Vingt mois pour tout changer
Le Figaro, 29 août 2000.

La démission de Jean-Pierre Chevènement peut créer une situation entièrement nouvelle. Non seulement parce que, cette fois, sa popularité est au zénith, mais surtout parce qu’il sait bien qu’il ne peut refaire l’erreur qui fut la sienne lors de ses deux démissions précédentes : croire qu’il peut changer le Parti socialiste et même changer la gauche – en 83 en tentant de l’arracher au libéralisme et en 91 à l’Europe et à l’inféodation américaine. Qu’il ne retombe pas dans l’illusion qui lui valut le piètre score des Européennes de 1994…

Ce qu’il faut recomposer aujourd’hui, ce n’est pas la gauche, c’est la France. Pour cela, il importe que M. Chevènement sorte de la culture des clans et des chefferies qu’a si longtemps cultivée le Mitterrandisme, dans une savante ambiguité à Epinay, dans la débandade du Congrès de Rennes, et aujourd’hui dans les divisions de plus en plus profondes d’une gauche plurielle qui passe encore pour unie parce que chaque chef de réseau est membre du gouvernement. Comme il importe qu’une droite, elle aussi livrée à la guerre des chefs, sorte de cette culture clanique qui l’a depuis longtemps condamnée à l’impuissance historique – y compris certains RPF de notre connaissance, avec ses enfantillages.

Car l’heure n’est plus aux débats des temps ordinaires mais au salut de la patrie : Corse, fédéralisme européen, quinquennat, c’est-à-dire abandon des principes d’unité de la République, de souveraineté nationale et de souveraineté populaire, composent autour de nous un " paysage avant l’orage " qui est propice à toutes les aventures, sur fond d’élections si rapprochées qu’elles vont renouveler en vingt mois tous nos dirigeants et recomposer l’échiquier politique français, selon le seul clivage de notre époque, lequel opposera de plus en plus durement ceux qui ne veulent plus de la France et ceux qui la veulent encore.

La Corse ? Cette pantalonade, ou plutôt cette déculottée, n’est pas fatale à la République seulement parce qu’elle engage son démembrement, lequel à l’évidence se poursuivra ailleurs, alors que la République ne peut être qu’une et indivisible, ou bien elle n’est qu’un ramassis de féodalités et de roitelets gérant à qui mieux mieux dans le grand flot de la mondialisation le terrain vague allant du Rhin à l’Atlantique – ce qui fait tout ce que l’on veut sauf une Res publica, un Bien Commun opposé aux intérêts privés et aux hégémonies. Elle n’est pas seulement fatale à la démocratie en ce que le Premier Ministre négocie avec les terroristes pour reprendre les termes dont il usa naguère pour donner ses leçons en Palestine. Surtout, cette affaire est fatale à la France parce que nous avons accepté de nommer " Nationalistes " les bandes corses, c’est-à-dire de confondre nation et ethnie, ce qui revient à déclarer caduque la France, laquelle, faut-il le rappeler ? n’est pas une ethnie, elle, mais une nation qui les dépasse dans une appartenance au monde politique, c’est-à-dire ni raciale ni clanique. Cette France nécessairement fragile ne peut qu'exploser par la conjuration de ces communautés diverses sur fond de très imprécises fédérations européennes dont les thuriféraires (tel J. Delors affirmant " l’essentiel est que la Corse reste en Europe "), signifient par fédérations de nations, ce qui est en bon français une collection d’ethnies, selon une pente qui n’était d’ailleurs que trop prévisible.

L’Europe ? JG. Talamoni n’est pas seul à " beaucoup en attendre " comme il dit et comme on veut bien le croire. L’Allemagne aussi. Le ralliement de J. Chirac au fédéralisme dont J. Fischer a donné le signal habillait à peine devant le Reichstag, les décisions prises à Mayence début juin aux termes desquelles la France, ou son actuelle représentation, accepte que l’Allemagne dispose, lorsque le traité de Nice aura généralisé les décisions à la majorité, d’un nombre de voix supérieur aux autres. Elle a déjà plus de députés à Strasbourg (99 contre 87) et bénéficiera ainsi, ses habituelles affidés aidant, d’une prééminence de fait mais aussi de droit, en sorte que tout et d’abord nous-même se trouvera à elle suspendu. Suspendus, nous le sommes déjà pour le passage à l’euro, chaque mois plus improbable, à mesure que des élus des Länders, chrétiens mais aussi socio-démocrates et même des fédérations patronales, demandent son report, constatant que la monnaie dite unique a perdu en dix huits mois le quart de sa valeur, ce qui serait jugé catastrophique pour toute monnaie nationale. Comme nous aurons dans l’intervalle abandonné le franc, restera le mark, ou l’euro-mark et le dollar, monnaie d’une " France vassalisée dans une Europe américanisée " comme disait jadis un certain J. Chirac auteur de l’appel de Cochin de si heureuse mémoire.

Le quinquennat ? Il peut paraître dérisoire de modifier notre Constitution par référendum alors que non seulement elle le fut depuis l’élection de J. Chirac, six fois par la voie du Congrès, soit autant que l’ont fait ses quatre prédécesseurs en quarante ans, mais surtout parce qu’elle n’est plus notre texte fondamental, lequel est le traité d’Amsterdam – traité sur lequel d’ailleurs le Président de l’a-République aurait cette fois du consulter les Français. Cette République qui n’en est plus une, qui n’est ni la Vème, ni même la VIème, ayant abandonné tous ses principes et d’abord celui de souveraineté, il fallait comme certains souverains des temps anciens raccourcir le chef de l’Etat par la durée et le confondre avec un Premier Ministre sans les pouvoirs de celui-ci, c’est-à-dire le renvoyer et renvoyer l’Etat avec lui au rôle de potiche comme au temps de la IVème. Plus de souveraineté, plus de souverain : le référendum du 24 septembre portera en somme sur la survie de la France ou son abandon.

Tout est lié comme doivent être liées les forces politiques qui ont à coeur de sauver la République au bord d’un si grand danger. Ici deux hommes tiennent la clé d’une ouverture historique, c’est-à-dire nécessaire, au sens où elle ne peut pas ne pas être. Que Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement se tendent la main pour que soient redistribuées enfin nos cartes politiques selon le grand débat du jour, celui de la patrie en danger. Que JP. Chevènement accepte d’entendre les appels d’hommes qui passent pour de droites mais qui en réalité ne font que rechercher dans l’ombre un héritage gaulliste auquel il peut donner toute sa lumière.

Au nom des souverainistes dont la preuve est faite que l’immense majorité n’ont de carte ni à droite ni à gauche, je demande à Charles Pasqua et à Jean-Pierre Chevènement de créer un comité de liaison permanent qui établisse un calendrier prenant en compte les trois échéances majeures des vingt prochains mois. Ce calendrier devra prévoir en mai ou en juin prochains des Etats généraux de la souveraineté qui ébaucheront une plateforme commune en vue de donner à la France, au printemps 2002, un gouvernement de salut public. Et je demande aux souverainistes de toute tendance, chacun avec ses mots et ses traditions, d’avoir encore assez de courage pour donner l’ultime sursaut avant l’irréversible et d’assurer le rassemblement des Français sur la République et sur la France.

Paul-Marie Coûteaux

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