De Gaulle philosophe

Le Figaro, 21 novembre 2000

Dans la floraison d’ouvrages consacrés au Général de Gaulle, signe parmi d’autres de la persistante nostalgie que gardent les Français d’un homme politique qui ne soit pas un politicien, relevons celui de Christophe Barbier, « La Comédie des Orphelins » (Grasset) qui aborde la grande question : la différence de nature entre de Gaulle et tous les autres, y compris ses prétendus héritiers, orphelins seulement parce qu’ils ont renié le père. De Gaulle, observe Barbier avec simplicité (et avec une belle plume), n’a pas de commune mesure avec les hommes politiques d’aujourd’hui. Mais Barbier ne dit pas de quoi est fait cet extraordinaire-là. Tentons d’aller un peu plus loin, et d’émettre l’hypothèse selon laquelle, si de Gaulle a su distinguer « l’extraordinaire de l’impossible » ce n’est pas le simple fait de « circonstances », puisqu’il le fit par deux fois (en 40 d’abord, mais aussi en 58, rétablissant en quelques années un pays à la dérive et le portant jusqu’au premier rang des nations), mais d’abord par le fait d’une pensée, dont la clef de voûte, est une leçon fort précieuse pour nous autres, orphelins non du Général de Gaulle mais de la France dont le visage s’efface de nouveau, tandis que, de nouveau, le monde est traversé tout alentour de menaces et de doutes.

Leçon simple : de Gaulle n’a jamais fait « les sciences politiques », on ne lui a jamais répété à vingt ans ce qu’ânonnent les têtes blondes de la rue saint Guillaume, que la politique était l’art de gérer ou, au mieux, de diriger « les choses de la Cité ». Sombre erreur d’un siècle matérialiste comme nul le fut ! Le militaire savait d’instinct, lui, que la politique était d’abord l’art de diriger non les choses mais les hommes, ce qui est tout différent : qu’il l’ait ou non voulu, le chef politique prend nécessairement en charge des êtres, c’est-à-dire une part d’inquiétude et de rêve et l’angoisse étreignant tout être qui, parce qu’il pourrait se perdre dans l’immensité du monde, de l’espace et du temps, ne peut se passer, pour vivre avec tant soit peu de dignité, c’est-à-dire simplement vivre, de déchiffrer autant qu’il se peut une part de l’univers pour tenter de s’y reconnaître une place qui soit intelligible, à ses yeux et aux yeux des autres. De Gaulle savait que la politique n’est rien d’autre qu’un moment de l’Histoire du monde, qu’elle n’existe pas autremnet que comme une participation à l’Histoire – tentative qui peut échouer, certes, mais qui, si elle réussit, est alors éclatante. Comme le disait Malraux, son grand éclaireur, il ne faisait pas de politique au sens devenu courant, et fuyant, de ce terme : il faisait de l’Histoire, et c’est bien ce paradigme là, l’Histoire, qui se trouve aujourd’hui oublié de toutes parts, tandis qu’est lentement détruit le seul instrument de participation collective au monde qu’est la Nation et son bras séculier, l’Etat, irrémédiablement paralysé par la graisse au point livrer les êtres à l’inquiétude et à la solitude, à cette vague amère de découragement dont l’abstention n’est qu’un stigmate parmi tant d’autres – qu’est-ce donc que l’incivilité, par exemple, sinon le signe que nous avons perdu le sens d’un destin partagé, la conscience de faire partie d’un moment de l’histoire qui engage nos vies, et les sauve de l’insignifiant ? En somme, de Gaulle ne fut un « grand politique » que parce qu’il portait une conception générale du monde, de la vie et des hommes – parce qu’il fut aussi, et peut-être d’abord, un philosophe.

