La neutralisation

Le Figaro, le 9 février 2003

"Les Etats membres s'abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l'Union ou susceptible de nuire à son efficacité en tant que force de cohésion dans les relations internationales" (article 11). Ils assurent "l'influence la plus efficace de l'Union par la convergence de leur action" (article 16). Dix ans après son entrée en vigueur, on a oublié combien le Traité de Maastricht était précis en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Peine perdue, car cette fameuse PESC va de déconvenue en déconvenue. La déclaration sur l'Irak des responsables de huit nations européennes publiée le 30 janvier dans le Times est si contraire, non seulement à la position franco-allemande, mais aussi à la position commune, bien floue il est vrai, arrachée le 28 par la présidence grecque, qu'elle lui porte un coup fatal.

A l'évidence, ladite déclaration constitue ce que Jean de Belot a nommé dans ces colonnes "une gifle à la conscience européenne", en estimant à juste titre que Tony Blair est le grand gagnant de l'affaire. Triple gifle en vérité : au couple franco-allemand bien sûr; mais aussi à tous ceux qui tentent de distinguer l'Union européenne de cette Union atlantique qui est, c'est de plus en plus net, la véritable bénéficiaire du désarmement des souverainetés nationales. Gifle, enfin, à tous ceux qui ont cru que l'élargissement préparait l'avènement d'une grande Europe-Puissance, alors que les nouveaux membres ne souhaitent qu'accéder à l'espace économique euro-américain et oublier autant que possible l'Union soviétique en plongeant dans cet univers occidental dont Washington est la seule figure de la puissance. Tel était l'un des fondements de notre opposition personnelle à l'élargissement : pour quiconque s'illusionne sur le renfort qu'il était censé donner à l'Europe politique, l'article du Times, après le choix fait par la Pologne d'avions de combat américains, devrait une bonne fois ouvrir les yeux.

Il est peut-être temps de tirer les conséquences de la neutralisation des politiques étrangères des Etats qui en ont encore une, à commencer par la France, par les chimères d'une politique commune qui, en dix ans, n'a trouvé nul point d'appui. Car c'est renoncer à soi au bénéfice de rien. Autant que la taille, la résolution d'un Etat est un facteur essentiel de la puissance : la désunion et l'irrésolution condamnent l'Europe, aussi grande ou grosse soit-elle, à l'impuissance. Tandis que, Paris Présidant l'Union, on reprocha à un ministre français des Affaires étrangères d'avoir prononcé à la tribune de l'ONU un discours aussi long que vide, celui-ci dut platement avouer "Que voulez-vous, les Européens n'étant d'accord sur rien, je n'avais qu'une chose à dire : rien."

La Proie et l'Ombre

Or, cette neutralisation n'est pas conjoncturelle. On l'observe lors de chaque crise : en Bosnie puis au Kosovo, où le couple d'alors, Paris-Londres, se heurta à une position allemande finalement victorieuse grâce à l'arbitrage de Washington; dans la guerre du Rouanda-Zaïre, où la France fut hélas ! retenue d'agir par ses partenaires anglais et allemands ; au Proche Orient de façon récurrente, où l'on ne voit guère de position commune possible entre Londres-La Haye et leurs partenaires riverains de la Méditerranée ; maintenant en Irak : sur aucun sujet, les trois capitales majeures, Berlin, Londres, Paris, ne concordent sur une ligne unique, d'abord parce que tout rapprochement entre deux des trois est aussitôt contrebattu par celui qui en est exclu, ensuite parce que le jeu des clientèles, que manie si aisément l'allié atlantique, défait immanquablement toute esquisse de position qui n'est pas alignée sur les siennes. A quoi s'ajoute que les Etats demeurent guidés, non seulement par leurs intérêts propres, mais aussi par leurs positions géographiques particulières et leurs conceptions du monde.Comme l'auteur de ces lignes crut le démontrer dans un essai "l'Europe vers la Guerre" (1997), dont le scepticisme fut alors jugé excessif mais que tout confirme depuis lors, l'Europe est bel et bien condamnée, selon l'heureuse formule de Philippe de Saint Robert "à ne parler d'une seule voix que pour ne rien dire".

Ce constat n'est pas écrit dans les étoiles, mais dans la géo-politique la plus simple, c'est-à-dire dans la réalité des Nations que nul volontarisme, si tant est qu'il en existe un, ne peut dissoudre comme par magie. Mieux vaut l'admettre, et renoncer une fois pour toutes aux mirages : l'affaire d'Irak montre bien que l'Europe n'existe comme contrepoids à l'impérium américain que lorsque s'affirme la volonté de tel ou tel de ses Etats, que celle ci soit solitaire ou qu'elle s'exerce par des alliances bilatérales nouées au gré des conjonctures, des intérêts et des acteurs en présence. Nous obstiner à poursuivre la chimérique PESC ne nous condamne point seulement à lâcher la proie pour l'ombre, mais à disparaître comme acteurs de la scène du monde -c'est-à-dire finalement à disparaître en tant qu'acteurs de l'Histoire.

 

Paul Marie Coûteaux