Défenseurs de la langue française, gare !
Le Figaro, 6 févier 2001
L’art comique a ses figures de style, dont le succès est toujours assuré : on connaît le comique dit de répétition, ou l’image du pince-sans-rire, ou celle, mêlée de pathétique, du pauvre bougre qui fignole les géraniums du balcon au pied d’une montagne où s’est formée l’avalanche qui va tout emporter : ainsi les savantes controverses théoriques de Byzance assaillie par les Infidèles, l’enfant dressant bien droit son drapeau sur la plus haute tour du château de sable quand derrière lui monte la marée qui va tout recouvrir ; ainsi nos modernes défenseurs de la langue française s’ingéniant à lutter contre le « franglais » ou les fautes de grammaire sans voir que l’usage de l’anglais s’est déjà imposé dans des pans entiers de l’activité nationale.
Non certes que la noble cause de la défense de la langue française, dont l’auteur de ces lignes s’honore d’avoir épousé le combat depuis vingt ans, notamment par une longue mission au Commissariat général de la langue française n’ait pas remporté de multiples victoires, du remplacement d’un grand nombre de mots « franglais » par des mots nouveaux tels logiciel ou baladeur, à la reculade récente des aéroports de Paris qui, devant la levée de boucliers des pilotes, a renoncé à imposer aux contrôleurs aériens l’usage exclusif de l’anglais. Non certes que le rôle de l’Académie française soit dépassé, l’accélération des progrès scientifiques et techniques lui redonnant au contraire un rôle sans cesse plus important dans la nécessaire fixation de la langue, et l’arbitrage nécessaire entre innovation et stabilité linguistique. Non certes que la langue française recule partout dans le monde puisqu’elle progresse ici et là, au rythme de la scolarisation en Afrique notamment, et que le nombre de délégations qui recourent à l’ONU à « l’autre langue de travail » a légèrement progressé depuis vingt ans. Et l’on saluera aussi des initiatives bienvenues comme celle qu’ont récemment prises plusieurs associations vaillantes réunies en un jury du « prix de la Carpette anglaise » décerné voici quelques mois à l’incroyable Alain Richard, ministre de la Défense de son état, qui impose à nos troupes l’usage de plus en plus généralisé de l’anglais sous prétexte de « défense européenne », c’est-à-dire d’intégration dans l’OTAN. Comme nous sommes loin des temps où, passant en revue ses premières troupes, le jeune officier de Gaulle les galvanisait contre la puissance allemande qui attente aux libertés de la France et pourrait même « nous empêcher de parler français ». Sic !…
L’exemple du Général de Gaulle est une fois encore plein de sens, que devraient méditer nos croisés de la langue : outre que leurs actions sont bien trop souvent contrariées par la dispersion de leurs associations et que, aucune n’atteignant la taille critique, la très grande majorité d’entre elles se perdent dans les sables, bien rares sont ceux qui sortent d’une logique de défense linguistique, pure mais dérisoire, pour mesurer l’ampleur de la dépossession dont nous sommes tous aujourd’hui victimes, et comprendre que ce combat sera vain tant qu’il ne sera pas lié à la défense de la France dans son ensemble. Avant de se soucier de donner à la France une politique de la langue, il faudrait que la France puisse avoir une politique dans quelque domaine que ce soit, c’est-à-dire des instruments suffisants de souveraineté. Ainsi, aujourd’hui comme au Québec il y a quarante ans, la question de la langue ne va pas sans poser celle de la souveraineté.
Quant aux « politiques de la langue française » titre d’un récent « Que sais-je » publié par Marie-Josée de Saint-Robert , on conviendra avec l’auteur que le face-à-face entre l’anglais et le français « rappelle moins celui qui, au XVème et XVIème siècles, opposa le français à l’italien, que celui qui, entre le Ier et le Vème siècles de notre ère, vit le latin remplacer en Gaule la langue gauloise ». En d’autres termes, nous n’avons pas affaire à une dépossession linguistique, mais à une domination politique multiforme dont la langue est un des noeuds névralgiques, d’abord parce qu’elle est supplantée dans l’usage courant, ensuite et surtout en ce qu’elle prive l’Etat, garant depuis longue date de ce que Mme de Saint-Robert nomme pudiquement de « l’offre » comme de « la demande » de français des moyens de maintenir son statut c’est ce que l’on vit lorsque la plupart des dispositions de la loi Bas-Loriol de 1975, comme celles de la loi Toubon plus récemment, furent vidées de leur contenu par la législation européenne sur la libre circulation des marchandises et par de nombreuses réglementations bruxelloises adjacentes - lesquelles, faut-il le rappeler, s’imposent désormais, depuis Maastricht et Amsterdam, au droit national quel qu’il soit.
