La France est une grande puissance
Selon les cinq critères de Morgenthau,
notre pays ne se défend pas mal.
(Le Monde, 27 juin 1987)
Du
jour où il est détrôné, le premier de la classe prend un orgueilleux
plaisir à se vouloir absolu dernier ; si la France, contrairement au
titre d’un ouvrage un peu optimiste de François de Preuil, n’est pas «
La troisième super-puissance » (1980), elle n’est pas pour autant
devenue un petit pays, sauf à reléguer les nations qui le sont
vraiment, par leur petite taille, l’aliénation politique ou la
pauvreté, dans l’inexistence pure et simple : ni même une de ses
moyennes puissances dont le poids reste régional, tel le Brésil ou
l’Australie. Un inventaire impartial des cinq facteurs de la puissance,
selon la typologie de Morgenthau (« Politics among Nations » 1948),
fait au contraire de la France actuelle l’archétype de la grande
puissance.
1. Le critère géographique prend en
compte la situation géostratégique (de premier ordre pour notre « cap
d’Asie »), la superficie et la population : sans pouvoir rivaliser avec
les deux autres super-grands (ou super-gros), on observera que la
France est le plus grand pays d’Europe occidentale (seul présent, par
ses DOM-TOM, sur trois autres continents !), et qu’elle dispose du
second domaine maritime du monde : quant à la population, nous détenons
depuis plusieurs années le record européen des naissances – alors que
l’Allemagne, si vigoureuse aujourd’hui, passera d’ici quelques
décennies en deçà de 65 millions, population d'ailleurs très vieillie…
2.
La puissance politique se mesure au poids militaire et
diplomatique : ici, notre position de troisième puissance nucléaire est
confortée par la capacité exportatrice de notre armement, et une
quantité d’accords de coopération militaire qui lui assurent en
plusieurs régions un rôle fort disputé. Quant au poids diplomatique,
notre dispositif de représentation est le troisième du monde, le nombre
d’Ambassades et d’organisations installées à Paris le premier en Europe
et notre droit de veto à l’O.N.U. (avec quatre autres Etats) est
renforcé par une fameuse réputation d’indépendance, qui n’est autre que
la faculté, que l’on ne peut nous contester, de dire zut à qui l’on
veut.
3. Si notre niveau intellectuel souffre
de plus en plus vastes territoires laissés en jachère, notre
rayonnement culturel s’appuie sur une langue qui, parlée sur les cinq
continents, reste la seconde – et quelques fois la première – et sur
les promesses de la francophonie, laquelle peut constituer le seul
évènement diplomatique de ces années glaciales. Paris est la ville du
monde qui accueille les plus grand nombres de touristes et de congrès,
et les principes de notre Droit, de nos Lumières, de nos Lettres et de
nos Arts (dont un « art de vivre » réputé inégalé) constituent une
publicité permanente qui, depuis le reflux du marxisme, n’a plus pour
concurrence sérieuse que celle de Coca-Cola.
4.
La puissance économique, facteur favori de l’heure, est le plus
voyant : mais il est aussi le plus changeant et il est tout autant
déterminé par les autres facteurs qu’il ne les détermine. Songeons à ce
que « rapportent » le choix de l’indépendance militaire, les DOM-TOM,
le marché francophone, l’immigration, les industries culturelles, etc.
Notre PNB est le cinquième, notre production agricole la troisième,
plusieurs de nos groupes bancaires, d’assurances ou de services se
glissent parmi les quinze premiers du monde : s’il est vrai que nos
exportation ont chuté au quatrième puis au cinquième rang, la doleate
Italie elle-même venant nous tirer les moustaches, cela tient surtout à
notre incapacité, fort inquiétante en effet, à reconvertir nos
industries dans les secteurs techniques, à surinvestir dans la
recherche et la formation, et à planifier cet effort par des voies
volontaristes pourtant honorablement connues dans ce pays depuis des
lunes.
5. Ici intervient le cinquième et
dernier facteur de Morgenthau, la capacité de mobilisation sociale :
unité de la nation, attachement à ses valeurs, sa langue, ses alliances
traditionnelles, aptitude à répondre collectivement aux défis
extérieurs, selon ses voies archaïques propres : ici est notre vraie
faiblesse. Mais tout cela dépend de nos seules volonté (que
d’irrationnels chants du cygne ne font que décourager), et surtout,
dans la France créée de toutes pièces par l’entreprise capétienne, de
l’Etat, de son autorité, sa patience et sa ruse. Que notre millénaire,
fait de hauts et de bas nous rassure, ce n’est pas la première fois que
la France s’offre une suite de gouvernements nuls, et une classe
politique (il faudrait dire médiatique, car nous n’avons plus que des
fous du roi autour d’un trône vide) qui s’amuse avec les affaires de
l’Etat comme on joue avec des billes : elle n’est pas devenue pour
autant un petit pays !
