Les deux corps du Roi, encore
(Le Monde, 12 janvier 1996)
«
Le Roi a en lui deux corps, un corps naturel et un corps politique. Son
corps naturel est un corps mortel, sujet à toutes les infirmités qui
surviennent par nature ou accident. Mais son corps politique ne peut
être ni vu ni touché, consistant en une société politique et un
gouvernement, et constitué par la direction du peuple et la gestion du
bien public. » En rappelant la théorie des deux corps du Roi,
l'historien américain Ernst Kantorowicz a magistralement éclairé la
conception médiévale du pouvoir royal qui, détachant progressivement
l'État de la personne mortelle du roi, assura sa permanence. On connaît
l'adage : « En France, le Roi ne meurt jamais », et encore : « Le Roi
est mort, vive le Roi ! », à quoi fait irrésistiblement penser
l'hommage rendu par le « nouveau » président, Jacques Chirac, le jour
même où disparut son prédécesseur, François Mitterrand, hommage, dont
le ton sonnait étonnamment juste, comme si l'histoire attendait ce
passage pour lui accorder son investiture véritable.
Théorie
des deux corps qui explique aussi le « pluriel » de majesté, ou cette
habitude si mal comprise qu'avait Charles de parler du général de
Gaulle à la troisième personne. Héritier là comme ailleurs de la
tradition capétienne, il distinguait le corps naturel (le « pauvre
homme », comme il disait) du corps politique, que rien ne devait
détruire ni réduire.
C'est cette distinction, indispensable à
l'autorité de l'État et au fugace mystère de l'incarnation, qui, le
temps d'un septennat, donne à son dur exercice une non moins
indispensable humanité, que François Mitterrand a retrouvée dans les
derniers jours, pour ainsi dire in extremis : certain projet
d'inhumation au mont Beuvray, certain quant à sa réalité mais fort
incertain quant à son inspiration, a failli tout mélanger, nous
ramenant loin en arrière, non seulement aux racines gauloises, mais
surtout aux antiques confusions de la personne du Prince et de sa
fonction. Car nul quidam n'eût pu acquérir semblable parcelle sur le
domaine public, ni en faire un mausolée, comme un chef païen
s'accaparant le trésor royal jusqu'à l'emporter dans sa tombe. On
admire que, dans les ultimes semaines, une providentielle inspiration
ait ramené l'homme d'État au classicisme qui, traversé de nombreux
courants contraires, formait sans doute le fond de sa personnalité :
François est enterré à Jarnac comme Charles le fut à Colombey et
Georges à Orvilliers. Dans le même temps, Mitterrand réunit à
Notre-Dame de Paris, comme de Gaulle et Pompidou, autour d'un « corps
politique » que ne peut symboliser aucun cercueil, les « corps
constitués » de la République, les chefs d'État étrangers ou leurs
représentants.
Ainsi, tout est en ordre, et la cérémonie de
Notre-Dame prend son plein sens, rappel des origines chrétiennes de
cette incarnation devenue toute politique, qui fonde depuis le baptême
de Clovis, il y a cette année quinze siècles, la conception française
d'un État impersonnel, impartial, impérissable, État qui est pour ses
vrais serviteurs une sorte d'éternité laïque.
Ainsi, peut-être,
François Mitterrand aura-t-il trouvé dans les ultimes jours la réponse
à la terrible démone qui le hanta toute sa vie, cette mort rencontrée
dans le désastre de juin 1940, où il avoua avoir « aperçu la mort de la
France » : ce fut bien elle le seul adversaire de ce chrétien retourné,
de ce nationaliste traumatisé par la défaite, qui, depuis lors, n'eut
plus pour toute fin que lui-même et nulle autre adoration que sa vie
terrestre.
Hantise morbide qu'il ne nous épargna pas, y compris
au moment du zénith qu'il marqua d'une étrange errance solitaire dans
les dédales ténébreux du Panthéon, où des millions de Français
aperçurent dans l'ombre le reflet d'une canine gourmande se livrant au
succulent plaisir que donne la compagnie des grands morts, et jusqu'à
la mise en scène navrante de la maladie, dédiée comme en offrande à la
cause européenne (cet avenant cimetière pour une nation imaginée
mourante), d'une déploration sans fin où il ne se soucia plus
d'apparaître comme le flamboyant sauveur du socialisme mais, jetant bas
les masques, comme un condamné à mort implorant la rédemption de
l'Histoire.
Peut-être le classicisme retrouvé dont témoignent
les ultimes dispositions testamentaires signale-t-il une
réconciliation. Peut-être est-il devenu enfin le serviteur d'une cause
qui le dépasse pour retrouver aux petites heures d'un hiver parisien la
sérénité de Louis XIV murmurant : « Je meurs, mais qu'importe puisque
l'État demeure. » Peut-être est-il parvenu à effacer l'orgueilleux
François, rendu à la terre des Charentes par des obsèques voulues
ordinaires, tandis qu'il donnait enfin Mitterrand à l'histoire de la
France, pour le meilleur quelquefois et souvent pour le pire, mais,
rare privilège, pour toujours.