Conversation entre futurs Indiens

(Le Monde, 25 février 1983)

Chacun l’admet, rares sont ceux qui savent s’en régaler, baguenauder dans Paris est un vrai plaisir. Las ! Jack à d’un coup aboli l’innocence de la promenade : aiguisé par son discours de Mexico, le regard ne se détourne plus des « fast-food », enseignes et placards publicitaires américains ; pour peu qu’un japonais vous demande sa route en angloricain, que retentissent la sirène d’une nouvelle voiture de police, et la rue tourne au Chicago des téléfilms.

    On voit des peuples menacés par le déracinement, la modernisation forcée, l’empire d’une idéologie étrangère, défendre leur identité plus âprement encore qu’ils ne défendent ordinairement leur pouvoir d’achat. L’américanisation provoquera tôt ou tard pareil sursaut. Mais est-il sûr que d’ores et déjà, la France se sente aussi atteinte que déclarations ou belles plumes ne portent à le croire ?

    L’Etat n’a pas encore fait sa religion. Certes, la loi est simple : « Dans la désignation, l’offre, la présentation d’un bien ou d’un service, l’emploi de la langue française est obligatoire (1). » Mais ce n’est que la loi et chacun s’en soucie comme d’une guigne y compris l’administration des télécommunications, les compagnies aériennes, Renault ou la SEITA, le secteur public montrant ainsi vaillamment la voie de l’américanisation. Le législateur poursuit-il : « les mêmes règles s’appliquent à toute présentation de programmes de radiodiffusion ou de télévision » ? La commission Holleaux invite quatre stations « à se regrouper pour réaliser un programme anglophone ». Multiplie-t-on les appels à la communauté francophone ? L’excellente radio libanaise de Paris, la « Voix du Cèdre », n’obtient pas d’autorisation.

    Le député Sarre peut bien déposer un projet de loi qui prolonge le texte de 1975, visant les marques, enseignes et dénominations sociales : heureuse initiative ! Mais que peut l’Etat sans un réveil national et populaire, dont on ne voit encore que les prémices ?

    Aussi cherche-t-on à savoir où en est l’esprit public. Enquêtes et sondages, rivés à l’éphémère, négligent les profondeurs : mais il suffit, pour en savoir plus long, de demander aux commerçants et aux cafetiers qui arborent une enseigne angloricaine (« New Star », « Broadway », « New Way » : la palette est étroite…), la raison de ce choix. Les réponses se répartissent en trois catégories, d’inégales importances.

    Surprise : les plus nombreux sont ceux qui ne trouvent aucune explication : « Cela est venu de soi-même ! », ou : « Tiens, c’est vrai, c’est un nom anglais ! » ; l’angloricain ne serait-il plus perçu comme une langue étrangère ? « Ce n’est pas une question de nationalité, résume un serveur, c’est la langue d’aujourd’hui voilà tout ! ». Autant dire que les autres langues, langues et nations, sont d’hier. Heureusement, la conversation fait souvent la part de ce qui était irréfléchi et l’on s’avoue facilement victime d’un réflexe de pur conformisme.
    
Second par la fréquence, l’argument touristique : enseignes, cartes de menu, accueil en angloricain « plaisent aux touristes ». Argument ambigu : Paris est la ville du monde qui attire le plus grand nombre de visiteurs chaque année. Elle le doit à Notre Dame, à la tour Eiffel et au Centre Pompidou plus qu’aux quartiers qui se piquent de new-yorkisme. C’est l’originalité, et non l’uniformité, qui provoque les échanges : pourquoi voyager si toutes les capitales, comme les aéroports, prennent semblable visage ?

    Troisième ordre de réponses : le nom est américain parce que le propriétaire l’est : « fast-food », hôtels, galeries d’arts, magasins de meubles de sports… Signe de libération pour les gogos, l’américanisation serait plutôt, en ce sens, signe d’aliénation. Les employés locaux le savent.

    Le taux d’américanisation va de pair avec le loisir : la ville de l’art de vivre a manqué la commercialisation de la « culture » au ses large. Ceci est grave à trois titres : de nos jours, ce qui n’est pas commercialisé dépérit ; le poids économique du secteur des loisirs ne cesse de croître ; enfin, modelant l’imaginaire, il conditionne l’ensemble de notre consommation. William Hays ? Secrétaire du M.P.A.A., association de producteurs américains, disait dès 1948 : « La marchandise suit le film : partout où il pénètre. Nous vendons davantage » Mis à  part Jacques Thibaut (2), on a peu mesuré, en France, les prolongements commerciaux de la guerre culturelle, qui est aussi une guerre publicitaire mondiale. En 1981, le déficit commercial enregistré avec les Etats-Unis représentait la moitié de notre déficit total et l’équivalent de notre excédent avec les pays francophones…

    Deux réponses originales enfin : telle ville « états-unienne » fournit l’enseigne d’un café des grands boulevards : choix que fit, vers 1930, la grand- mère du propriétaire actuel, qui ajoute en riant : « Finalement le baragouin amerloque commence à dater ! » ; Si comme disait Cocteau, « la mode est ce qui se démode » , la vague devrait retomber bientôt ; faute de quoi l’on saura qu’il s’agit d’autre chose : peu-être une domination pure et simple.

(1) Loi Bas-Lauriol du 31 décembre 1975.
(2) Ancien directeur général des relations culturelles au Quai d’Orsay (N.D.L.R).