La comédie européenne

Le Monde, 4 février 2000

Les mésaventures du cavalier Chirac qui fonce plus vite que son cheval

Pendant une petite semaine, l’Europe a donc joué à se faire peur à propos de la composition du gouvernement autrichien. Si les idées de M. Haider, y compris son libéralisme économique et social échevelé, doivent être combattues en France comme ailleurs en Europe et partout dans le monde, ni ses déclarations, ni la participation au débat démocratique autrichien du parti libéral d’Autriche depuis vingt ans (rappelons que les FPOe ont déjà fait partie du gouvernement de Vienne alors dirigé par le socialiste Bruno Kreisky) ni même son programme, xénophobe certes, mais ni plus ni moins ethniciste que nombre d’autres mouvements européens respectés, de l’UCK à la CSU, n’autorise à parler de nazisme comme l’ont fait à la stupéfaction de l’opinion, derrière le Général Chirac, s’imaginant retrouver en Europe des troupes qu’il n’avait plus en France, des dirigeants européens et américains réveillant pour les besoins de la cause de vieux fantasmes sur fond de réminiscence autrichienne. En 1994, l’entrée des néo-fascistes dans le gouvernement italien, si elle avait certes soulevé de nombreux commentaires ici et là, sans que d’ailleurs il ne passa rien, n’avait nullement provoqué semblable réaction de l’Union européenne : en définitive, c’est bien dans la disproportion entre le fait en lui-même et la surréaction de l’Europe que pourrait bien résider tout l’intérêt de l’affaire ; car si en 1994, dans l’euphorie consécutive à la réunification allemande, et à la ratification du traité de Maestricht, l’Europe était encore relativement sûre d’elle, celle d’aujourd’hui se trouve assaillie de si nombreuses incertitudes, tant sur ses frontières, que sur ce qui est censé être son noyau dur l’euro, et même sur ses institutions, qu’elle se trouve obligée de multiplier les proclamations de matamores et les surenchères verbales sur ces valeurs - en mettant d’ailleurs à l’écart la principale d’entre elles, le respect du suffrage universel.

C’est peu de dire en effet que la prétendue « construction européenne » est aujourd’hui en train de se détricoter, rapidement et sûrement. La récente palinodie allemande sur la question de l’entrée de la Turquie, consécutive certainement aux alliances nouées pendant la crise du Kosovo, et par conséquent le revirement de la position de l’Union désormais disposée à laisser s’ouvrir la Sublime Porte (à l’heure où elle rejette l’Autriche…), et corrélativement l’accélération du processus d’élargissement mise en oeuvre par le Commissaire Verhungen à pas moins de 8 pays dans les trois prochaines années ne peut pas ne pas faire penser à une fuite en avant, cette « ruée vers l’Est » semblant ne plus avoir de frontières puisque c’est à présent 35 pays que l’Union prétend vouloir regrouper à terme. Le Premier Ministre turc lui-même n’a-t-il pas récemment proclamé que la Turquie n’était qu’une frontière provisoire de l’Europe, laquelle ne devait pas s’empêcher de s’étendre à l’avenir toujours plus à l’Est. On sait que les européistes furent les premiers à s’inquiéter d’un élargissement aussi inconsidéré, publiant même une sorte d’appel alarmé dans un article publié dans ces colonnes sous le titre « SOS Europe ». Tôt ou tard il faudra bien poser la question soigneusement évitée jusqu’alors : l’Europe a-t-elle des frontières et où sont-elles ?

Quant au noyau dur, voilà qu’il s’amollit à mesure. On s’amuserait de retrouver les propos triomphalistes des eurolâtres des années 90 qui ne semblaient s’inquiéter que d’une chose : que l’euro soit une monnaie si forte qu’elle serve de refuge à tous les capitaux de la terre et que son irrésistible appréciation ne gêne finalement la croissance économique. M. de Silguy fit sur le sujet d’interminables vocalises et fit le sage en fixant la toise de l’euro assez bas tout en restant nettement au-dessus d’un dollar qu’on ne doutait pas de distancer. Patatras ! Un an après l’euphorie de lancement, la dépréciation est lente mais régulière, au point que des voix s’élèvent de nouveau outre-Rhin pour que l’Allemagne n’abandonne pas définitivement son mark en 2002 au bénéfice d’une monnaie si flageolante – on se désole au passage que la presse française ni fasse point autrement écho.

Voici qui redonnera voix au chapitre, peut-être, aux anti-Maestrichiens, auxquels en 1992 un Jacques Delors alors triomphant conseillait d’arrêter de « faire de la politique » s’ils s’opposaient à la monnaie unique. Rappelons que nous ne doutions pas, quant à nous, qu’une monnaie unique était souhaitable, nous doutions simplement qu’elle fut possible et encore plus qu’elle puisse jamais concurrencer le dollar aussi longtemps que l’ensemble européen serait dominé par la politique et même l’appareil militaire américain, comme l’affaire des Balkans est venue opportunément le rappeler quelques semaines après le lancement du jeune euro – car on a jamais vu un empire laisser une partie de son protectorat concurrencer son arme de prédilection, en l’occurrence le dollar. Le projet euro contre dollar était d’une naïveté exemplaire et c’est aujourd’hui M. Delors qui a cessé de faire de la politique et qui se désole du fond de sa retraite.

Il n’est pas jusqu’au fonctionnement même des institutions européennes et à l’architecture de ces institutions qui ne posent d’insolubles problèmes à nos vaillants bâtisseurs. On a renoncé à consulter les peuples sur ce délicat sujet en soustrayant à la voie du référendum un traité d’Amsterdam qui s’avérait d’ailleurs impuissant à régler le problème dit de la réforme des institutions. On avait assez connu les frissons auxquels nous exposaient les référendums en Europe malgré les moyens que l’on mettait en fait de propagande et Lord Lamond posa récemment une jolie cerise sur ce vieux gâteau en affirmant que si le Chancelier Kohl et son parti avaient été financés par la France via Elf, c’était en paiement des efforts et des campagnes qu’avait consenti le Chancelier lors des référendums de 92 notamment en France et au Danemark (article Times).

On ne consulte plus les peuples, mais on n’est guère avancé pour autant : comment réformer la Commission, comment repondérer les voix des uns et des autres afin d’instituer la règle de la majorité dans les votes au Conseil à la place de la vieille unanimité prétendûment paralysante, bref comment adapter les institutions européennes aux 25, 30 ou 35 pays qui vont en bénéficier dans les meilleurs délais ? Aucune de ces questions n’est en passe d’être résolue. On s’amuse que les européistes voyant bien la difficulté tentent de noyer cet incontournable poisson en demandant que l’ordre du jour de la prochaine Conférence Intergouvernementale qui s’ouvre ce mois-ci soit « plus large » : c’est l’habituelle fuite en avant de ceux qui, incapables de résoudre le moindre problème, en ajoutent de nouveaux pour se donner l’illusion de la hardiesse. Bucks Bunny a dépassé la falaise, mais il court toujours et de plus en plus vite parce qu’il court dans le vide.

Paul-Marie Coûteaux