L'image des États-Unis s'altère
Le Figaro, 5 décembre 2000
Les Etats-Unis devraient se soucier de leur image, qui est en train de basculer. La Conférence mondiale sur les changements climatiques a vu le premier pollueur du monde (entre le quart et le tiers de leffet de serre lui est imputable, selon les estimations) refuser tout sacrifice au risque de compromettre lavenir de la planète entière. Dans le même temps, la multiplication des exécutions capitales contrarie fâcheusement limage de la patrie des droits de lHomme sans parler dune population carcérale qui dépasse le chiffre stupéfiant de 2 millions dindividus, dont les conditions de détention sont dignes de ce que le vocabulaire de lONU appelle les " PMA " - " Pays les moins avancés ". Quant aux divers épisodes de lélection présidentielle, voici quest découverte la réalité : il ny a ni offre ni choix politique véritables et lélection se borne à une sorte de rituel dont on se soucie peu des modalités au point que les " machines à voter " datent de la fin du siècle dernier cause, semble-t-il, de nombreux scandales. Ces scandales ont déjà été dénoncés, par exemple en 1992, par les frères James et Kenneth Collier dans un ouvrage explosif " Votescam, the stealing of America " (Arnaque électorale, comment on vole lAmérique), si explosif dailleurs que la maison dédition fut malencontreusement incendiée peu après et que lun des deux auteurs fut arrêté pour une mystérieuse affaire de trafic de stupéfiants. Louvrage connaît actuellement un grand succès sur le site Internet des frères Collier (www.votescam.com). On y découvre comment les machines à voter sont " arrangées " selon la couleur du gouverneur de lEtat ou les manipulations de la CIA interviennent si besoin à distance sur les machines de la côte Ouest une fois connus les premiers résultats de la côte Est. Le résultat, cette fois, est digne dune république bananière : la victoire du Président auto-proclamé, recordman des exécutions capitales dans sa province, et lui-même fils dun ancien Président (lequel fut longtemps le chef de la police secrète du pays), a été annoncée à la télévision par son propre cousin germain, malgré la révélation de manipulations dans une autre province gouvernée par son frère. Joli tableau ! Déjà Tocqueville remarquait que les Pères fondateurs de la République américaine, lorsquils rédigeaient la Constitution, se méfiaient tant de " la populace " quils instaurèrent un système de filtrage par des grands électeurs
Il nest pas niable que les Etats-Unis gardent de nombreux admirateurs parmi les élites françaises, principalement dans les milieux économiques. Une des illustrations de cette admiration, pourrait-on dire inconditionnelle, fut formulée sans plus dambage par Jean-Claude Casanova, directeur de la Revue Commentaires, qui déclara le dimanche 26 novembre sur France Culture, lors de lesprit public (émission qui est elle-même une sorte dinépuisable trésor de la pensée unique la plus ronronnante) que, par lintérêt quils portent aux péripéties de lélection américaine, les Français lui faisaient penser à des domestiques ricanants des mésaventures survenues au château. Rien de moins Et dajouter que lEurope navait pas de leçon de démocratie à donner aux Etats-Unis. Le problème est que ce sont les Etats-Unis qui prétendent donner des leçons de démocratie au monde jusquà avoir encore récemment déclaré illégales des élections pourtant pluralistes dans la jeune république de Biélorussie trois semaines avant quelles aient lieu. Cas décole : il sagissait pour Washington de fragiliser un régime qui lui déplaît en raison de ses liens avec Moscou et de son refus corrélatif de souvrir à lOTAN. Mais linstrumentalisation de la démocratie dont Washington sestime le juge universel, en Europe de lEst comme en Afrique, est une vieille arme de lEmpire.
