L’Ange

(Le Figaro, 21 mars  2010)


        A l’entrée de l’église Saint-Sulpice de Paris, la première chapelle, à droite, abrite un monumental « Combat de Jacob avec l’Ange » : Delacroix y peint le puissant Jacob, noueux et obstiné, mis en échec par un ange frêle et aérien dont la force sereine, inexplicable, parvient à enserrer le guerrier, contenant et épuisant finalement ses fureurs. Délicate actualité : nous abordons à ce petit matin où le moderne guerrier du progrès infini découvre qu’il exténue ses forces et celles qui le nourrissent, où quelque chose, cela sans doute qu’on appela longtemps « la nature des choses » lui résiste, qui est de beaucoup plus fort que lui. Allégorie reprise en mode mineur à droite du tableau, où le poudroiement furieux d’un troupeau dévalant une pente en contrebas ne trouble qu’à peine la majesté tranquille des grands arbres… Nul doute que, après la longue lutte et le tonitruant passage, tout rentrera dans l’ordre.

 
    Regardant ce tableau tout à l’heure, je songeais à un autre, d’un ordre fort différent, celui des forces politiques françaises au lendemain des élections dites « régionales ». Point n’est besoin d’être grand clerc pour saisir que, désormais, l’arbitrage universel de la balance démocratique revient à une force nouvelle dénommée « écologiste », laquelle exprime en désordre le lancinant soupçon que la Nature, ou si l’on préfère « l’environnement » a déjà désigné doucement en nous-mêmes nos limites. Si, dans le vieux jeu de l’UMP/PS (deux oligarchies de gouvernement qui n’atteignent ensemble qu’un quart des inscrits), le second parait aujourd’hui triompher, c’est parce qu’il a su capter cette petite voix nouvelle...

 

Certes, l’écologie n’est pas encore si puissante (6% des inscrits) : mais en s’émancipant du vieux discours du « toujours plus » (de production, de consommation, de mondialisation), elle se nourrit d’une inquiétude dont tout porte à croire qu’elle ne cessera plus de croître à mesure que les modèles de la perpétuelle conquête épuiseront leurs rêves et nos ressources. La revendication ou le scrupule écologique épouse ainsi un certain souci de l’avenir qui est le cœur du souci politique, voix neuve d’un jeu qui paraît n’avoir plus d’enjeu sans elle, et dont elle est comme naturellement devenue l’arbitre.

 

Or, cet arbitre a fait un choix : il est à gauche. Choix étonnant, pour quiconque connaît tant soit peu l’histoire des idées. Car tous les thèmes de la gauche vont à l’encontre de la revendication écologique, à commencer par son sacro-saint culte du progrès. Faut-il épiloguer sur l’optimisme productiviste, l’industrialisme, le centralisme jacobin, l’internationalisme accoucheur de vastes ensembles supra-nationaux, le mondialisme censé faire naitre le citoyen du monde, l’Homme universel pur et détaché de toute racine ? Or, ironie de l’histoire, ou de l’habileté politique, voici que cette cosmogonie progressiste à bout de souffle trouve une nouvelle jeunesse, du moins électorale, en épousant son exact contraire. 

 

Ce n’est pas un hasard si le souci écologique, qui est au sens propre celui de la terre, de la nature et de la nature des choses, celui qui oppose au rêve de Prométhée (ou de notre Jacob d’avant la conversion) le sens des limites du monde, de ses ressources et de l’homme lui même, naquit au XIXème au sein des traditions chrétiennes pour n’en sortir (un peu), au XXème, que sous les atours du paganisme maurrassien – lequel partagea trente ans durant l’hégémonie intellectuelle avec un marxisme qui était justement aux antipodes de l’écologie. Quoi de plus écologiste que l’attachement aux sites et aux paysages, le refus de la centralisation ou du dépassement supranational, celui, aussi, de l’argent (et du gaspillage), la sauvegarde du patrimoine et des traditions rurales, thèmes qui animèrent longtemps la droite nationale française ? Contrairement aux idées reçues (et enseignées) celle-ci ne disparut pas avec la guerre : le RPF fut empreint d’un certain anti-capitalisme et d’un traditionalisme qui faisait le fond de la cosmogonie gaullienne – c’est évident pour qui se donne la peine de lire les Mémoires, leurs hymnes à la nature, à la « belle et bonne terre de France », la dénonciation de « l’immense termitière » qu’est le monde moderne ou les méditations des  Chênes qu’on abat sur la sentence stoïcienne « ne prétendons pas changer la nature des choses ».

 

La rupture vint dans les années 70, quand le « gaullisme » ne fut plus que l’habillage fallacieux d’une droite convertie à la cosmogonie mercantile de stricte obédience. Pourtant, on ne gouvernera pas longtemps (si toutefois on veut vraiment gouverner) avec des amuse-gueules médiatiques, des grenelles sans lendemain et d’habiles médiagogues – et, finalement, 12% des inscrits. La droite dite de gouvernement ne veut-elle consentir aucun regard sur elle-même et ses traditions, aucun travail théorique ? Ne veut-elle aucun partenaire ? Elle pourrait s’intéresser au fait que les deux plus récents mouvements apparus sur la scène, la revendication écologiste et la revendication de souveraineté (d’ailleurs complémentaires en ce qu’elles tentent de dessiner un monde humain face aux mastodontes supra ou multi-nationaux) seraient non seulement des partenaires propres à révéler l’obsolescence de la gauche mondialo-progressiste, mais aussi les germes d’une voix française dans un siècle qui donne chaque jour de nouvelles armes aux marchands pour nier l’Humanité de l’Homme. Ces armes sont puissantes certes, et séduisantes : mais c’est toujours, à la fin, l’ange qui gagne…

 

                                                                                                                                                                                                          Paul-Marie Coûteaux