Le Jocker de Jacques Chirac
Le Figaro, le 7 avril 2003
Longtemps, Jacques Chirac a donné l'impression d'être un chevalier
sans cause. S'il en épousa plusieurs, jamais il ne parut donner à
aucune son cur et sa raison. Par la grâce d'une légitimité
inespérée, la Providence lui a donné l'an dernier une chance
que l'affaire irakienne lui permet de saisir au grand jour. Mais ira-t-il jusqu'au
bout ? Il y faut encore assez de clarté pour mesurer les bénéfices
que la France peut tirer de sa position non alignée, et assez de courage
pour en tirer les conséquences logiques, notamment sur la scène
européenne.
Des bénéfices de la position adoptée, on s'étonne que ne soit nulle part dressé l'inventaire : notre indépendance retrouvée a réveillé de multiples solidarités, non seulement autour de la Méditerranée et dans l'espace francophone (de façon significative, c'est au sommet de Beyrouth, en octobre dernier, que Jacques Chirac affirma la position qu'il n'a cessé de maintenir depuis lors), mais encore auprès de tous les peuples inquiets de l'émergence d'un empire mondial qui défie tous les principes du droit. Si la France concentre les feux de la vindicte américaine, c'est que son opposition rencontre plus d'écho que l'opposition allemande, russe ou chinoise -qu'elle garde en somme une influence mondiale que n'a pas et n'a jamais eue l'Allemagne, que n'a pas ou plus la Russie, que n'a pas ou pas encore la Chine. Certes, il ne faut point négliger les désagréments que pourraient nous infliger une superpuissance prompte à diaboliser quiconque se met sur son chemin, au point que déjà certains journaux américains caricaturent Jacques Chirac sous les traits de Saddam Hussein ; c'est peu au regard de cette prime diplomatique qui déjà entra pour une large part dans le spectaculaire redressement français des années 60 et dont chacun de nous recueille encore les bénéfices, y compris dans l'ordre économique.
Les bénéfices sont plus grands encore sur la scène intérieure. Parce qu'elle est depuis ses origines faite d'une incomparable diversité d'ethnies, de tribus, de "pays", la France ne peut trouver son unité que par une grande politique dans et pour le monde, pour peu que le sens en soit clair aux yeux des Français -que chaque individu sache accèder par elle à cette prouesse rare, participer à la marche de l'univers. C'est ainsi seulement que l'on est Français.
Que la France marche au sens, l'expérience en fut faite a contrario au fil des trente années marquées par la normalisation européenne : quand la France ne parle pas, elle se décompose en autant de groupes, communautés, intérêts particuliers qui, non seulement ruinent ses volontés, mais aussi distendent le tissu social jusqu'à menacer la paix civile. De ce point de vue, la position forte du Président de la République, et derrière lui des Français réunis sur le vieux logiciel national est une aubaine à saisir. Jeunes et moins jeunes, Chrétiens, Juifs, Musulmans, Corses, Basques, ou militants d'une des innombrables causes dites de la "différence", combien sont-ils à découvrir qu'une grande querelle surplombe leurs querelles particulières -et que cette grande querelle a confusément quelque chose à voir avec ce qui s'appelle la France ? Bénéfices multiples, on y insiste, non point sur le seul chapitre de l'intégration des générations "issues de l'immigration", mais surtout de tous les jeunes, pour qui le nom de la France fut longtemps dépourvu de sens. Bien mieux que par les mises en scène des stades, ou quelque dérisoire texte législatif, c'est par ce sens retrouvé que s'imposera le respect des couleurs de la République, et de la République elle-même.
Mais, répétons le, pour transformer l'essai, il faut aller plus
loin : d'abord, convoquer le pouvoir des mots, vieille épée de
la France, et formuler clairement le contre-discours à l'américanisation
du monde que les peuples attendent de la France, dont Dominique de Villepin
sut allumer la mèche devant le Conseil de Sécurité, et
dont l'actuel silence de Paris les laisse frustrés. Pourquoi abandonner
le discours "anti-guerre" à des manifestants dont l'argumentation
pauvrement pacifiste est fort loin d'une analyse d'ensemble du phénomène
impérial ? Stop the war ? Celui qui parle la langue du maître est
toujours un esclave, même quand il se rebelle. Les slogans déclinés
en anglais témoignent plus d'une soumission que de l'affirmation d'une
résistance réfléchie, et de cette volonté opiniâtre
d'être ce que l'on est qui fait seule la liberté.
La même conscience de la nouvelle donne mondiale imposerait de reconsidérer
les multiples chimères de la diplomatie multilatérale, à
commencer par la politique étrangère et de sécurité
commune une fois de plus en pleine déconfiture. Voici l'OTAN désorientée,
l'ONU déconsidérée, l'Union européenne décomposée:
pourquoi la France s'engagerait-elle plus avant dans les sables mouvants d'une
Constitution européenne qui l'empêcherait demain de faire ce qu'elle
fait aujourd'hui avec tant de succès? Il y a là une contradiction
que Jacques Chirac ne peut résoudre que par le haut, en assumant pleinement
la politique de la France, que les siècles ont fixés, et qu'il
suffit de poursuivre en marchant droit. Une intuition judicieuse ne fait pas
une politique -pas d'avantage qu'une politique discontinue ne fait l'Histoire.
Paul Marie Coûteaux