La position de pieds
Le Figaro, le 20 juin 2003
N'importe quel joueur de tennis sait que le geste de la main, revers ou coup droit, est loin de suffire à renvoyer la balle au-dessus du filet, si possible là et comme il l'a voulu : c' est de la position de pieds que dépend l'équilibre et la mobilisation du corps, donc la force et la précision du geste final. Il en va de même en politique, comme en témoignent les difficultés du Gouvernement pour imposer quelques réformes minimales dont tout le monde ressent le besoin mais qui ne "passent" guère alors qu'elles suffisent à peine (et peut-être pas même), à sauver ne serait-ce que le système public de retraite. C'est qu'est bien insuffisante sa position de pieds, autrement dit les bases de son pouvoir, ce composé mystérieux mais décisif de souveraineté, de légitimité, et d'autorité qui seul fait la puissance des gouvernements.
La légitimité est l'une des questions les plus obscures de la science politique - d'autant plus obscure d'ailleurs que nos modernes docteurs refusent de la poser, devinant qu'il n'en faut point trop gratter la surface, se satisfaisant hativement d'une "légitimité démocratique" réduite au seul critère de l'élection pluraliste. Or la question est plus grave et plus complexe, en ce qu'elle tient à l'essence même du Pouvoir. N'en déplaise aux prophètes de la new gouvernance, la légitimité est inséparable de deux autres notions elles-aussi dévaluées, mais non moins essentielles : d'abord la souveraineté, clef de voûte de l'ensemble, qui suppose un corps politique précis, fait d'un territoire aux frontières clairement définies et d'une communauté de citoyens consciente de son héritage, de son avenir commun et, pour le présent, d'une res publica reconnue par tous comme supérieure; ensuite une autorité suffisamment reconnue par l'ensemble du corps politique pour que le pouvoir légitime prenne le pas sur les autres, aussi bien supranationaux qu'intérieurs, féodalités économiques, financières, syndicales, judiciaires, médiatiques, et autres...
Or, ces deux notions, la souveraineté et l'autorité sont aujourd'hui
remises en cause : d'abord par ce que l'on nomme de façon un peu hative
la mondialisation, et par l'une de ses expressions les plus avancées,
la "construction" européenne : quelle qu'en soit la source,
démocratique ou autre, un pouvoir ne saurait être doté d'une
légitimité suffisante quand il ne correspond plus à un
corps politique nettement défini aux yeux mêmes des citoyens, quand
les frontières du territoire sur lequel s'exerce la souveraineté
sont réputées évaporées, quand la conscience d'un
Bien commun s'ensable parmi la multitude d'intérêts catégoriels
avec lesquels les détenteurs du pouvoir légitime négocient
pour ainsi dire d'égal à égal - la caricature en fut fournie
en Corse ou, plus douloureusment encore, dans l'Education jadis nationale, dont
le ministère est davantage tenu par les féodalités administrativo-syndicales
que par le ministre lui-même.
Les choses en sont arrivées à un point étonnant : les gouvernements
modernes sont si peu souverains, comme jadis certain roi de Paris défié
par le seigneur de Montléry, qu'ils peinent à réformer
jusqu'à leur propre administration. Il arrive aujourd'hui à M.
Ferry ce qu'il arriva naguère à M. Sauter, ministre des Finances,
lorsqu'il entreprit de fondre deux des directions de son ministère, dont
les fonctions étaient à peu près identiques; réforme
de bon sens et bonne administration mais qui se heurta à l'opposition
des syndicats. Que croit-on qu'il advint ? Ce fut Sauter qui sauta. La litanie
des pétroliers échoués au large de nos côtes fournit
un autre exemple de l'impuissance publique; à chaque marée noire,
même refrain : "plus jamais ça! L'Etat, l'Europe, ne sauraient
tolérer" etc. Or ni l'un ni l'autre n'est souverain dans cette affaire,
attendu qu'ils sont ensemble soumis au bon vouloir de l'OMI (Organisation maritime
internationale), à laquelle les Etats ont depuis lurette confié
des pouvoirs qu'elle est incapable, et d'ailleurs peu désireuse d'exercer.
