Un atterrant consensus

Le Figaro, le 3 janvier 2003

D'ici quelques semaines, quelques jours peut-être, le peuple irakien verra s'abattre sur son pays un nouveau déluge. Un atterrant consensus pèse sur le débat public : si, de part et d'autre de l'Atlantique, on semble s'opposer sur les moyens - en particulier sur le rôle de l'ONU et le respect formel des procédures de décision collective - chacun tient pour évidente la nécessité de désarmer l'Irak. Il suffit aux dirigeants américains d'invoquer le concept d'armes de destruction massive, concept qu'ils ont eux même forgé, pour que nul ne songe à mettre en question qu'il faille, de gré ou de force, faire plier le président irakien. Qu'est-ce donc que ce criminel, qui semble rechigner à détruire de manière unilatérale les armements dont on l'accuse de disposer ? En face, c'est bien connu, les troupes américaines, comme celles de nombreux pays du globe, ne sont munies que d'arcs, de flèches, et de quelques lance-pierres.

Est-il cependant permis de rappeler que les armes irakiennes, dont la non-destruction représenterait un danger majeur pour la planète, sont pour l'essentiel celles que lui livrèrent ceux-là même qui jouent aujourd'hui les gendarmes du monde ? Revêtant leurs uniformes de justiciers, les dealers d'hier préparent une mortelle expédition punitive contre celui qu'ils accusent de recel, et dont le crime est d'avoir été leur client. Au nom de la légalité internationale. Jamais peut-être une telle fantastique hypocrisie ne fut si massivement utilisée dans une sorte de guerre idéologique avant la guerre tout court.

Face à cela, la France ne devrait-elle pas se souvenir qu'elle fut jadis indépendante ? Aussi indicible que cela soit, il convient d'affirmer que notre pays doit se placer politiquement et militairement aux côtés de l'Irak menacé. Non, évidemment, pour viser un impossible équilibre du rapport des forces sur le terrain. Mais pour changer la donne politique.

Dans l'état actuel des choses, un tel retournement est évidemment improbable. Son principe n'en est pas moins légitime et nécessaire. Pour trois types de raisons, au moins. Tout d'abord, la France renouerait avec les périodes de son histoire où elle sut se placer du côté des faibles face aux dominants du moment. Or le peuple irakien est l'un de ceux dont le martyr appelle aujourd'hui la solidarité politique la plus pressante. Guerre, embargo, blocus, bombardements réguliers (depuis douze ans, hors toute légalité internationale) ont coûté la vie à plus d'un million et demi d'hommes, de femmes, d'enfants. Ensuite, il y va de notre intérêt national bien compris. Plutôt que de s'enfermer dans le bunker européen qui inhibe progressivement toute initiative nationale, développer des coopérations tous azimuts, et particulièrement avec l'Irak sur une base bilatérale, ne peut qu'être mutuellement avantageux tant les besoins sont complémentaires. Ou bien faut-il se résigner à ce que les hydrocarbures soient toujours plus sous la coupe exclusive des majors ? Ajoutons que si la lutte contre le terrorisme international était bien l'objectif, et non un prétexte, le bon sens imposerait de soutenir le régime de Bagdad, l'Irak étant à l'évidence le pays où les réseaux islamistes ont la plus faible assise.

Enfin, et ce n'est évidemment pas le moins important, n'est-il pas urgent de viser à nouveau un ordre international fondé sur des relations entre nations souveraines ? Dans l'intérêt même de la paix, ne convient-il pas de renouer avec l'esprit fondateur de la Charte de l'ONU (« Nous peuples des nations unies… »), plutôt que d'accepter l'intégration économique, politique et militaire de grandes zones planétaires régionales, qui constituent de fait de nouveaux empires avec leur suzerain et leurs vassaux ?

Certes, que la France décide de se placer aux côtés de l'Irak est aujourd'hui une hypothèse d'école. Peut-être faut-il cependant rappeler que les plus hauts dirigeants de notre pays, à commencer par le premier d'entre eux, réservaient naguère l'accueil le plus chaleureux à Saddam Hussein, sans qu'il soit facile de discerner comment l'ami intime et choyé d'hier a pu devenir un tyran sanguinaire et terrifiant.

Quant au fond, on devine sans peine l'objection qu'une telle hypothèse susciterait immanquablement : un tel positionnement placerait notre pays dans un intenable isolement. Certes, il n'est pas douteux que Paris, dans ce cas, se retrouve isolé parmi ses pairs de l'OTAN et de l'Union européenne. Cette dernière entrerait à coup sûr dans une crise majeure. De notre point de vue, ce n'est pas un risque, c'est une chance. Croit-on qu'on puisse agir (d'ailleurs, quel que soit le domaine) dans un sens un tant soit peu différent des orientations dominantes sans en passer par là ? Se fixer pour règle d'éviter toujours crises et convulsions européennes revient très précisément à accepter que ne soit jamais remise en cause la pente actuelle.

Mais surtout, cet isolement des autorités françaises parmi les capitales occidentales signifierait-il que la France soit isolée au regard des peuples de la planète ? Un tel geste ne susciterait-il pas, au contraire, un mouvement d'enthousiasme et d'espoir sur tous les continents, parmi tous les peuples qui subissent le joug des dominations ? Et ne serait-il pas susceptible de faire « boule de neige » ? Ce faisant, notre pays aurait contribué réellement à changer la donne internationale, renouant avec le meilleur de son Histoire.

Il y a fort à parier que la France ne serait pas plus isolée dans le monde que ne seraient isolés au sein de notre propre peuple ceux qui se seraient élevés contre l'alignement, la soumission, et l'abaissement national qui prévaut depuis tant d'années. Au fond, n'est-ce pas d'ailleurs l'enjeu majeur de la décennie qui s'annonce : la souveraineté des nations, donc la liberté des peuples de déterminer collectivement leur destin, s'imposera-t-elle ? Ou bien devra-t-on se résigner à subir le joug des empires - ce que d'aucuns baptisent aimablement : « humaniser la mondialisation »…

 

Pierre-Marie Gallois, géopolitologue
Pierre Lévy, directeur du mensuel Bastille-République-Nation
Paul Marie Coûteaux