Mais allons plus loin, car cette dimension recouvrée de la politique ne suffit pas à conquérir la marge qui sépare l’extraordinaire de l’impossible où de Gaulle se tint tout au long de sa vie, en particulier depuis l’appel de 40. De l’oeuvre écrite du Général, la phrase la plus célèbre n’est guère comprise – ou du moins n’est-elle citée que fort distraitement : dans « Je me suis toujours fait une certaine idée de la France, le mot essentiel n’est pas France, mais idée, dont la France n’est que le réceptacle et, dans les bons moments l’instrument, mais un instrument fugitif, sans cesse ballotté par l’Histoire : ce qui ne meurt pas, en 1940 par exemple, ce n’est pas la France, mais l’idée de la France. Cet « idéalisme » (mais la filiation philosophique serait plutôt un réalisme platonicien, qui tient que les idées appartiennent à la réalité d’un monde supérieur, à la vérité, par opposition aux contingences du monde visible), autrement dit cette distinction entre la réalité et la vérité lui permet de fonder une résistance et, finalement de réaliser l’incroyable prouesse, porter un pays défait dans sa réalité au rang de vainqueur d’une des plus terribles guerres qu’on vit jamais. De Gaulle avait compris que, si la réalité était la débâcle, la vérité profonde du monde pouvait être l’exact contraire de cette apparence des choses à laquelle se tiennent, et de laquelle s’obnubilent les politiciens. Toute réalité, toute apparence meurt et se métamorphose chaque minute : c’est ce mouvement de l’Histoire (qui n’est certes pas nécessairement ce que l’on nomme depuis deux ou trois siècles le progrès…) qui permit à " l’homme du 18 juin " de saisir l’Idée de la France,cette dialectique platonicienne dont l’illustration la plus la plus parlante reste le fameux mythe de la caverne, qui enseigne à ceux qui, quittant la tribu, osent se retrourner, que ce qu’ils croient être la réalité n’est qu’un royaume d’ombres et de mensonges et que la Vérité est le contraire des apparences ; l’idée de la France se mêle d’ailleurs ici à une autre Idée, celle de la Liberté, elle aussi impérissable : car, en croyant qu’il fut d’un autre monde dont celui-ci est par intermittence le reflet –ou bien, hypothèse que d’aucuns aimeront caresser, en parieur nietzchéen de l’éternel retour-, il ne pouvait juger que l’univers serait définitivement livré à la barbarie nazie, et plongé pour toujours dans la nuit.

De même en 1958 ne pouvait-il considérer que la pauvre réalité de la France en voie de dissolution dans la houle d’une guerre civile pour finir dans les remugles de l’Europe supra-nationale ou le petit clapotis de la remorque atlantique, n’était certes pas la Vérité du monde à venir, d’un monde qui aurait nécessairement besoin d’une idée de la France faisant équilibre aux mastodontes et s’opposant encore au règne éphémère de la force brute : la vérité demeurait nécessairement la grandeur de la France, en effet recouvrée en quelques années.

Il faudrait bien des développements pour tirer les enseignements de cette leçon cardinale, et comprendre (au sens plein du mot comprendre, c’est-à-dire prendre ensemble, selon leur cohérance logique), les points-clefs d’une architecture politique que l’on n’ose plus appeler gaullisme, et qui n’est que la permanente politique de la France à travers les âges – ce qu’il nomma en 1969, dans une lettre au Comte de Paris, "les leçons millénaires de la Maison de France ". Il faudrait à cette lumière faire l’inventaire de principes si obstinément oubliés aujourd’hui par une génération occupée à se nier elle-même dans les méandres d’une réalité où elle est la première à se perdre : il faudrait enfin comprendre le couple que forment la Légitimité et la Souveraineté, qui seul fonde un Etat durable, en ce que chacune est non seulement la condition, mais l’aliment de l’autre ; il faudrait revenir à la notion de nation, abhorrée parce qu’elle n’est plus comprise, qui est illimitée dans le temps parce qu’elle est limitée et même bornée dans l’espace -juridiquement par la frontière, culturellement par la conscience d’une civilisation singulière offerte aux hommes comme voie d’accès à l’universel, de cet universalisme qui est bien le contraire de l’actuel mondialisme, lequel détruit la vérité de chaque civilisation en mélangeant les pauvres réalités de surface en une culture d’aéroport ; il faudrait retrouver le sens du mot résistance, c’est-à-dire le lancinant rappel que l’humanité de l’homme se trouve sans cesse menacée, que la barbarie est première sur la terre, et que la liberté est une permanente conquête contre toutes les menaces d’aliénation, l’empire, bien sûr (qu’il soit allemand, soviétique ou américain), mais aussi contre ce qu’il appelait “le machinisme” qui “fait vivre les hommes dans une immense termitière”, et plus largement contre toutes les positions acquises et détournées du bien commun, de la res-publique, dont le meilleur antidote est la participation des individus à la vie de la Nation, et par la Nation, à l’histoire et au monde. Il faudrait…

