La perpendiculaire

Le Monde, 25 avril 2002

Rien de plus sage que l’analyse de Nicolas Baverez parue dans Le Monde du 24 avril. En substance, écrit-il, « la crise de démence politique qui s’est emparée des Français provient du sentiment de la dignité et de l’honneur perdus d’une nation, de l’humiliation ressentie par un peuple face à une déchéance qu’aucun facteur objectif ne justifie sinon l’empilement des lâchetés et des renoncements».

La conclusion qu’il en tire, « faire en sorte que Chirac l’emporte avec une avance écrasante », se heurte cependant à une objection de simple logique qu’Alain Krivine a formulée en recourant à l’image du pompier pyromane. Certes, il faut écarter le danger majeur, que les souverainistes, qui savent qu’il n’est nul combat pour la souveraineté possible en dehors d’un large rassemblement national, formulent ainsi : l’élection de Jean-Marie Le Pen aurait pour effet immédiat de précipiter le pays dans ce que Baverez a raison de nommer « une guerre civile », ce qui, bien entendu, ne pourrait que détruire durablement les dernières chances de la souveraineté nationale et populaire. La seule gagnante d’une victoire du Front National serait à terme le fédéralisme européen dans sa version la plus intégrée qui soit. Comme nous l’avons toujours dit, la désagrégation de la France serait la meilleure chance de l’intégration dans une vaste Europe des régions, formule à laquelle concourent de multiples forces. La France n’a d’autres forces que celles de son peule – encore faut-il que celui-ci soit uni.

Mais soutenir massivement un pyromane en fait-il pour autant un pompier ? Jean-Marie Le Pen ayant lui-même fixé la barre de son succès à 30 %, n’est-il pas plus nécessaire que jamais qu’une force nouvelle soit mise au service d’un seul souci, sans équivoques, ni intermédiaire : refonder la politique de la France selon ce qui furent toujours ses points cardinaux, la souveraineté nationale et populaire. Qu’il soit ainsi permis à quelques voix, dans le tintamarre d’aujourd’hui, de respecter pour elles-mêmes la ligne politique et morale, hautement morale que représente le vote blanc, seul prélude possible à un authentique rassemblement, qui ne peut se faire, non sur la peur ou les fantasmes d’un fascisme qui, comme l’a justement dit Jean-Pierre Chevènement, est loin d’être à nos portes, mais seulement sur une grande politique de la France.

Or, on ne peut masquer ce fait : l’insigne faiblesse du résultat obtenu par le Président de la République qui, rapporté aux 46 millions de voix des Français en âge de voter, obtient 12,17 % des voix, et le Premier ministre moins encore. L’étonnante situation qui en résulte, où l’on voit l’ensemble de la gauche appeler à voter pour Jacques Chirac, montre que droite et gauche ne peuvent survivre qu’en s’unissant, c’est-à-dire en perdant toute signification, annonce certaine de leur disparition prochaine. La véritable opposition des années dans lesquelles nous entrons redistribuera les cartes selon un axe tout autre, vertical, qui oppose les tenants de la logique nationale comme élément organisateur du monde aux partisans déclarés de la mondialisation et du nouvel homme qu’elle est en train de créer devant nous, échelle sur laquelle les tenants de l’intégration européenne se situent assez haut mais non point à l’extrême du camp mondialiste. Il est d’ailleurs significatif que les seules intrusions qu’a connues le champ politique français ces dernières années (Chasseurs, RPF, Pôle Républicain, ATTAC) entrent tous peu ou prou dans la problématique de la mondialisation : c’est le seul sujet du jour désormais.

De ce point de vue, l’unanimité qui est en train de se faire derrière Jacques Chirac ne peut que déboucher sur la constitution d’une sorte de nouvelle troisième force dans laquelle RPR-DL-UDF-PS-PRG confondus communieraient autour de la Constitution européenne et d’une accélération de la décentralisation. Les « apparentements » qui, sous le beau nom de « Front Républicain », se mettent en place à la faveur des prochaines législatives ne sont que l’épure d’un « bloc central » uniforme qui va probablement gouverner notre pays pendant quelques années encore. En réalité, la nouvelle offre politique, s’opposant immanquablement au bloc central européiste et décentralisateur, ne pourra prendre corps que si elle se place ni à droite ni à gauche de la vieille horizontale politique, ou plus précisément si elle le traverse selon une perpendiculaire parfaite. « Ni droite ni gauche » est donc plus actuelle que jamais.

Voter blanc le 5 mai est un signe de double refus : refus, d’une part, d’une fausse unité nationale qui se réaliserait autour de Jacques Chirac dans l’équivoque, et au prix de l’abandon des principes essentiels de la politique française. Refus, d’autre part, d’une fausse défense de la souveraineté qui, si Jean-Marie Le Pen était élu, mettrait à l’évidence en péril l’unité nationale. Pour un gaulliste comme je m’efforce de l’être depuis 20 ans, il ne peut y avoir d’unité de la Nation sans défense de la souveraineté ni de souveraineté en dehors de l’Unité. Tel est d’ailleurs le symbole de Jeanne d’Arc dont je demande aux Français de célébrer la mémoire non pas le 1er mai, mais le dimanche 12 mai, conformément aux dispositions de la loi de 1920 instaurant une fête nationale de Jeanne d’Arc, « symbole du patriotisme français »... Que les Français soient nombreux Place des Pyramides à Paris, et dans d’autres villes de France, pour assister au dépôt de la gerbe du Président de la République aux pieds de Jeanne.

Paul-Marie Coûteaux