RPF : une stratégie à long terme
Le Monde, 29 novembre 1999
Plus de 13 % aux européennes, un Congrès fondateur qui a réuni 7 ou 8 000 personnes à Paris le 21 novembre, l'installation définitive du RPF dans le paysage politique français, telle est bien la nouveauté majeure de l'année politique qui s'achève. Ces électeurs, cette foule bigarrée, le succès même du mot souverainisme, inconnu il y a quelques mois encore et désormais utilisé de toutes parts, sur tous les bords de l'échiquier et pour de multiples sujets confirment ce que nous étions rares encore à deviner voici un an : qu'il existe dans notre peuple la volonté, encore diffuse, de faire en sorte que la mondialisation, dont l'européisme n'est plus que l'appendice, ne ravage pas les cadres de notre participation au monde, cette nation qui demeure l'indispensable scène du débat et de la vie démocratiques.
Mais, ce qui n'est encore qu'un réflexe doit encore devenir un mouvement intellectuel rassemblant le peuple français dans son unité, ce Bien Commun, cette Res publica qui s'effiloche aujourd'hui de toutes parts. Travail de longue haleine qui pourrait bien être gâché si, à peine engagé, il était rattrapé par la politique la plus triviale, un positionnement figé sur un point de l'échiquier - surtout s'il venait à se fixer là où ses adversaires ne s'entendent que trop à l'attirer, une droite radicale dont les tenants de la pensée officielle ont besoin de retrouver dans le rôle du bouc-émissaire après que le FN ait défailli. Danger pour lui mortel, dont les élections partielles montrent régulièrement les limites.
Or, certes ! On connait le raisonnement : il y aurait une place à prendre pour le RPF. Nous pourrions tenter de nous glisser entre les deux piliers de la droite, la droite extrême d'un côté, qui va perdurer, à 8 ou 9 % des exprimés, et de l'autre côté une droite européiste, la vieille droite de l'abandon qui peut encore séduire 15 ou 20 %. Nous devrions nous glisser entre l'un et l'autre, viser 12 ou 15 % c'est-à-dire au pauvre étiage de la moitié d'une droite qui elle-même représenterait la moitié des votants, lesquels eux-mêmes ne représenteraient qu'une petite moitié du corps politique. Il y a aujourd'hui près de 44 millions de Français en âge de voter : ce sont eux, dans la diversité de leurs appartenances, de leurs opinions et de leurs dégoûts qu'il faut réunir sur la France, seul instrument de leur participation au monde. Nous cantonner à la logique de parti ne permettrait guère davantage que de faire bouillir une petite popote politicienne, de faire de la politique départementale, ou municipale, d'avoir par-ci par-là des élus - mais assez peu, puisque nous ne pouvons guère conclure d'alliances avec quiconque. Que cherchons-nous, une place dans la politique ou dans l'Histoire de France ?
Pour voir grand et large il n'y a qu'un moyen, mener un travail intellectuel seul capable de créer cette culture du rassemblement qui nous manque tant, et dont Charles Pasqua est désormais l'incarnation. Le RPR, avec les résultats lamentables que l'on voit aujourd'hui, n'a que trop oublié que le mot idée figurait dès la première ligne des mémoires du Général de Gaulle. Il est tout à fait possible de montrer aux Français que la souveraineté se décline dans la plupart des domaines d'activité de la nation : montrer que seule la souveraineté monétaire nous permettra d'épouser les mouvements de la conjoncture selon nos intérêts propres par une politique économique et budgétaire sans lesquelles nous ne résorberons pas le chômage, comme l'ont fait toutes les nations restées prudemment à l'écart de l'euro ; montrer que le projet de participation que le Général de Gaulle n'avait fait qu'ébaucher, hélas, mais dont l'intuition était féconde, est la seule façon de sauver un capitalisme français aujourd'hui bien trop fragile dans le grand marché des restructurations, en même temps qu'elle est, par l'adaptation intelligente de la technique des fonds de pension, une façon de relayer un système de retraites aujourd'hui défaillant, voies que Philippe Séguin a récemment explorées avec brio ; montrer encore que la souveraineté culturelle, celle de notre langue, de nos instruments de production d'images par le cinéma ou la télévision, de nos principes politiques tels que l'histoire les a façonnés, est la seule façon de relever le gant d'une intégration des nouveaux venus - et le problème, comme Jean-Pierre Chevènement l'a bien montré dans son récent ouvrage "La République contre les bien pensants" concerne hélas ! tous les jeunes Français, qu'ils soient issus ou non de l'immigration : pas de souveraineté culturelle, pas d'éducation républicaine, et c'est tout le tissu social qui se défera. A la vérité, la question de la souveraineté, quel que soit le versant où elle se décline, est la question politique centrale du jour, sous ses deux espèces indissociables que sont la souveraineté nationale et la souveraineté populaire.
Quand les souverainetés seront restaurées, quand la politique retrouvera un enjeu et le débat un contenu, faisons confiance à nos compatriotes pour revenir à leurs querelles, pour reprendre le débat entre la droite et la gauche, les dirigistes et les libéraux, les Anciens et les Modernes. Pour l'heure, c'est en amont qu'il faut agir : la sauvegarde du cadre politique national en lui-même. C'est là notre combat du jour qui nous interdit de nous positionner à droite ou à gauche - et qui nous interdit en particulier certaines dérives de langage : Le RPF sera un rassemblement national, c'est-à-dire populaire, ou il ne sera presque rien...
Paul-Marie Coûteaux