Faut-il avoir peur du traité européen
?
Face-à-face entre Paul-Marie Coûteaux et Jean-Louis Bourlanges
paru dans Le Figaro Magazine, 15 décembre 2007
Figaro Magazine.- Les appellations ont varié : " mini-traité
", " traité simplifié ", " traité compact
", " traité modificatif ". Comment définissez-vous
le texte signé par les 27 membres de l'Union européenne à
Lisbonne ?
Jean-Louis Bourlanges.- Juridiquement, c'est
un " traité ", point final. Il reprend l'essentiel des dispositions
institutionnelles du projet initial, mais s'en éloigne en renonçant
au terme de Constitution qui avait été utilisé pour pratiquer
ce que Chateaubriand appelait un " rehaussement de stature "...
Abandon justifié, d'ailleurs, car c'était un mensonge - qui a
coûté très cher aux partisans du oui en 2005 - que de qualifier
de Constitution le texte élaboré par Valéry Giscard d'Estaing,
et qui n'était rien de plus qu'un classique traité international.
Le principal mérite du nouveau traité, c'est d'améliorer
la capacité de décision du Conseil des ministres et d'y renforcer
le poids des grands Etats. Son principal défaut, c'est de ne pas bouger
véritablement les lignes et de ne pas permettre à l'Union de franchir
réellement la porte sacrée du politique.
J'observe par ailleurs que le traité constitutionnel était à
bien des égards plus explicite que celui qui vient d'être signé
à Lisbonne. Il appelait un chat un chat et une directive une loi. Aujourd'hui,
on en revient au clair-obscur des traités antérieurs.
Paul-Marie Coûteaux.- Vous avez raison
et je rends hommage à votre honnêteté intellectuelle : nous
sommes en permanence dans la dissimulation - et ici dans le mensonge pur et
simple. Ce traité, je l'appelle la NCE, la Nouvelle Constitution Européenne,
car chaque point du projet initial est repris. Mme Merkel et bien d'autres l'ont
d'ailleurs répété, pour s'en féliciter. Mais la
lecture et la compréhension en sont volontairement rendues obscures :
en plus des 256 pages de la NCE, il faut avoir les 2800 pages de référence
sur les genoux pour savoir ce que l'on modifie. Appeler cela "mini-traité",
comme l'a fait M. Sarkozy en assurant qu'il se contenterait d'un petit traité
sur les points de consensus, est une supercherie. Il n'y a même pas de
texte consolidé reprenant tout le droit fondamental de l'UE - ce qui
ferait plusieurs milliers de pages. En somme, nul n'est censé connaître
la Constitution !
Vous dites, comme toujours, que ce traité est anodin... M. Zapatero,
lui, parle de "projet fondateur" ; et je trouve en effet qu'il
est fort substantiel. Créer un président de l'UE change la nature
de l'autorité - car un pouvoir incarné est autrement puissant.
Créer un ministre des Affaires étrangères, créer
un service diplomatique doté de 118 bureaux dans le monde, lesquels deviendront
ipso facto des ambassades, se reconnaître le droit d'édicter des
normes contraignantes dans presque tous les domaines de la responsabilité
politique et confier à une Cour le droit de les faire appliquer, y compris
contre les gouvernements, tout cela crée un Etat. Alors, bas les masques
!
Jean-Louis Bourlanges.- L'Union n'est pas
un État, car elle n'en possède pas l'attribut essentiel : la compétence
de la compétence. Elle bénéficie simplement de délégations
de compétences librement consenties par des États souverains.
Un projet fondateur, dites-vous ? Je ne le crois pas du tout, et c'est justement
ce que je déplore. Rien de comparable avec les traités de Rome
et de Maastricht. Nous nous trouvons ici dans la simple continuité des
traités antérieurs et de leur amendement périodique.
Quand vous dites que l'autorité change de nature avec l'institution d'un
président du Conseil européen, vous faites un contresens sur les
intentions réelles des acteurs. Cette fonction, sans pouvoir réel,
a été " inventée " par des eurosceptiques, Aznar,
Blair et Chirac, qui ne pouvaient justement pas accepter de voir l'Europe incarnée
dans un seul homme comme elle le fut à l'époque de Jacques Delors.
Le président de la Commission a en effet une double légitimité
: celle du Conseil européen qui l'a désigné, celle du Parlement
européen qui l'a investi. Cette légitimité inquiète
les eurotièdes qui nous gouvernent. Ils ont donc créé en
manière de parade un système compliqué à base de
dyarchies lourdes de pesanteurs et de difficultés. La nouvelle structure
est loin d'être claire. Kissinger demandait : " Quel est le numéro
de téléphone de l'Europe ? " Ce qu'on offre aujourd'hui
à son successeur, c'est un standard téléphonique aux multiples
extensions. S'il n'y avait que cela dans le traité, j'y serais opposé.
