L'attaque
en piqué que Michel Onfray a récemment lancée à grands renforts médiatiques
contre Freud et ses héritiers ("Le Crépuscule d'une Idole" - Grasset) est bien plus qu'une
querelle parisienne. Bon dénicheur de philosophes mineurs, à condition qu'ils
servent son "a-théologie" ("discours sans Dieu" tourné chez
lui en haine de toute religion), Onfray est devenu une sorte de philosophe
officiel de la petite bourgeoisie jouisseuse et festive (il dit
"épicurienne"), qui lui donne droit sur France Culture à de longs prêches sans réplique. C'est du haut de
cette autorité que, prenant à contrepied une partie de son public, il pourfend
l'idole freudienne ; il le fait comme toujours par le bas, ou la périphérie,
s'en prenant moins à la thèse, écrits et exégèses, qu'aux effets (les cures
seraient inefficaces, ou catastrophiques, les réussites étant le fait du
hasard), et surtout à la vie même du père-fondateur : autoritaire et
dogmatique, Sigmund était un ambitieux calculant ses coups, ses amitiés et ses
effets, mauvais père frôlant l'inceste, entretenant une relation peccamineuse
avec sa belle-sœur, etc. Onfray va jusqu'à détailler les cartes postales que
l'indigne couple en goguette à travers l'Europe envoie à la pauvre légitime,
malade et trompée; rien n'est omis en fait de "révélations"
boulevardières, souvent exhumées des poubelles d'outre-Atlantique, où la grande
presse s'applique à faire de Freud un monstre bavard et libidineux.
Géographie
révélatrice : c'est aux Etats-Unis que l'Ecole freudienne se laissa réduire à
son antithèse, une simple technique d'accommodement égoïste avec le réel, une
sorte d'eugénisme du bonheur matérialiste. Ainsi récupérée, restait à la
liquider, opération qui se poursuit en France, et à travers elle le monde
latin, son dernier bastion. Tout cela en dit long sur le totalitarisme rampant
du monde marchand, son refus de tout arrière-monde, la réduction de la raison à
la rationalité technicienne, l'ablation de ce qui chez l'homme déborde du strict
homo économicus festivus : exit toute
foi et toute transcendance, exit aussi l'inconscient, par lui la mémoire, et la
ressouvenance, retour à un essentiel
de soi opposable au monde tel qu'il est, un archaïque sur quoi peut seul se
fonder la résistance à l'aliénation ; "l'anamnèse freudienne", comme
la réminiscence platonicienne, la mémoire involontaire de Proust ou
l'"appel venu du fond des âges" qu'invoqua de Gaulle le 18 Juin,
instruit toujours une
revendication de l'Etre forcément accusatrice pour les valeurs du présent,
aujourd'hui celles de l'avoir et la perpétuelle fuite en avant nihiliste qui
réduit la vie des hommes à l'aménagement des petits plaisirs replets de la
prospérité matérielle et cette barbarie techno-libertaire par quoi triomphent
les oligarchies du jour.
L'affaire
en dit long, surtout, sur la portée historique de Freud, auquel cette brutale
mise en accusation restitue sa force subversive, étymologiquement réactionnaire. Parce que ses thèses
étaient innovantes et furent souvent galvaudées par les bavardages modernistes,
on néglige l'anti-progressisme du Viennois : non seulement, il ne croyait guère
au progrès, mais son "pessimisme foncier" (Paul Ricoeur) pulvérisait
les fondements de tout progressisme : en mettant au coeur de l'aventure humaine
la lutte de ce qu'il nommait "les deux puissances célestes", Eros et
Thanatos, les pulsions de destruction et les infinies variations de la culture
de mort que la modernité déploie jusqu'à la nausée ("Malaise dans la Civilisation", maître et sombre ouvrage de
1929) ; en ramenant nos petites affaires quotidiennes aux termes invariables de
la tragédie grecque, en réinstallant la vérité de l'être dans un passé retrouvé
et assumé, Freud puise dans le crétacé européen une anthropologie largement
contraire à celle, archi-dominante, du XVIIIème siècle et de ses prétendues
"Lumières". L'étude des rêves, des divinités primitives, des
surgissements de l'inconscient, ou de ce qu'il nommait les
"déviances" (sur quoi l'attaquaient les soixanthuitards de
"l'anti-Œdipe"), ré-institue au cœur de toute civilisation une
fragilité humaine qui abolit tout triomphe, qu'il soit libéral ou totalitaire
-ou les deux à la fois c'est-à-dire bonnement mondialiste. Renvoyant l'homme à
la lecture du passé et la recherche de l'archaïque, Freud gène les petits
soldats du matérialisme avançant en rangs serrés sous l'uniforme nietzschéen à
l'assaut des idoles, des dieux et des "arrière-mondes".
On comprend que, en France, la
réception de l'école psychanalytique se fit d'abord, et dès 1908, dans les
colonnes de l'Action Française (et
fut assidument suivie par ses chroniqueurs Lamourette ou Pichon), ou que
Jacques Lacan, longtemps lecteur de l'Action
Française, voulut rencontrer Maurras pour lui témoigner son admiration
(voir "Cher Maître, lettres à Charles Maurras" - Bartillat, 1995). Ce
détail n'étonnera que ceux qui ignorent combien la reconquête de l'être,
individuel ou collectif (chez Jung), peu à peu révélé par la remise au jour et
la réappropriation du passé, a nécessairement une lecture politique. Remercions
l'amusant Onfray d'avoir montré que c'est bien cette quête d'un archaïque des
êtres et des civilisations que le monde unidimensionnel doit liquider en toute
première urgence.
Paul-Marie Coûteaux