La revanche des vieux philosophes
À propos de la série du Figaro sur le paysage intellectuel français, 9 octobre 2000Si lexcellente série du Figaro sur le paysage intellectuel français comporte un enseignement, cest bien que lon commence à y respirer et que, même si lexercice demeure dangereux pour assurer sa carrière, il redevient néanmoins possible de débattre en France. On peut même se demander si la pensée unique, qui fut bel et bien une réalité des années 80 et 90, et dont le socle fut une mise en accusation permanente de la nation en général et de la nation française en particulier, de son histoire, de sa tradition universaliste nest pas battue en brèche. Les procureurs de la tradition française, tels quils se sont exprimés dans cette série, Bernard-Henri Lévy ou Zeev Sternhell, ne semblent plus avoir la fraîcheur dantan, et des auteurs aussi différents que Georges Steiner, Alain Besançon, Jean-François Revel ou Alain Finkielkraut parviennent à mettre un peu de mesure et même de raison dans cette curieuse haine de soi qui, pendant plus de vingt ans, a déchaîné contre la pensée française ceux dont on pouvait escompter quils en fussent les héritiers.
B-H Lévy ouvrit la série par ce que lon pouvait comprendre comme un chapelet daveux. Dire par exemple que son ouvrage " lidéologie française " publié en 1981 avait inventé le " lepénisme " avant quil ne paraisse sur les estrades et dans les urnes, revenait à admettre que quelques " nouveaux philosophes " avaient en somme fabriqué un modèle tout fait, faisant ensuite en sorte que lactualité politique ne soit quune perpétuelle illustration de leurs hypothèses. Cest bien ce que dit M. BHL : " cest un peu comme les astronomes qui déduisent lexistence dune planète et qui la trouvent ensuite. Javais déduit lidéologie française. Javais fabriqué le modèle dun pétainisme rampant, transhistorique, opérant à droite autant quà gauche " (Le Figaro, 19 septembre). Transhistorique, le " chevènemento-lepénisme ", diable, quelle construction en effet ! Il y avait de quoi intimider, en ratissant large, tous ceux, plus nombreux quon ne la cru et quon ne la vu, qui ne sétaient pas résolus à abandonner le cadre national comme condition de la République et de la démocratie. Mais lévidence apparaît aujourdhui peu à peu : inventer un modèle puis inventer la réalité allant avec, puis en faire une vérité éternelle censée être celle de la France de toutes les époques, ce fut là oeuvre de philosophes vraiment très nouveaux si nouveaux quils ont fini, comme toute mode, par passer.
De cette curieuse méthode, on vit une dernière vaguelette mourante sous la plume de Sternhell reprenant la vieille antienne amalgameuse sur lindignité française que Pétain et Vichy nauraient fait que révéler. On croit avoir beaucoup lu déjà, et lon aimerait ne plus lire, des phrases telles que "les trois Français sur quatre qui pensent que lon ne défend pas assez les valeurs traditionnelles, selon un sondage récent de la Sofres, ne sont pas nécessairement tous des fanatiques de Le Pen ". Quelle mansuétude ! Et de poursuivre : "ils nétaient pas plus nombreux les Français qui dans les dernières années de la IIIème République déploraient linvasion juive venue dAllemagne ou de lEurope de lEst. Ils nétaient pas tous maurrassiens, ligueurs, doriotistes, vaguement fachisants mais participaient dun corpus idéologique latent et accepté par le plus grand nombre " (le Figaro, 29 septembre). Ceci voulait dire littéralement que toute production intellectuelle qui ne dénonçait pas Vichy, assimilé à la collaboration, était irrecevable, passible dexcommunication pour ne pas dire quelle procédait dun pacte avec la " bête immonde ". Et lon en a vu de cette sorte tant et tant depuis vingt ans !
Mais ce vieux raisonnement paraît désormais à bout de souffle : non seulement il nimpressionne plus les fameux " trois Français sur quatre ", mais encore les places fortes des procureurs se sont beaucoup lézardées. Lintelligence ne peut accepter indéfiniment une reconstitution de lhistoire qui ne suscite plus que la haine de soi, ni que lon se reporte sans fin à des blocs historiques falsifiés, à commencer par la période de lOccupation, en y introduisant " toutes sortes de projections et de passions jusquà déformation complète " comme lécrit Besançon (le Figaro, 3 octobre). De fait, les historiens ont eu peu à peu raison de ces déformations en établissant quà côté de sombres épisodes tels Drancy ou le VeldHiv (où, soit dit en passant, on a fini par découvrir que la police française sest arrangée pour réunir moins de la moitié de ce que les autorités allemande dOccupation avaient exigé ), de très nombreux épisodes avaient montré un peuple au fond mobilisé sans répit pour sauver des vies par dizaines de milliers, ce dont les Français juifs daujourdhui donnent acte sans détour. VeldHiv certes ; mais la France fut de tous les pays occupés celui où les déportations juives furent proportionnellement les moins importantes, avec le vaillant Danemark !Et ce fut le plus souvent au nom de ces valeurs traditionnelles françaises que semblent moquer M. Sternhell que furent accomplis les plus beaux signes dhéroïsme ou simplement daltruisme, quils fussent spectaculaires ou cachés
En somme, après la glorification des années 50 et 60, excessive peut-être mais nécessaire pour redonner à la France le goût de vivre et de porter haut le goût de lindépendance, après les tentatives, qui ont suivi leffondrement du gaullisme politique visant à enfoncer la France dans une longue honte, nous en arrivons enfin à un peu plus de placidité, de vérité, et même à cette " délicatesse dans lintelligence " du refus du langage binaire qui est lhonneur du vrai travail intellectuel. Et personne ne répond mieux aux procureurs de la tradition française que Georges Steiner, écrivant dans ces pages : " Dans un monde hanté par lurgence matérielle où trois enfants sur cinq meurent de faim, la Californie peut paraître un Eden. Mais si lon croit quil est autre chose, cette transcendance qui est depuis Platon la gloire de lEurope, alors que faire ? Face au despotisme de la marchandise, aux dérives du fondamentalisme et de la superstition, la question est de savoir si nous aurons le temps de sauver ( ) la méditation pure et désintéressée : la France a une vocation certaine à cet égard " (le Figaro du 22 septembre). Et ce nest pas une mince espérance, certes, M. Steiner, que de savoir que des hommes tels que vous, Français par la langue, attendent que ce soit la France qui saffranchisse de " lesprit réduit à létat de gramophone ", qui ose développer un authentique " souci du monde " et penser contre les illusions de la modernité, " lhumanité de lhomme ".
Paul-Marie Coûteaux
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