Pour  Freud



(Le Figaro, 12-13 juin   2010)

 

L'attaque en piqué que Michel Onfray a récemment lancée à grands renforts médiatiques contre Freud et ses héritiers ("Le Crépuscule d'une Idole" - Grasset) est bien plus qu'une querelle parisienne. Bon dénicheur de philosophes mineurs, à condition qu'ils servent son "a-théologie" ("discours sans Dieu" tourné chez lui en haine de toute religion), Onfray est devenu une sorte de philosophe officiel de la petite bourgeoisie jouisseuse et festive (il dit "épicurienne"), qui lui donne droit sur France Culture à de longs prêches sans réplique. C'est du haut de cette autorité que, prenant à contrepied une partie de son public, il pourfend l'idole freudienne ; il le fait comme toujours par le bas, ou la périphérie, s'en prenant moins à la thèse, écrits et exégèses, qu'aux effets (les cures seraient inefficaces, ou catastrophiques, les réussites étant le fait du hasard), et surtout à la vie même du père-fondateur : autoritaire et dogmatique, Sigmund était un ambitieux calculant ses coups, ses amitiés et ses effets, mauvais père frôlant l'inceste, entretenant une relation peccamineuse avec sa belle-sœur, etc. Onfray va jusqu'à détailler les cartes postales que l'indigne couple en goguette à travers l'Europe envoie à la pauvre légitime, malade et trompée; rien n'est omis en fait de "révélations" boulevardières, souvent exhumées des poubelles d'outre-Atlantique, où la grande presse s'applique à faire de Freud un monstre bavard et libidineux.

 

Géographie révélatrice : c'est aux Etats-Unis que l'Ecole freudienne se laissa réduire à son antithèse, une simple technique d'accommodement égoïste avec le réel, une sorte d'eugénisme du bonheur matérialiste. Ainsi récupérée, restait à la liquider, opération qui se poursuit en France, et à travers elle le monde latin, son dernier bastion. Tout cela en dit long sur le totalitarisme rampant du monde marchand, son refus de tout arrière-monde, la réduction de la raison à la rationalité technicienne, l'ablation de ce qui chez l'homme déborde du strict homo économicus festivus : exit toute foi et toute transcendance, exit aussi l'inconscient, par lui la mémoire, et la ressouvenance, retour à un essentiel de soi opposable au monde tel qu'il est, un archaïque sur quoi peut seul se fonder la résistance à l'aliénation ; "l'anamnèse freudienne", comme la réminiscence platonicienne, la mémoire involontaire de Proust ou l'"appel venu du fond des âges" qu'invoqua de Gaulle le 18 Juin,

 

 

 

 

 

instruit toujours une revendication de l'Etre forcément accusatrice pour les valeurs du présent, aujourd'hui celles de l'avoir et la perpétuelle fuite en avant nihiliste qui réduit la vie des hommes à l'aménagement des petits plaisirs replets de la prospérité matérielle et cette barbarie techno-libertaire par quoi triomphent les oligarchies du jour.

 

L'affaire en dit long, surtout, sur la portée historique de Freud, auquel cette brutale mise en accusation restitue sa force subversive, étymologiquement réactionnaire. Parce que ses thèses étaient innovantes et furent souvent galvaudées par les bavardages modernistes, on néglige l'anti-progressisme du Viennois : non seulement, il ne croyait guère au progrès, mais son "pessimisme foncier" (Paul Ricoeur) pulvérisait les fondements de tout progressisme : en mettant au coeur de l'aventure humaine la lutte de ce qu'il nommait "les deux puissances célestes", Eros et Thanatos, les pulsions de destruction et les infinies variations de la culture de mort que la modernité déploie jusqu'à la nausée ("Malaise dans la Civilisation", maître et sombre ouvrage de 1929) ; en ramenant nos petites affaires quotidiennes aux termes invariables de la tragédie grecque, en réinstallant la vérité de l'être dans un passé retrouvé et assumé, Freud puise dans le crétacé européen une anthropologie largement contraire à celle, archi-dominante, du XVIIIème siècle et de ses prétendues "Lumières". L'étude des rêves, des divinités primitives, des surgissements de l'inconscient, ou de ce qu'il nommait les "déviances" (sur quoi l'attaquaient les soixanthuitards de "l'anti-Œdipe"), ré-institue au cœur de toute civilisation une fragilité humaine qui abolit tout triomphe, qu'il soit libéral ou totalitaire -ou les deux à la fois c'est-à-dire bonnement mondialiste. Renvoyant l'homme à la lecture du passé et la recherche de l'archaïque, Freud gène les petits soldats du matérialisme avançant en rangs serrés sous l'uniforme nietzschéen à l'assaut des idoles, des dieux et des "arrière-mondes".

 

             On comprend que, en France, la réception de l'école psychanalytique se fit d'abord, et dès 1908, dans les colonnes de l'Action Française (et fut assidument suivie par ses chroniqueurs Lamourette ou Pichon), ou que Jacques Lacan, longtemps lecteur de l'Action Française, voulut rencontrer Maurras pour lui témoigner son admiration (voir "Cher Maître, lettres à Charles Maurras" - Bartillat, 1995). Ce détail n'étonnera que ceux qui ignorent combien la reconquête de l'être, individuel ou collectif (chez Jung), peu à peu révélé par la remise au jour et la réappropriation du passé, a nécessairement une lecture politique. Remercions l'amusant Onfray d'avoir montré que c'est bien cette quête d'un archaïque des êtres et des civilisations que le monde unidimensionnel doit liquider en toute première urgence.

                                                                        

                                                                                                Paul-Marie Coûteaux