Bossuet parlait déjà de cette « majesté française que les revers de la fortune ne sauraient ravir aux grands cœurs »…
une
frontière, avant de s’effondrer sous son poids, sous sa propre
démesure, ou encore à son successeur l’Empire dit "Saint-Empire Romain
Germanique", dont la Maison la plus marquante, celle des Habsbourg
affichait cette devise, ô combien éloquente, A.E.I.O.U., c’est à dire
Austriae Est Imperare Orbis Universum, l’Autriche est faite pour
gouverner le monde, ambition sans borne, ce qu’il faut bien appeler
l’ubris impériale.
Mais pourquoi aller si loin ? Tout cela
était dit déjà dés les premières pages de la Bible, et la Genèse. Que
signifie en effet le mythe de Babel, sinon une sorte d'admonestation
des créatures défiant le Créateur au nom et au moyen de l’unité de
toute la terre. Tel est le grand péché de Babylone que d'avoir voulu
confondre toutes les Nations de la terre pour les réunir dans un seul
dessein, construire une tour si haute qu'elle en arrivait à atteindre
le ciel et à défier dans les hauteurs célestes le Créateur lui-même, au
point de faire de l’Homme ainis tout puissant son égal. On sait ce
qu'il advint : le Père envoya aux bâtisseurs de la gigantesque tour
l'arme qui détruisit leur orgueil, la diversité des langues,
représentant la diversité des nations, de sorte qu'ils ne se comprirent
plus, et qu'un beau jour la tour s'écroula. Mais est-ce vraiment une
punition de Dieu ou une prémonition, une sorte de mise en garde contre
la démesure du pouvoir, les excès de la puissance, le rêve de fausse
unité du monde qui nie sa diversité qu’Il a voulue ? Je crois qu'il y a
dans le mythe de Babel, si actuel dans les rêves d’unité mondialiste,
comme, d’ailleurs, dans les rêves d’unité politique de l’Europe,
l'annonce finalement bienveillante et paternelle que toute puissance
démesurée s’effondrera, finalement que tout empire périra... Et
finalement, c’est bien ce que l’on voit toujours : les empires
disparaissent tandis que les nations perdurent dans les siècles et
quelquefois les millénaires -peut-être parce que l’espace, principe de
la logique impériale n’est pas producteur de vérité, alors que le
temps, la pérennité, et la revendication de permanence est, lui,
producteur ou indicateur de Vérité… mais peut-être tout cela nous
entrainerait-il trop loin…
*
Il
y a bien des enseignements à tirer pour aujourd'hui et pour demain de
ce principe de modération politique tout droit tiré des écritures. Je
n'en citerai ici que deux ne pouvant m'aventurer au-delà dans le cadre
de cette causerie, ce que je ferai je crois dans un ouvrage que
j'envisage d'écrire sur notre thème d'aujourd'hui : la première
conséquence politique a trait au libéralisme et à la protection du
droit de l'homme et de la liberté humaine où baigne je crois
comme Bossuet le montra si bien, tout le message évangélique ; mais j'
insisterai sur la seconde conséquence du principe de modération,
directement lié à la souveraineté des nations, et spécialement, pour ce
qui concerne l'une de nos préoccupations d'aujourd'hui, de la diversité
de l'Europe, point sur lequel nous conclurons.
Oui, le
libéralisme va de pair avec notre foi d'abord en ce qu'il postule
l'inviolabilité de la personne humaine et d’abord par les pouvoirs, les
non légitimes mais aussi les légitimes –d’où notre refus de toute
atteinte à la vie humaine-, ensuite parce qu'il postule la
responsabilité de l'Homme y compris dans son devoir de citoyen comme de
gouvernants, enfin et peut-être surtout en ce que le libéralisme, qui
est loin d'être une doctrine proprement économique mais postule
d'abord l'autonomie du politique réserve une part essentielle et
sans doute majoritaire dans la vie des hommes à ce qu'on appelle
souvent la vie privée et que l'on devrait appeler aussi la vie
intérieure : pour toutes ces raisons, nulle souveraineté ne peut être
absolue, du moins nulle souveraineté politique et Saint-Thomas d'Aquin
était dans notre droit fil lorsqu'il théorisa non seulement le droit
mais aussi le devoir de désobéissance politique. Nous devons méditer ne
particulier la longue lettre que Benoit XVI a adressée récemment à
l'homme politique et philosophe italien Marcello Perra pour le
remercier de la contribution qu'apporte son dernier livre intitulé
"pour devons-nous nous dire chrétiens » : Libéralisme, Europe et
éthique, lettre récemment publiée avec son autorisation : « A l’essence
du libéralisme, y écrivait le Saint Père, appartient son enracinement
dans l’image chrétienne de Dieu ». Mais, et c‘est là où se pose la
question la plus grave, où la souveraineté sous-tend tellement
l’organisation politique et, la politique en elle même et lui équivaut
presque, je cite de nouveau la lettre du Saint près à Marcello Perra :
«le libéralisme perd sa base et se détruit lui-même s’il
abandonne son fondement chrétien. Or, qui ne voit que le libéralisme
n’est dit aujourd’hui « sauvage », qualification bien méritée souvent,
et qui nous heurte, car le libéralisme est un principe de modération,
qui ne voit donc que ce libéralisme n’est sauvage que parce qu’il a
oublié son fondement éthique, c’est-à-dire son fondement chrétien, chez
les gouvernants, mais aussi chez les entrepreneurs ou les financiers,
et chez les citoyens eux-mêmes… Et si décidemment nos sociétés, ou
plutôt nos civilisations (je préfère ce mot), devaient passer de
l’anticléricalisme à l’antichristianisme, ce dont les signes se
multiplient tant autour de nous, alors, c’est non seulement le
libéralisme, mais l’idée même de toute politique chrétienne qui
s’effacerait durablement ?
