Le non au référendum sur l'Europe
pèsera sur le scrutin présidentiel
Le Figaro, 6 février 2007
On ne s'étonnera pas que la campagne présidentielle, jusqu'à présent si atone, cherche son thème comme un musicien son inspiration : le Système l'a bien voulu qui réduit le choix à deux seuls prétendants, l'un et l'autre si obsédés de jouer au centre qu'ils deviennent ennuyeux. Quant à la chasse aux signatures et à la farandole des sondages, comment pourraient-elles captiver puisque l'une et l'autre tendent à réduire le choix des électeurs ? Finalement, la véritable campagne ne finira par éclore qu'au printanier matin du 21 mars, lorsque les électeurs découvriront quels candidats la loterie des signatures admet à concourir.
Or, dès le surlendemain, 23 mars, s'ouvriront en grande pompe, à Berlin, les festivités marquant le demi-siècle du traité de Rome : malgré les précautions que prennent les favoris (ou favorites) du sérail, la campagne se trouvera alors lancée sur son vrai thème, l'Europe, qui reste, historiquement donc politiquement, le principal sujet du jour - un peu comme l'était la question algérienne en 1958... De l'Europe tout dépend : on nous l'a assez dit....
Où en sommes-nous? La réunion des "Oui", organisée à Madrid le 26 janvier par les deux seuls pays qui ont ratifié le texte Giscard par la voie référendaire, le Luxembourg et l'Espagne, n'a réussi qu'à montrer les divisions du continent, non seulement entre les 18 approbateurs et les 9 récalcitrants mais aussi entre les Oui selon qu'ils veulent une "Constitution plus" (assortie de garanties propres à amadouer les "non") ou une "Constitution moins", limitée au Titre institutionnel - lequel permettrait d'ailleurs de faire passer ensuite tout le reste. Devant ces tergiversations, l'Allemagne a son propre plan exprimé, dès le 19 décembre à Bruxelles par le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, refusant tout "traité au rabais". Le 17 janvier, Mme Merkel annonça devant le Parlement européen sa volonté de faire aboutir le texte initial, assorti d'un vague préambule de bonnes intentions, comme si de rien n'était, en expliquant que, fruit d'un équilibre âprement négocié par une longue convention, il demeurait irremplaçable
Le premier temps de ce curieux mariage forcé (la promise a dit non, mais doit nonobstant se laisser marier !) devrait être le grand coup de cymbales de Berlin célébrant ce que l'on appelle par habitude et par erreur "l'Europe". Après cinquante ans d'efforts, impossible de s'arrêter, tonne Steinmeier, nourrissant un espoir qu'il a déjà imprudemment formulé : "Les pays qui ont refusé le projet de Constitution semblent aujourd'hui prêts à négocier" (Le Figaro, 20 décembre 2006). En somme, le diktat allemand parie sur la faiblesse des deux Non, et surtout celui de la France, dans l'idée qu'il sera ensuite plus facile de fléchir des Pays-Bas alors isolés. C'est d'ailleurs pourquoi plusieurs mouvements souverainistes européens ont poussé la délégation française du groupe Indépendance et Démocratie au Parlement européen à lancer une campagne sur le thème "Non c'est Non !", dont on reparlera...
On aperçoit au passage la portée du tour de force que le Système
a réussi à imposer dès les mois qui ont suivi le 29 mai,
en désignant comme seuls possibles deux candidats favorables à
la Constitution Giscard : c'est annuler à la fois le référendum
et le premier tour de la présidentielle, et rétrécir le
choix du second tour avant de réduire les législatives à
un simple rôle de confirmation, quinquennat et cohérence institutionnelle
obligent. Allons-nous vers la suppression des élections ? Reste heureusement
le premier tour : une ultime fois peut-être, les Français pourront
choisir entre deux modèles de civilisation qui découlent nécessairement
de l'Europe à venir : soit l'Europe fusionnelle à l'allemande,
qui doit faire marcher 27 ou 30 pays sur tous sujets d'un même pas, qui
est d'ailleurs celui de la mondialisation libérale ; soit une Europe
des coopérations (en matière de recherche, de politique commerciale
extérieure, de politique industrielle ou d'environnement...) qui seule
respectera les droits sociaux et politiques conquis dans le cadre national,
lesquels s'effacent à mesure que celui-ci se dissout. On gage que ce
débat dominant le premier tour, qui redonnera la parole aux souverainistes,
bouleversera une donne aujourd'hui trop bien ficelée.
Paul-Marie Coûteaux