Paul-Marie Coûteaux.- Il y aurait
un président de l'Union, un Premier ministre (l'actuel président
de la Commission), des ministres, des directions centrales, des services extérieurs,
une Cour de justice, un Parlement, bref, un Etat et même un super-Etat.
A elle seule la Cour de Luxembourg peut placer sous surveillance n'importe quelle
règle de droit des 27, au nom de principes très vagues comme le
"droit des minorités ethniques". Par ailleurs, une cinquantaine
de nouveaux domaines échapperont à l'unanimité : un État
en minorité devra se soumettre et suivre. Un exemple ? Les pêcheurs
s'agitent, M. Sarkozy promet des dégrèvements fiscaux, et aussitôt
la Commission rappelle que cela n'est pas dans ses pouvoirs ! En somme, ce qui
passe pour le pouvoir n'a plus grand pouvoir...
Le plus scandaleux est que le débat sur ce sujet a été
clairement tranché par le référendum de 2005. Et voilà
que la voie parlementaire l'impose ! Passez muscade ! Ici, c'est le suffrage
universel, source de toute légitimité, qui est bafoué.
D'éminents professeurs de droit public ont même parlé de
"coup d'Etat".
Or, la référence aux racines chrétiennes ayant été
écartée, que reste-t-il pour nous fonder politiquement si ce n'est
la démocratie ?
Que pouvons-nous faire ? Nier toute légitimité à ce nouveau
traité. Contrairement à certaines têtes légères
de mon camp " noniste ", je ne crois pas raisonnable de demander un
nouveau référendum : d'une part, la NCE, à la différence
du texte de Giscard, sorte de jardin à la française qui avait
le mérite d'une certaine clarté, est trop illisible pour se prêter
à un véritable débat ; d'autre part, on ne sait guère
si le résultat sera pris en compte. De toute façon, l'affaire
a déjà été tranchée puisque le contenu est
le même. Non, c'est non !
Tout cela est gravissime. En niant le suffrage universel, M. Sarkozy nie sa
propre légitimité ; finalement, à gouverner sur le mensonge
et le coup de force, on torpille l'idée même du politique au bénéfice
des pouvoirs de fait et d'une forme rampante d'anarchie douce. Dans ce processus
de destruction lente de la res publica, mené avec obstination
contre l'avis des Français, ceux-ci finissent par se sentir irresponsables
d'eux-mêmes. Où peut encore se situer l'idée du Bien Commun
?
Jean-Louis Bourlanges.- Si je percevais
le nouveau traité comme un bouleversement, je serais, contrairement à
vous, favorable au référendum. Je le crois toutefois trop marginal
pour mériter de déranger le peuple.
Non seulement Nicolas Sarkozy a le droit de faire ratifier le traité
par voie parlementaire, mais il en a le devoir, car autrement il manquerait
à la parole donnée pendant la campagne électorale à
tous ceux qui attendaient de lui une sortie de crise en douceur. N'oublions
pas, en effet, que si la France avait annoncé un nouveau référendum,
ni le Royaume-Uni ni les Pays-Bas n'auraient signé le nouveau traité.
Le blocage de l'Union serait total et durable.
Entre vous et moi, la différence est simple, vous considérez l'Union
européenne comme une menace. J'aurais pour ma part tendance à
penser qu'elle n'est, sur le plan politique, qu'un faux-semblant.
Le peuple français n'est pas dessaisi de ses pouvoirs sous prétexte
qu'on demande aux parlementaires qu'il vient d'élire de ratifier les
aménagements limités aux traités existants. En vérité,
nous cherchons dans l'Union européenne un bouc émissaire qui nous
permet de nous défausser de nos responsabilités politiques nationales.
J'en ai fait le reproche à Nicolas Sarkozy : quand on dit que "c'est
la faute à Trichet", sans voir par exemple que la monnaie britannique
est au même niveau que l'euro, on donne immédiatement aux Français
le sentiment que, si ça va mal, ça n'est pas de leur faute. Nos
concitoyens ont leur destin entre leurs mains, et c'est de leur fait s'ils n'ont
pas à ce jour assumé les changements qui s'imposent à notre
société.
Paul-Marie Coûteaux.- Les malheureux, quand ils disent non, vous leur faites dire oui ! Quand une décision est prise à Paris par des responsables élus, Bruxelles la remet en cause ! Où peut se situer la responsabilité politique ?
Propos recueillis par Patrice de Méritens