Europe, le début de la fin ?
Le Monde, 17 mars 2000.

On l’a pressenti à Seattle ; on l’a compris à Helsinki ; l’affaire autrichienne en apporte la preuve par 14 : l’Union européenne est en train de se détricoter aussi sûrement que rapidement. La fuite en avant vers une prétendue conscience européenne trahit, en fait, l’échec de toutes les stratégies jusqu’ici mises en avant : préférence communautaire, politique étrangère et de sécurité commune devant assurer l’indépendance de l’Europe, et aujourd’hui euro, dont on peut prédire avec une grandissante certitude qu'il ne sera jamais la monnaie unique européenne, ni des Vingt-sept, ni des Quinze, ni même des Onze de l'Euroland. L’Europe se raccroche ainsi aux virtualités du traité d’Amsterdam - dont les souverainistes avaient bien raison de souligner l’importance, puisqu’il bouleversait notre ordre juridique et constitutionnel - pour camoufler la dure réalité : l'obsolescence d’un Traité de Rome complètement dépassé par la mondialisation et la bérézina programmée de celui de Maastricht avec la régulière dévaluation de l’euro. Quant à l’ostracisme qui frappe l’Autriche, c’est bien dans la disproportion entre le fait en lui-même et la surréaction de l’Europe que pourrait résider le véritable intérêt de l’affaire ; car si, en 1994, dans l’euphorie consécutive à la réunification allemande, et à la ratification du traité de Maestricht, l’Europe, encore sûre d’elle-même, avait enregistré sans sourciller l’entrée de l’Alliance Nationale dans le gouvernement italien, celle d’aujourd’hui se trouve assaillie de si nombreuses incertitudes, tant sur ses frontières, que sur ce qui est censé être son noyau dur, l’euro, et même sur ses institutions, qu’elle est à l’évidence obligée de multiplier les surenchères verbales sur ses valeurs démocratiques - en mettant d’ailleurs de côté la principale d’entre elles, le suffrage universel lui-même.

La chatoyante parure de la croisade lancée contre l’Autriche tombe à pic. Ces derniers mois, l’Union européenne n’avait semblé trouver quelque souffle que dans la fuite en avant d’un élargissement à marche forcée, s’épanchant jusqu’à la Turquie, au grand dam d’Européens aussi conséquents que MM. Delors ou Giscard d’Estaing, qui, sur un ton alarmiste mais lucide, en sont à pronostiquer la fin de l’aventure européenne. Grâce à Haider, un voile vertueux vient masquer ces sombres prédictions et redonner un peu d’entrain au choeur Blair-Schröder-Chirac-Jospin.

Nous voilà donc 14 unis - ou plutôt 15, en comptant les Etats-Unis d’Amérique… Ce mouvement rétrograde, au sens physique du terme, ne s’arrêtera plus. Le marché mondial avalera le marché unique, l’euro ne sera jamais qu’une conséquence du Dollar, bientôt une séquelle. Il ne sert à rien. Des voix commencent d’ailleurs à s’élever outre-Rhin pour que l’Allemagne n’abandonne pas son mark au profit d’une monnaie aussi peu convaincante. Voici donc que le fameux noyau dur de l’Europe fédérale autour duquel tout est censé s’ordonner par magie, ne laisse de s’amollir. Quant à l'autre partenaire de M. Jospin, Tony Blair, il en est à contempler les ruines de sa campagne "Brittan in Europe" censée préparer ses concitoyens à une adhésion à l'euro : en février, la proportion des Britanniques qui s'y montrent opposés a grimpé à 69 % ! Avec plus de réalisme, les europhiles londoniens préparent une nouvelle campagne, destinée à endiguer le flux montant de ceux qui souhaitent tout simplement quitter l'Union - actuellement 35 %.

On s’amuserait de retrouver les propos triomphalistes des eurolâtres de jadis qui ne semblaient s’inquiéter que d’une chose : que l’euro soit une monnaie si forte que le monde entier la choisisse, qu’elle serve de refuge à tous les capitaux de la terre et que son irrésistible appréciation ne gêne finalement la croissance. Constat amer pour M. Trichet : après dix ans d'une politique déflationniste poussée jusqu'à l'absurde, nos deux monnaies, francs et euro, traînent leur insondable faiblesse. Encore bravo ! Acceptera-t-on enfin d'entendre, sans rugir aussitôt, les anti-Maestrichiens, auxquels en 1992 un Jacques Delors alors triomphant conseillait d’arrêter de " faire de la politique " s’ils s’opposaient à la monnaie unique. Rappelons que nous ne doutions pas seulement, quant à nous, qu’une monnaie unique était souhaitable, nous doutions surtout qu’elle fut possible et encore plus qu’elle puisse jamais concurrencer le dollar aussi longtemps que l’ensemble européen serait dominé par la politique et même l’appareil militaire américain, comme l’affaire des Balkans est venue opportunément le rappeler quelques semaines après le lancement du jeune euro – car on a jamais vu un empire laisser un protectorat concurrencer son arme maîtresse, en l’occurrence le dollar. Il n’est pas jusqu’au fonctionnement des institutions européennes et à l’architecture même de ces institutions qui ne posent d’insolubles problèmes à nos vaillants bâtisseurs.