Car, et c‘est bien la que la
défense de la souveraineté se confond finalement avec la politique
elle-même, c’est la possibilité de tout ordre civil qui est finalement
en jeu dans l’oubli de l’éthique face à l’ubris des positions de
puissance –dans l’oubli de la foi, à la fin des fins, et pas seulement,
de la foi chrétienne mais finalement de toute foi, et de toutes
croyance qui en ont dérivé peu ou prou ; voici ce sur quoi j’insisterai
pour conclure…
Il est plus frappant encore que les croyances
laïques, construites le plus souvent contre la foi chrétienne, se
trouvent aujourd’hui, elles aussi, en panne sèche : les
associations agnostiques ou athées sont exangues, et de même les
différentes familles du progressisme, à commencer par celle qui visait
le plus ouvertement la cosmogonie chrétienne, le communisme : on a
souvent relevé que le recul des partis communistes d’Europe a
strictement accompagné celui de la pratique catholique, chutant plus
encore qu’elle (en moins de 40 ans, le candidat communiste aux
présidentielles sera passé de 21% à moins de 2%). Bref, ce n’est pas
seulement la foi religieuse, c’est la croyance en elle-même, sous
quelque forme que ce soit, qui est partout en déroute.
Il faut
oser tirer les conclusions de cette évidence, trop rarement dire ;
récemment, Emmanuel Todd la formulait ainsi: « La
déchristianisation conduit à une situation paradoxale : l’incroyant
semble ne se sentir bien dans sa certitude que s’il y a encore dans la
société une Eglise (…) La disparition du paradis, de l’enfer et du
purgatoire dévalorise bizarrement tous les partis terrestres, qu’ils
soient grandioses, de type stalinien, ou d’échelle plus modeste,
républicains » . On a souvent observé que les millénarismes, et
même les plus simples idéologies, naissaient toujours dans les
civilisations les plus intensément nourries de croyances religieuses,
empruntant leurs mots et leurs échelles, enfer, paradis, sacrifice et
tout simplement l’échelle du bien et mal. Cependant, pour obligés
qu’ils soient de constater que, « entre 1965 et 2007, tout se passe
comme si l’effondrement des derniers bastions de la foi avait engendré
une décomposition politique globale » (Todd), les commentateurs
autorisés par la pensée officielle se gardent bien de tirer les
conséquences et dire l’essentiel : qu’il n’y a pas de politique
véritable, dans la définition ancienne et large que nous en avons
donnée, dès lors qu’il n’existe plus de religion –plus de foi d’aucun
type. Quand, pour ce qui reste de poids à l’Eglise, on est passé de la
distinction des pouvoirs temporel et spirituel, distinction qui
permettait à chacun de renforcer l’autre, à leur séparation plus ou
moins agressive, puis de cette séparation à leur opposition pure et
simple, c’est finalement l’un et l’autre qui s‘effondrent ensemble.
