de progresser : quil sagisse dune ligue nouvelle de petits pays insurgés contre lérosion de leur représentation, dun eurosepticisme croissant dans les pays scandinaves, mais aussi en Autriche et maintenant en Italie, ou du barrage que forment, notamment contre les coopérations renforcées, des membres fort importants tels que Londres et Madrid dont l'axe anti-fédéraliste pourrait bien faire école, les blocages se multiplient. Et cest peut-être là lexplication de la surenchère verbale à laquelle sest livré dabord M. Fischer en mai puis, lui emboîtant facheusement le pas, M. Chirac, dabord devant le Reichstag le 27 juin et le 4 juillet devant le Parlement européen. Dérisoire parade européiste dans le temps où toute réforme est en panne !
Partisans comme adversaires de la " construction " saccordent à dénoncer les dangers de cette fuite en avant dans les mots et les projets grandioses. Nest-ce pas M. Bourlanges lui-même, lun des eurofédéralistes français les plus convaincus et, partant, les plus cohérents, qui expliquait dans cette page de Débats et Opinions que " la fausse audace des refondateurs rejoignait en vérité la prudence des trotte-menus du réformisme infinitésimal pour tuer lEurope communautaire ( ) Les politiques arrivent par la grande porte dune construction intemporelle, maximaliste et irréelle à des résultats somme toute voisins. La connivence des uns et des autres éclatent sur la question du calendrier : tous sont daccord pour passer par pertes et profits le rendez-vous de Nice ". Et M. Bourlanges de conclure que " lUnion européenne sengage ainsi pour un voyage sans retour sur la voie de la paralysie institutionnelle et de la décomposition politique " (Le Figaro du 28 juin 2000).
Pourtant, le sujet qui est au fond le coeur de laffaire, à savoir le rapport entre lAllemagne et la France, les propos de M. Chirac pourraient bien finir par prendre une bien fâcheuse réalité. Celle-ci est simple mais terrible : le chef de lEtat na réussi à relancer le fameux couple quen acceptant de lui donner une base inégalitaire : car, sil soulève lenthousiasme de lAllemagne, cest bien parce quil lui accorde le statut hégémonique en Europe quelle attendait depuis longtemps. Ayant accepté à Mayence, début juin, " de ne pas faire un problème de la repondération des voix en Conseil européen ", cest-à-dire daccéder à la requête allemande de disposer dun nombre de voix supérieur à tout autre membre, (comme François Mitterrand avait accepté que le nombre de députés allemands (99) au Parlement européen fut nettement plus élevé que celui de la France, de lItalie et de la Grande-Bretagne (87)), M. Chirac consent en somme que, lors des votes à la majorité, lAllemagne bénéficie dun primat indiscutable qui lui permettra, seule ou, mieux, avec ses pays clients de lEurope du Nord et de lEurope Centrale, de mener la danse. Ce point contredit la promesse jadis faite par le Chancelier Adenauer de ne jamais revendiquer une rupture de léquilibre entre la France et lAllemagne en assurant que les députés de la République fédérale étaient alors censés représenter toute lAllemagne. Mais devant la lâcheté française, les engagements allemands peuvent impunément ne pas être tenus
Et ce nest pas tout : au Reichstag, le chef de lEtat a admis que la France ne fasse plus obstacle à ce que la grande Allemagne dispose désormais dun siège permanent au Conseil de Sécurité de lONU, à linstar des cinq autres Grands, lesquels sont dailleurs tous des puissances nucléaires. Dès lors quaura disparu cette ultime supériorité française, léquilibre entre Paris et Berlin sera rompu. Si lon comprend dès lors les éloges de la presse allemande, on comprend moins ceux de la presse française. Pourtant, pour que nul nen ignore, M. Chirac a lancé devant le Reichstag que lAllemagne était une " grande puissance ". Phrase terrible si lon songe que lorsquil avait été reçu par Larry King sur CNN en novembre 95, autre grand sommet de sa présidence, il avait parlé dune " puissance moyenne comme la France ". Cest donc admettre bel et bien que Berlin et Paris ne jouent pas dans la même catégorie, que lAllemagne est une grande puissance et la France une puissance moyenne, et cest sans doute au prix dune telle démission nationale que pourra voir le jour " lEurope nouvelle ", qui sera une Europe fédérale parce quelle sera une Europe allemande. Mais peut-être la vision de M. Chirac retrouve-t-elle ainsi une secrète logique...
Paul-Marie Coûteaux
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