En cette année 2000, décidément fort pédagogique, les masques commencent à tomber. Cest ainsi que, lors du 11ème festival du film dhistoire qui sest tenu à Pessac (Gironde) du 22 au 27 novembre, les conférenciers parisiens se virent apostrophés par un public qui les jugeait trop modérés sur la démocratie américaine, leur rappelant sans cesse le sort des Noirs, les condamnations à mort, les 40 millions de misérables que compte la première puissance du monde, la manipulation de lopinion lors des guerres dIrak et du Kosovo, etc On voit aussi fleurir une intéressante collection douvrages, tous plus critiques les uns que les autres, sur loncle Sam. Il y eut lédifiant "La conquête des esprits " de Yves Eudes, " Le dernier Empire " de la Paul-Marie de La Gorce, le réquisitoire dEdouard Behr " Une Amérique qui fait peur " ; et voici que coup sur coup paraissent deux ouvrages terriblement accusatoires, le premier, intitulé " Les Américains contre de Gaulle " de Vincent Jauvert (Le Seuil), profite louverture des archives américaines antérieures à 1970 pour révéler ce que les Français nont jamais voulu voir, cest-à-dire la constance des entreprises de déstabilisation menées par les Etats-Unis, et particulièrement par la CIA, quelquefois à linsu de leur Président. Si la France était " sous contrôle " (under controll) sous la IVème République, les fameuses archives montrent que " lAdministration américaine " se désespèrait que le Général de Gaulle " nen fasse quà sa tête (sic) et que lon ne puisse plus avoir sur lui la moindre influence ". Restait " laction psychologique ", cest-à-dire laction sur lopinion, comme lécrit sans plus de scrupule Paul Nitze, numéro 2 du Pentagone, en janvier 63 : " Vis-à-vis de de Gaulle, position officielle : correct, formel position officieuse : le discréditer en lançant des ragots dans la presse, donner de lui limage dun homme brutal ( ) symbole de fascisme ". Jauvert montre aussi comment les " services " parviennent à manipuler journalistes et même diplomates en recourant au chantage, voire aux menaces physiques
Dans " La planète de loncle Sam " (Lattès), le spécialiste de géopolitique Gérard Baudson retrace, avec un sens de la synthèse devenu rare, les différentes étapes de la constitution de lEmpire mondial, la conquête de lOuest préfigurant celle du continent américain à la fin du XIXème siècle, puis de tout lOccident au XXème pour finir, après élimination du concurrentpartenaire soviétique, par celle du monde entier.
Il faut lire cet ouvrage qui montre point par point avec quelle ténacité et quels trésors de ruses Washington sest rendue maîtresse du monde. Baudson retrace cette entreprise biséculaire pour en arriver aux coups de maître des dernières années : la guerre du Golfe, dont il estime après Salinger, quelle fut montée de toutes pièces dès 1988, le Koweit nétant quun piège dans lequel tomba Saddam Hussein ; laffaire des grands lacs dAfrique montée depuis lOuganda et le Rwanda qui fit plus dun million de morts et dont le véritable enjeu était la conquête de lAfrique francophone la plus riche (Zaïre, Congo, Gabon) et de ressources pétrolières en partie contrôlées par la France (comme dailleurs en Irak) ; la guerre du Kosovo qui, lancée opportunément à quelques jours du 5 avril 99, date où le traité créant lOTAN devenait caduc, eut au contraire pour effet détendre la haute main de lOTAN sur une Europe dominée par lAllemagne, grand partenaire de Washington Le dernier chapitre de Baudson, " les délires de la mondialisation " qui revient sur le " système Echelon ", et sur la façon dont les OGM furent imposés à lEurope, via la Commission de Bruxelles, fait froid dans le dos
Dans la plupart de ces affaires, Washington se heurte à un seul obstacle : ce qui reste dindépendance à la politique étrangère de la France, seul concurrent de taille après lélimination de lUnion soviétique. Jauvert publie dintéressantes dépêches de lAmbassade des Etats-Unis au lendemain du mouvement de mai 68 quelle a dailleurs largement encouragé : " de Gaulle durablement affaibli, lEurope est à nous ! " On ne saurait mieux dire.
Paul-Marie Coûteaux
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