Foi
et politique sont du même côté : la foi, quelle qu’en soit la forme
aura toujours contre elle ceux qui acceptent le rien, quelle que soit
la forme de ce rien. A l’échelle plus intime, on voit bien souvent que
les esprits ne s’opposent pas tant selon leur foi qu’ils ne s’opposent
en deux catégories, constantes, selon que, d’un coté, ils croient,
quelle que soit la forme ou les mots de leur foi, ou que, d’un autre,
ils ne croient pas - « croient en rien », ou bien au rien, ou
s’indifférent, se déclarant douillettement sceptiques ; le nihilisme
prend lui aussi d’innombrables formes, souvent non dites, comme on le
voit aujourd’hui où ses adeptes sont aussi discrets qu’ils sont
majoritaires. En somme, on croit ou bien on ne croit pas ; on croit au
ciel infini ou en l’avenir lointain, en un Dieu ou plusieurs dieux, en
une Idée ou « aux idées », quelque monde que ce soit transcendant la
réalité plate de l’univers visible, ou bien l’on n’y croit pas. La
croyance est toute une dans les cœurs, c’est bien souvent au hasard
que, dans une civilisation croyante, elle se porte sur une métaphysique
ou l’un de ses succédanés d’allure rationnelle et laïque, et l’on en
voit beaucoup passer de l’un à l’autre selon occasions et hasards. Si
elle adopte divers mots, la « compagnie des choses immortelles » est
toujours un même langage, procède d’un même souci, d’une même angoisse,
qui fait vivre les hommes aux aguets d’autres mondes, ne serait-ce que
« d’un monde meilleur » ; sans foi, et conséquemment sans politique, on
ne saurait voir éclore quelque pensée que ce soit du Bien commun, d’un
« Bien supérieur », et finalement de Loi –ce pour quoi la République ne
pouvait que naître d’une civilisation croyante comme l’était la « fille
ainée de l’Eglise ». Marchant ensemble, foi et politique ont les mêmes
flux et reflux historiques : quand le désir d’immortalité n’existe
plus, il n’y a plus dans le siècle ni l’une ni l’autre ; c’est alors
strictement qu’il faut entendre l’expression courante, et combien
vérifiée, de « sans foi ni loi » qui dit assez qu’aucune règle sociale
ne tient durablement si elle ne s’adosse, reconnue ou non, à une foi.
En
somme, nul n’ose tirer la plus actuelle et la plus conséquente
conséquence de la laïcisation massive de nos civilisations :
l’effacement dans les cœurs de la dimension religieuse plonge la vie
collective dans un scepticisme, un relativisme général (« tout se vaut,
rien ne vaut rien »), d’où n’émerge plus aucune croyance, religieuse ou
pas : on approche de cette situation, extrêmement rare, où non
seulement une société ne se réclame plus d’aucune valeur collective
supérieure, mais nie qu’il puisse s’en concevoir une quelconque. Au
bout du chemin, l’anomie sociale, l’impossibilité de reconnaître l’idée
d’un moindre Bien commun, la vie humaine réglée par les seuls rapports
de force, et l’inévitable gradation de la violence.
Soyons
justes : notre monde (mais sans doute ne faut-il ici parler à titre
principal que de l’Europe, car la plupart des grands Etats de la
planète se reconnaissent, et se voient reconnaître, l’existence d’un
Bien commun supérieur), l’Europe, donc, garde encore quelques valeurs
qui organisant en surface l’activité humaine, du moins la production
(de plus en plus mal) et la consommation (de plus en plus névrotique et
compulsive), autrement dit les valeurs du commerce. Mais, outre que les
dites valeurs ne suffisent certainement pas à assurer la stabilité du
corps social (elles organisent trop les jours des hommes en fonction du
seul critère d’optimisation du temps et des richesses pour ne pas
susciter une concurrence générale tournant à la lutte de tous contre
tous, au calcul permanent, une sorte de débilité agressive et néanmoins
obligatoire qui est la contraire de l’ordre social), il y a ce fait,
que les valeurs du commerce n’ont pu s‘imposer, à partir de la
Renaissance et, plus encore, de la Révolution française, qu’en
proportion d’un encadrement extrêmement rigoureux du domaine marchand
par une morale à la fois privée (le protestantisme, mais aussi le
catholicisme) et publique (Bien Commun, Res-Publica et la
reconnaissance du primat de la souveraineté le 24 janvier 2009,
autrement dit la politique) sans lesquelles elles n’eussent jamais pris
leur essor, s’effondrant bientôt dans l’anarchie ; or, non seulement
les deux visages privé et public de la civilisation européenne se sont
pulvérisé sous nos yeux, mais encore, et surtout, la matrice qui tint
lieu de valeur commune à toutes ses composantes sociales, comme à
toutes ses idéologies ou familles de pensée, le progrès est en train de
se renverser du tout au tout : alors que, jusqu’en l’an 2000 et ce
passage de millénaire si emblématiquement marqué par une tempête inouïe
résonnant comme l’annonce d’un monde terrible, la presque unanimité des
Européens communiaient dans le bienheureux chapelet du progrès infini,
chacun tenant obstinément que « l’on n’arrête pas le progrès », ils
découvrent peu à peu, même si l’effroi les détournent encore de la
formuler, cette règle beaucoup plus actuelle, omniprésente même tout
autour de nous que, en ce siècle, que, si l’on n’arrête pas le progrès,
celui-ci peut parfaitement s’arrêter tout seul et que c’est désormais
la décadence que l’on n’arrêtera plus.