Dans ces conditions, notre auteure témoigne de quelque naïveté quand elle écrit que « les pragmatiques qui utilisent l’anglais dans leur travail (se montrent) optimistes quant à l’avenir de la langue française ». La vérité est que la plupart ne choisissent pas comme le faisaient les pédants italianisants de la Renaissance ou les anglomanes du XIXème siècle, mais se voient imposer l’anglais sans qu’ils puissent y échapper : on commence à voir des conflits du travail nés du refus de salariés de recourir presque exclusivement à l’anglais dans leurs activités professionnelles, du cadre obligé de s’exprimer en anglais en France même lors des réunions de son « groupe » (c’est-à-dire en français de sa « société »), jusqu’aux agents de maintenance en grève pour obtenir la traduction française des manuels d’utilisation de leurs machines. L’administration française elle-même est obligée de « travailler » en anglais, ne serait-ce que pour répondre aux différentes directions de la Commission européenne qui s’adressent à elle, et n’acceptent de réponse, que dans cette langue. Tout député européen peut témoigner que s’il ne parle pas anglais le travail en commission lui est interdit ou obscur, aussi bien à Strasbourg qu’à Bruxelles. Ainsi, pour prendre un exemple parmi cent, lors de la réunion des 8 et 9 janvier derniers de la commission de la coopération et du développement, étaient distribués aux membres 17 documents dits « de travail », dont 16 étaient en anglais sans traduction française, le seul qui fut en français émanant du gouvernement du Mali… Mme Fontaine abreuve les récalcitrants de promesses dont pas une seule ne fut tenue : il faut donc modifier notre code électoral et déclarer que ne pourront être candidats en France, lors des prochaines élections européennes, que les seules personnes ayant une pratique courante de l’anglais, faute de quoi ils ne pourront remplir leur mandat tant soit peu convenablement. Bonjour la démocratie ! Et vive la Société à deux vitesses !… Proteste-t-on de son banc de député ? On vous répond que le ministre de l’Economie et des Finances lui-même organise des conférences de presse en anglais à Bercy. Proteste-t-on auprès du ministre des Finances ? Il vous répond qu’assistent aux conférences de presse des correspondants de journaux ou de medias européens qui ne parlent pas tous français. Objecte-t-on qu’il faut alors prévoir des dispositifs de traduction simultanée, on rétorque que les coûts seraient énormes et que « de toute façon en Europe on parle anglais ».
A tout cela il n’est qu’une réponse : le recours à ce qui ne s’appelle l’anglais que par habitude mais qui est en fait l’américain est inévitable puisque c’est la langue de l’empire et que depuis toujours l’esclave parle la langue du maître. La seule solution n’est pas que l’esclave choisisse plutôt de parler sa langue mais qu’il s’émancipe, qu’il fasse de la langue non un choix au jour le jour, mais l’instrument du combat pour la restauration de sa liberté. Si nous ne faisons pas de la cause du français un élément, majeur certes, comme le fer de la lance, mais inclus dans un combat souverainiste plus large, alors nous sombrerons dans les dérisoires querelles qui assurèrent la chute définitive de Byzance.
Chacun doit être bien conscient que le français a, plus que toute langue, tout à y perdre. D’abord parce qu’il est l’autre langue possible de la communication internationale et même « la langue du non-alignement » comme disait B. Boutros-Ghali, doublement universel en ce qu’il est parlé sur tous les continents et parce qu’il donne accès à tous les domaines de la Connaissance et de l’activité. Ensuite parce qu’il peut être supplanté dans son rôle de langue maternelle ou de langue locale, par des idiômes régionaux que l’on s’ingénie à résusciter à Bruxelles (et même à Paris pour ce qui est de la langue corse) et l’on verra bientôt se multiplier des exemples d’un bilinguisme très moderne, comme celui dont témoigne ce tract d’un mouvement autonomiste breton en breton avec, au verso, sa traduction… en anglais.
Mesdames et Messieurs les défenseurs, ne voyez-vous pas que ce n’est pas la langue française qui est en danger ? C’est la France.
Paul-Marie Coûteaux