On a renoncé à consulter les peuples sur ce délicat sujet en supprimant dans les faits la voie du référendum : on avait assez connu les frissons auxquels nous exposaient les référendums en Europe malgré les moyens que l’on y mettait en fait de propagande et Lord Lamond posa récemment une jolie cerise sur ce gâteau en affirmant que si le Chancelier Kohl et son parti avaient été financés par la France, c’était en paiement des aimables contributions du Chancelier au financement d’innombrables associations méritantes, notamment lors des référendums de 92 en France et au Danemark. On ne consulte donc plus les peuples, mais on n’est guère avancé pour autant : comment réformer la Commission, comment repondérer les voix des uns et des autres afin d’instituer la règle de la majorité dans les votes au Conseil à la place de la vieille unanimité prétendûment paralysante, bref comment adapter les institutions européennes aux 27, 30 ou 35 pays qui vont en bénéficier dans les meilleurs délais ? Aucune de ces questions n’est en passe d’être résolue. Les européistes, voyant bien la difficulté, tentent de noyer cet incontournable poisson en demandant que l’ordre du jour de la prochaine Conférence Intergouvernementale qui s’ouvre ce mois-ci soit " plus large " : c’est l’habituelle fuite en avant de ceux qui, incapables de résoudre le moindre problème, en ajoutent de nouveaux pour se donner l’illusion de la hardiesse.

L'euro entraînera-t-il l'Europe dans sa chute ? Voilà pourquoi la Conférence Intergouvernementale qui doit se conclure à la fin de cette année sous Présidence Française nous promet bien du plaisir. Avec l’hypothèse, de moins en moins improbable, que ladite Conférence ne parvienne à nul résultat : ni sur la réforme de la Commission dont les grands Etats ne semblent pas vouloir, ni sur le passage à la majorité dont plusieurs pays notamment l’Espagne, mais aussi d’autres pays-membres tapis derrière elle, ne veulent pas entendre parler. Il faudra de toute façon s’entendre sur la repondération des voix en fonction des poids, non seulement démographiques, mais aussi économiques et politiques, ce qui garantit bien des conflits. Les fédéralistes veulent contourner l’obstacle en allant plus loin encore, jusqu’à l’adoption d’une Constitution européenne.

Aussi, à moins que le "gaullisme" de Jacques Chirac ne trouve là son ultime apostasie, le traité de Nice pourrait-il bien tourner au carnaval, modèle Seattle, et la présidence française se conclure par un joli flop. Le calendrier européen, au demeurant très serré, est donc une course à haut risque : bien des surprises pourraient se révéler, surtout si les populismes de toutes sortes se mettent à prospérer de plus belle sur le mépris des souverainetés populaires comme le font les nationalismes sur les décombres des souverainetés nationales. Aura-t-on le courage de poser la grande question : l'euro va-t-il entraîner l'idée européenne dans sa chute ? Et corrélativement, comment éviter que ce ratage soit une déroute pour toute l'Europe ? Il y a urgence à regarder l'hypothèse en face et à penser plus résolument, d'ores et déjà, cette formule de substitution à laquelle tout semble décidément devoir aboutir : une grande Europe confédérale restaurant les souverainetés nationales, redonnant ses moyens à la politique, c'est-à-dire à l'Etat, rassemblant ainsi "toute l'Europe, rien que l'Europe", la dotant d'un conseil de sécurité et de moyens militaires autonomes par rapport à l'OTAN, et lui conférant ainsi, enfin, son indépendance. Dans l'immédiat, et peut-être dans l'urgence, il nous faut sans attendre retrouver les termes de son équilibre le plus classique, et par exemple les voies de l'entente franco-russe encadrant la dérive d'un empire du centre aujourd'hui rendu à ses démons avec plus d'acuité qu'on n'ose le voir. Ce serait sans doute la vraie leçon à tirer de l'inquiétante resurgence de l'ethnicisme affiché par M. Haider mais partagé en secret par tant d'autres de part en part sur le continent : le XXIème siècle ne fera alors que retrouver les vieux termes du XIXème, ce qui n'étonnera que les esprits simples si sottement confiants dans une linéarité parfaite du progrès, que toute l'histoire ne cesse pourtant de démentir...

Paul-Marie Coûteaux

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