L'émergence d'un "club antichrétien" ?

Le Figaro, le 9 novembre 2004

Dénouée au soir du 4 novembre par l'éviction de Rocco Buttiglione, ainsi que celle de Mme Udre, la crise ouverte par la première composition de la Commission Barroso est riche d'enseignements.

1) Elle a d'abord un aspect institutionnel puisqu'elle montre que les Etats sont en train de perdre la dernière prérogative dont ils jouissaient vis-à-vis de la Commission, celle de désigner ses membres. Une étape de plus sur la voie d'une supranationalité déjà fort avancée. Rien de nouveau.

2) L'éviction de Mme Udre, laquelle avait eu le malheur de se montrer critique sur certains aspects de la "construction européenne", confirme aussi ce que nous savions, à savoir que seuls les inconditionnels du fédéralisme sont admis dans le cénacle - on pourrait en dire autant de la mise à l'écart de M. Tremonti qui avait osé critiquer le pacte de stabilité.

3) Le fait important, capital, est l'éviction de M. Buttiglione auquel il est reproché en somme d'être un catholique déclaré, et même, horribile visu, un proche du Vatican. Comment les choses se sont-elles passées, en effet ? De son audition par le Parlement européen, la presse et donc le bon peuple, n'ont retenu qu'une chose : que le pauvre homme s'était laissé à dire que l'homosexualité était un péché, que le mariage est fait pour qu'un homme protège une femme, et autres préceptes bibliques assez peu au goût du jour. Nul n'a écrit que cette audition était un piège. Connaissant l'engagement catholique de M. Buttiglione, une poignée de députés, verts pour la plupart, l'attendait au tournant. Après que le brave homme a développé son programme, les questions fusent immédiatement :
- "Vous êtes catholique ? "
- "Oui", répond benoîtement M. Buttiglione.
- "Vous êtes donc d'accord avec ce qui est écrit dans la Bible ?"
- "Oui", poursuit l'autre qui n'a pas l'air de flairer le piège.
- "Vous estimez donc que l'homosexualité est un péché ?"
- "Oui", lâche-t-il, découvrant tout à coup qu'il est fait comme un rat.

Et tout à l'avenant. Sans doute M. Buttiglione n'aurait-il pas dû accepter d'entrer dans des considérations plus ou moins doctrinales, ce qui n'était pas le lieu ; sans doute aurait-il dû rappeler que le terme de "péché" n'avait aucune conséquence politique, la réglementation des interdits sexuels n'entrant pas (encore) dans les attributions de l'Union ; ou encore que ses convictions intimes, pas davantage que ses goûts culinaires par exemple, ne sauraient entrer en ligne de compte. Mais ce sont ses accusateurs qui, au mépris du principe de laïcité sans cesse affiché, ont choisi ce terrain transformant l'audition en une sorte "d'inquisition laïque" selon les mots bien sentis d'un communiqué outré mais impuissant du Vatican. Exit M. Buttiglione.

4) Cette affaire montre la puissance de cette inquisition laïque, ou pour dire les choses telles qu'elles sont, anti-catholique qui a envahi la machine européenne. A la rigueur, les europiomanes auraient accepté pour se montrer tolérants un citoyen catholique mais à la condition qu'il mette en cause la Bible, qu'à tout le moins il la juge dépassée, et, ce serait encore mieux, qu'il veuille bien discuter l'existence de Dieu. Si M. Buttiglione avait remis en cause les Ecritures tout en se disant chrétien, on l'eut sans doute adulé. Peut-être un jour le Parlement européen voudra-t-il réformer la doctrine de la foi et se charger d'élire lui-même le Pape ? Les cardinaux les plus critiques envers l'Eglise, nombreux dans le conclave, auraient alors toute leur chance.

5) L'éviction de M. Buttiglione montre aussi à quel point le thème de l'unité de l'Europe (mot apparu au VIIIe siècle pour désigner le monde chrétien en butte aux sarrasins) et qui fut longtemps invoquée par Rome contre les Etats nations, au point qu'il apparut naturel que les Pères de l'Europe fussent des chrétiens convaincus et que le drapeau européen se veuille la représentation de l'Immaculée Conception, s'est éloignée en deux générations de ses principes d'origine au point de les nier. Quel renversement ! Après le refus d'inscrire toute référence aux valeurs chrétiennes dans la Constitution européenne, et l'empressement à ouvrir les portes à la Turquie, l'exclusion d'un catholique déclaré montre comment "l'Europe vaticane" de jadis est devenue une sorte de "club anti-chrétiens" obsédé par l'idée de jeter par-dessus bord tous ses héritages sous le couvert, d'ailleurs controuvé, de laïcité.

6) Quelle faiblesse accuse ainsi l'Eglise catholique ! Elle accepte sans presque broncher d'être évincée d'une entreprise qu'elle a soutenue assez sottement de bout en bout. Souvenons-nous avec quelle énergie les évêques de France avaient défendu le traité de Maastricht ! Mais leur lâcheté est telle qu'ils pourraient bien l'an prochain faire campagne en faveur d'une Constitution et d'une entreprise devenue peu à peu l'ennemie de l'Europe chrétienne. L'Eglise acceptera-t-elle longtemps encore d'être le dindon de la farce européenne ?

7) L'épisode montre encore dans quelle frivolité versent les fiers bâtisseurs de "l'Europe Nouvelle". Notre continent est en butte à une désindustrialisation rapide, à l'extension lente de la pauvreté, à la désertification, à de multiples défis démographiques, culturels, environnementaux, et l'on en passe. Ils sont autant de figures d'une anémie qui prend notre continent en tenaille entre un impérialisme américain redoublé et l'obscure menace d'un sud qui prend tantôt le visage de l'immigration incontrôlée, tantôt celui du terrorisme. Face à cela, à quoi se consacrent les élus européens ? A d'amusantes gloses sur l'homophobie supposée d'un des membres de la Commission ! Sommes-nous à Rome ou à Byzance dont les élites se perdaient dans les frivolités tandis qu'approchait l'envahisseur ?

8) La mort fait partie des anagrammes de Rome, et l'amor de Roma. Dans l'étrange atmosphère qui, j'en témoigne, nous enveloppait le 29 octobre au pied du Capitole, tandis que les notabilités signaient la Constitution européenne en tournant le dos au Vatican tristement replié sur l'autre rive du Tibre, et contemplaient vers l'est le Forum et le Colisée dans lequel ils s'apprêtaient à jeter aux lions le dernier chrétien, Buttiglione, il semblait que l'Europe officielle avait choisi : en cette veille de Toussaint, elle a choisi la mort, le Bas Empire et la décadence. Elle s'interdit de faire l'histoire, cette histoire qui sera toujours réservée aux hommes de foi, et se condamne à la subir. Entre un fanatisme à relent plus ou moins protestant dans lequel la réélection de M. Bush montre que l'Amérique s'abandonne et un intégrisme musulman qui zèbre de part en part presque tout le reste de la planète, quelle force peut encore opposer l'humanisme européen privé des racines de ses civilisations et du socle de ses nations ? Sombres perspectives. A moins que la France...