Le vrai sujet du référendum
Le Figaro, 2 octobre 2000.

Le référendum du 24 septembre tenait des poupées gigognes : à partir du débat sur le septennat, point d’allure étroite mais d’importance cardinale, s'est posée la question de la prééminence du chef de l’Etat et par là de l’autorité de l’Etat, question qui elle-même posait celle du lien entre le Président de la République et le pays, et finalement celle de la légitimité de notre représentation politique : et c'est bien cette question qui est mise en pleine lumière par l'abstention électorale.

De ce point de vue, le résultat est plus alarmant qu’on ne s’y attendait, non seulement parce que par la réforme désormais acquise du quinquennat l’autorité du Président de la République est encore érodée, au bénéfice des partis, mais parce que la représentation politique elle-même est remise en question, flottant dans l’air sans plus de lien solide avec le pays, c'est-à-dire sans grande légitimité. La proportion de la désaffection est supérieure à ce que dit le chiffre, déjà stupéfiant en lui-même de 70 % d’abstentions. Ce chiffre est en effet calculé par rapport aux inscrits. Pour prendre la mesure de l’actuel déficit de légitimité de nos gouvernants, il faudrait rapporter ce chiffre au nombre des Français âgés de 18 ans et plus : si l’on enlève aux 61 800 000 citoyens les 14 millions et quelques de Français âgés de moins de 18 ans, on obtient un corps électoral théorique de près de 48 millions. Le taux de participation est donc inférieur à 20 % ; le taux de mobilisation des partis parlementaires, droite et gauche confondus, est quant à lui inférieur à 15 %. Autrement dit la droite décomposée, représente 7 ou 8 % des Français, et la gauche gentiment qualifiée de "plurielle" est à peu près au même étiage.

Il ne s’agit pas seulement ici du référendum du 24 septembre, certes caricatural : mais d’une tendance lourde, la démobilisation populaire à grande échelle dont les élections européennes de l’an dernier portaient déjà le symptôme.

Ce phénomène a deux causes, et il a deux conséquences.

La première cause est sans conteste l'incomparable indignité de la classe politique française. La formule classe politique irrecevable en principe dans une République est hélas désormais appropriée tant les "gouvernants", ou ceux qui passent pour tels, sont coupés des "gouvernés", lesquels manifestement ne veulent plus l'être, et se réfugient dans la revendication permanente, la débrouillardise, le chacun pour soit et pour les meilleurs d'entre eux la colère ou le dégoût. De cette indignité dont le mépris n'est qu'une des formes d'expression, le Président de la République est sans conteste le principal responsable, tant est avéré désormais son cynisme, d'abord vis-à-vis de l'héritage dont il se réclame sous la risée générale, celui du Général de Gaulle. A ce mépris, les électeurs ont répondu par un mépris aussi lourd.

La seconde cause est plus profonde : tout simplement la France sort de l'histoire, ficelée comme elle l'est depuis quinze ou vingt ans dans les bandelettes de la supranationalité, qu'il s'agisse de l'OTAN pour sa politique étrangère, de la logique de l'euro pour sa politique monétaire, de l'OMC pour sa politique commerciale et industrielle, et de l'Union européenne pour ce qui est de tout le reste ou presque, les rares instruments restant peu ou prou entre les mains du gouvernement étant soumis à tous les caprices de toutes les féodalités possibles et imaginables. Celles-ci savent bien que la légitimité politique est à ce point affaiblie qu'il leur est désormais possible de s'en donner à coeur joie. Le point est tel qu'un ministre des finances ne peut même pas réformer l'organisation de l'administration fiscale en sorte que l'Etat n'est même plus maître de l'organisation de ses propres services. Dans ces conditions, les Français ont compris que les pouvoirs étaient ailleurs, dilués dans un enchevêtrement de "responsabilités" qui n'en sont plus parce que (comme nous l'avons écrit récemment dans ces pages), on ne voit plus nul arbitre à l'horizon entre les instances communautaires enchevêtrées, les administrations nationales et leurs démembrements, les administrations territoriales, départementales, régionales, et touti quanti. Tant il est vrai que l'Europe des régions n'est plus qu'un "no mans land" politique, un espace d'anarchie rampante où ne règnent plus que quelques roitelets provinciaux, quelques potentats bureaucratiques, et, par dessus tout, des féodalités économiques et financières que nul n'est désormais en mesure de contrôler. Il se passe sous nos yeux ce que nous avions prévu de longue date : en pulvérisant le cadre de l'Etat-Nation, l'Europe a non seulement détruit la République : elle a aussi, corrélativement, sappé tous les fondements de la démocratie.

C'est ici que s'aperçoivent les conséquences : plus d'Etat, des féodalités ; plus de République au sens précis du Bien Commun (la Res Publica de Jean Bodin) mais une foire d'empoigne entre les intérêts privés qui s'apparente peu ou prou à une jungle ; plus de démocratie et pas même de peuple, mais la morne accumulation de consommateurs que ne distinguent plus que leurs niveaux de consommation et qui tentent cahin-caha de retrouver une appartenance sociale dans la reconstitution maladroitement bricolée de communautés, sans parler des appartenances ethniques dont le déchaînement, comme on le voit déjà en Corse ou au Pays Basque, est pour l'avenir très lourd de violences en tous genres.

Que faire ? C'est ici la dernière conséquence, qui pourrait devenir la seule lueur d'espoir dans ce tableau désenchanté : il reste dans notre peuple, comme le montre l'élection d'Ajaccio, ainsi que le score relativement satisfaisant des "non", des blancs et des nuls, et peut-être même cette tronitruante abstention, une ultime capacité de mobilisation contre l'imposture politicienne. Mais il y faut une condition : qu'aux 85 % de Français qui refusent "le système", une voix sache enfin parler. A vrai dire, mises à part une ou deux hypothèses, on ne voit guère d'où elle peut venir : la seule chose que l'on sache est qu'elle viendra d'ailleurs, qu'elle ne sera prise dans aucun des filets qui enserrent notre petite classe politique, ces mailles vermoulues que forment les fils de la droite et les fils de la gauche ; elle ne viendra que de celui ou celle qui ne saura parler aux Français que de la France, l'ultime instrument qu'il leur reste de participer au monde.

Paul-Marie Coûteaux

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