Mais la politique, même à cette hauteur, n’est que la mise en acte d’une conception plus génrale de la vie, qui seule explique que de Gaulle ait touché tant de cœurs épars à travers les continents : l’instituteur mexicain qui dit à Louis Joxe visitant son école, "adieu serviteur d’un héros", le petit aubergiste de Punta del Este qui affiche au fronton de son hotel une immense reproduction de l’Appel du 18 Juin, "parce qu’il ne veut jamais oublier qu’il est toujours possible de sauver la dignité de l’Homme", les vieilles tricoteuses d’Australie qui, ayant entendu dire qu’il fait froid à Paris en cet hiver 1945, envoient à de Gaulle des paquets de lainage parce que "s’il tombait malade, c’est la liberté qui serait malade avec lui", ces "croyants" ne répètent pas son nom parcequ’il approuvent sa politique, mais parce qu’ils ont reconnu en lui une promesse qui dépasse la politique, ce que Tadao Takemoto, le traducteur japonais d’André Malraux, nomme la "confidence de l’univers", l’existence d’une vérité derrière les pauvres réalités des vies humaines.

Une philosphie ? Il ne l’a certes pas formulée, la providence ayant voulu qu’il mourût quelques jours avant d’entreprendre ce dernier tome de ses “Mémoires d’Espoir”, qui se proposait de léguer une sorte de récapitulatif de sa politique... Car cet homme d’action qui entra dans l’Histoire par un texte ; dont les actes, comme le cri de Montréal, furent d’abord des mots ; qui vécut la plume à la main, écrivant chaque jour plusieurs heures et qui ne songea jamais à gouverner les hommes autrement que par une parole, condition de la démocratie depuis les Grecs (" pourvu que Dieu me prête vie et que le peuple m’écoute), se voulut aussi un nomme de pensée, répétant que, "au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote".

Reste la nostalgie qui transparaît dans l’étrange aveu qu’il fit en janvier 1946 à Alain Bozel, et que celui-ci livre dans les “Cahiers de Gaulle (L’herne)”: “Voyez-vous, Bozel, le destin est une chose étrange. Au début de ma vie, j’ai cru que je serai un homme de guerre et je m’y suis préparé (...) Et voilà qu’aujourd’hui je suis un homme d’Etat. Maintenant, je me demande si mon vrai destin n’était pas d’être un philosophe, car j’ai des choses à dire à mes contemporains”.

Cette oeuvre de philosophe qui a des "choses à dire à ses contemporains", il ne l’a jamais menée à bien, sinon par bribes. Avons nous le droit de coudre à sa place une "doctrine" ? Non, s’il s’agit de nier la part majeure que son action fit toujours aux circonstances, et le profond scepticisme qu’il afficha toujours à l’endroit des systèmes. Oui, si le commentaire, et surtout les héritiers politiques autoproclamés ne veulent plus retenir de lui qu’une “doctrine des circonstances”, comme dit l’insuffisant Lacouture, c’est à dire de réduire à un pragmatisme ce qui fut d’abord, et tout au long de sa vie, une pensée du monde. Oui, pour tant d’hommes qui perpétuent à travers le monde l’écho de son nom –dont on ne peut même pas exclure les gaullistes français, si obstinément éloignés de cette dimension là de la politique que l’on ne peut se résoudre en ces temps de commémoration, à laisser devant leurs statues.

Paul-Marie Coûteaux