Ainsi de suite : privé du couple nourricier Souveraineté-Légitimité, ce que l'on ne nomme plus que par habitude le "Pouvoir" est désormais réduit à un jeu d'ombres dont les politiciens sont les premiers à connaître la viduité, mais les premiers à la cacher, bien conscients que c'est eux-mêmes qu'ils remettraient ainsi en cause, et leurs satisfaisants statuts (que de sinécures dans un Etat impuissant!). Quant aux vraies puissances du jour, elles se gardent de dénoncer la comédie, beaucoup profitant de la volatisation de l'Etat, aussi bien sur le sujet des retraites, où les fonds de pension guettent en silence l'échec ou l'insuffisance de la réforme, que celui de l'éducation ou de la santé. La farce se fait grinçante si l'on songe que ceux qui défient aujourd'hui un Etat si ouvert à leurs revendications seront les premières victimes de sa faiblesse..
Ce qu'il fallut des siècles pour construire, il suffit d'une génération pour le défaire : le cercle vertueux souveraineté-légitimité-autorité, qui fut toute l'aventure capétienne, se retourne rapidement quand la seule base qui reste au "pouvoir", l'élection, se corrode à mesure que les citoyens, comprennant que "le roi est nu", se détournent de lui et boudent les urnes. Quand, sur un corps électoral théorique (nombre de citoyens de plus de 18 ans) de 45 millions, la plus haute autorité de la République n'a obtenu au premier tour que 5,6 millions de voix et que son élection, au second tour, est frappée d'une équivoque par le fait que l'ensemble des gauches qui se dressent désormais contre lui s'est alors davantage mobilisé que l'ensemble des droites, il n'y a pas d'autre secours que l'affirmation d'une souveraineté forte, celle là même que, par un effet de boomerang, sa trop faible légitimité lui interdit chaque année davantage à mesure qu'il s'affaiblit... Ce n'est d'ailleurs pas là attaquer sa personne, ni sa politique, mais s'interroger sur la représentativité des forces "nationales", quand, droite et gauche réunies, les ténors n'ont même pas mobilisé à eux deux le quart du corps politique...
Par où reprendre une trame tant effilochée ? Toute l'histoire de France répond : par la souveraineté, point où le bât blesse le plus cruellement. Encore faut-il que ses détenteurs cessent de la remettre eux-mêmes en cause, d'une part en sacrifiant beaucoup à un intérêt supranational dénommé "Europe", désormais investi d'une légitimité égale, voire supérieure à la sienne (comme le montre la conjonction désormais habituelle des deux drapeaux Français et Européen et certain projet de "constitution européenne"), d'autre part en cédant à un obsessionnel prurit de décentralisation qui consiste à distribuer ce qui leur reste de prérogatives à de nouveaux pouvoirs aussi nombreux qu' indistincts.
Une bonne légitimité et tout passe ; une légitimité insuffisante et l'on se dresse contre tout, surtout quand la souveraineté, son aliment, diminue comme peau de chagrin. Telle est la question que pose le souverainisme, le voudrait-on réduire à un mouvement nostalgique de defense contre la dénommée "Europe" - malentendu hélas entretenu par les rares hommes politiques qui ont prétendu enfourcher, le plus souvent distraitement, cet intéressant cheval, trop grand pour eux sans doute au point qu'il les a les uns après les autres désarçonnés et que, chacun pour avoir voulu garder un petit pied dans le système, on les voit aujourd'hui tous à terre. Car c'est bien l'objet du souverainisme que de poser dans toute sa dialectique la question du pouvoir, c'est-à-dire des conditions de la souveraineté, de la légitimité et de l'autorité dans les sociétés modernes. Par l'ampleur du champ théorique qu'il ouvre, on peut être assuré que le souverainisme est une idée neuve et qu'il a devant lui de beaux jours.
Paul Marie Coûteaux