Pour une souveraineté sans partage
Le Figaro, 26 juillet 2000
Un mot fait aujourdhui florès, le mot souveraineté, assorti de sa déclinaison théorique, le souverainisme, que lon voit cuisinés à toutes les sauces, et dautant plus abondamment quon veut faire avaler des plats indigestes : le souverainisme résumant en somme la tradition politique française, il faut lui rendre hommage pour oublier quon la liquide. Ainsi firent toujours les Tartuffes, si habiles à travestir leur vice sous les plus péremptoires leçons de vertu. Les tenants dun partage du pouvoir législatif avec les assemblées territoriales, aujourdhui en Corse, demain ailleurs, jurent quil nest pas question de remettre en question la souveraineté française cambrioleurs délicats, qui dévalisent le château mais laissent le toit. Des partisans du fédéralisme européen protestent de leur souverainisme " bien compris ", cest-à-dire " large ", au point de se faire légèrement flottant, tout en préconisant une Constitution européenne, tour de passe-passe qui avait valu un certain succès, en 1965, à Jean Lecanuet, et que tentent de rééditer aujourdhui Jacques Chirac et Alain Juppé, puis, leur emboîtant le pas dans ces colonnes, des personnalités aussi diverses quHenri Guaino (" Limpasse du souverainisme étriqué ", Débats et opinions du 19 juillet) ou Claude Allègre (" Gare aux strings idéologiques ", Débats et opinions du 20 juillet). Significatif dune évolution certes bienvenue dune partie de la gauche, ce dernier tente un étrange entre-deux en affirmant que, " sur le sujet de la souveraineté nationale, la juridiction européenne nest pas au-dessus des juridictions françaises ", tout en prônant, sans plus se soucier de cohérence, un gouvernement européen et une fédération, système où lon croyait, du temps que les mots avaient un sens, que cétait précisément linstance supranationale qui détenait la " compétence de la compétence " et assurait le contrôle juridictionnel de la distribution des pouvoirs.
" Qui fait quoi ? ". Du débat sur le fédéralisme à celui sur le statut de la Corse, cest la même question. Nous voici plongés dans le plus épais brouillard politique quil sest vu depuis longtemps, où lon craint bien que ce ne soient les conditions mêmes de la paix civile qui viennent tôt ou tard à se rompre, au prix dune anarchie qui ne se profile que trop clairement sous lamas des compétences et des réglementations enchevêtrées.
Comment, monsieur Allègre, déléguer à la fédération lensemble des domaines économiques, sociaux et commerciaux, et maintenir les autres dans la souveraineté des nations, comme sils pouvaient sen distinguer (par exemple dans le cas dune politique industrielle, nécessairement liée à la diplomatie, voire à une conception des équilibres du monde) ? Comment, monsieur Guaino, croire que la loi nationale puisse simposer à la Constitution supranationale, assortie de ses différentes chartes (type charte sur les langues, charte sur les minorités), et quun Etat puisse utiliser la fédération en saffranchissant de ses disciplines sans réactions de ses partenaires ? Comment simaginer quen labsence de tout arbitre les pouvoirs coïncideront spontanément sans songer à empiéter en permanence les uns sur les autres ?
On permettra à lauteur de ces lignes, qui shonore davoir longtemps été seul à utiliser le mot souverainisme, jugé de toutes parts trop " québécois " ou trop " monarchisant ", de rappeler sur le sujet quelques idées simples de ces idées dont ce fut sans doute la grande faute de son éphémère étendard, ce RPF trop tôt déployé, davoir négligé de les préciser et de les faire comprendre pour constituer un socle théorique minimal sans lequel on accordera quil nest nulle grande politique.
La politique, cest larbitrage, et il ne peut y avoir quun arbitre. Ainsi, le souverainisme répond par un seul mot, la nation, aux trois questions cardinales de notre temps. Dabord, quel est le contrepoids politique à la mondialisation ? Ensuite, quelle est linstance de légitimité qui, pour des raisons à la fois objectives (tenant au cadre du débat démocratique ou à lefficacité de la mise en oeuvre dune action collective) et subjectives (tenant au sentiment dun héritage, et par là dune appartenance commune) dispose dassez dautorité pour arbitrer entre les différents niveaux de la décision politique ? Enfin, quel est linstrument collectif capable de donner à lindividu isolé dans lunivers le moyen de participer au monde et à lhistoire, de nen être pas seulement le jouet mais aussi lacteur ? Ces trois questions, étroitement liées entre elles, en ce quelles reviennent à celle de la présence au monde, ne préjugent pas de celles, plus techniques, et en cela secondaires, sur la plus ou moins grande pluralité dinstances chargées de missions ponctuelles, que ce soit dans le cadre de décentralisations ou de traités internationaux : mais ces délégations sont toujours révocables et placées sous le contrôle exclusif de la légitimité nationale, lieu unique de la souveraineté.
Ainsi, la souveraineté, quon laborde en termes philosophiques (instrument de la liberté de lindividu dans lhistoire) ou en termes juridiques (qualité dun pouvoir qui ne dépend daucun autre), ne saurait être combinée à titre général et permanent avec nul autre, de quelque nature que ce soit. Elle exclut toute combinaison de type " souveraineté partagée ", formule qui fut expérimentée, on sen souvient peut-être, par " lEurope nouvelle " du IIIe Reich (laquelle, comme tout projet impérialiste, sut aussi faire leur place aux irrédentismes régionaux), et par la communauté des pays frères de lEmpire soviétique, et qui naboutirent quà annihiler purement et simplement toute souveraineté. Tant il est vrai quil nest pas dentre-deux et que lon na dautre choix quentre la nation et lempire, la liberté et la soumission ; cest dailleurs le socle même du gaullisme.
On veut bien croire que le souverainisme est encore tellement minoritaire quil peut bien être regardé comme une impasse, au moins pour certaines carrières trop impatientes. On sait bien, aussi, quil nest pas clairement compris, même de tous ses porte-parole, et quil ne le sera quau prix de deux longs détours au moins : dabord un travail théorique sur la validité de la nation dans le contexte de la mondialisation (cest dailleurs le sens de la référence au Québec, lequel a, contre la Fédération canadienne, posé la question de la souveraineté au moment où, précisément, il sengageait résolument dans la mondialisation, ces deux mouvements, loin de sopposer, sappelant dialectiquement lun lautre) ; ensuite, hélas, un détour par lexpérience des drames qui ne manqueront pas de surgir et qui surgissent déjà de linextricable maquis institutionnel dans lequel on sengage. On veut bien admettre aussi que la politique est chose délicate, et quil est difficile de porter son héritage dans les sinuosités de lhistoire. Mais nul nest obligé daccepter la souveraineté. Que lon veuille bien, au moins, se dispenser alors de lui rendre hommage au moment où lon sacharne à la détruire.
Paul-Marie Coûteaux
Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche