Jacques Chirac doit partir

Le Monde, 9 juin 2000

De qui se moque-t-il ? Après avoir tout liquidé de l’héritage qu’il a su capter, non seulement le gaullisme mais au-delà la logique même de la politique de la France fondée sur l’intérêt général d’une nation rassemblée, c’est-à-dire l’indépendance nationale et l’affirmation de l’autorité de l’Etat face aux féodalités de toute nature ; après avoir trahi le candidat gaulliste en 1974, la droite en 1981, l’idée nationale en 1992 (et, de façon caricaturale, les propos qu’il avait tenus dans son fameux appel de Cochin) ; après avoir trompé son électorat en 1995, dilapidé sa majorité en 1997 et fait adopter en 1999, en catimini, le traité d’Amsterdam, qui vidait de sa logique républicaine notre Constitution fondée depuis plus de deux siècles sur l’idée de Souveraineté ; après s’être employé enfin à vider de son sens la fonction présidentielle, clé de voûte de nos institutions, voici que M. Chirac a le front, au prix d’une nouvelle palinodie, de préconiser une nouvelle modification de ce qui nous reste de Constitution (la sixième de son mandat, soit autant que ses 4 prédécesseurs en 37 ans !), et cela en nous expliquant, toute honte bue, qu’il ne veut pas « toucher à la Vème République » ! Oui : de qui se moque-t-il ? Ou plus exactement que respecte-t-il ? M. Chirac n’a jamais su ce qu’il pensait ; à présent, il ne sait même plus ce qu’il dit. Pour cette raison au moins, n’y aurait-il qu’elle, il doit partir.

C’est un commandement auquel tous les démocrates doivent à présent se rallier – en sorte que nous devons obtenir sa démission d’ici la fin de cette année de nouvelles élections présidentielles.

Hélas, cette raison de partir s’ajoute à d’autres : car, pour des gaullistes, cette réforme ne fait que parachever de façon hélas fort logique, le désastre de son bilan. Tout se tient en effet : si M. Chirac détruit à présent ce qui fait la clé de voûte de notre République, c’est parce qu’elle est la dernière pièce qu’il restait à supprimer pour parachever son oeuvre. S’étant appliqué soigneusement à détruire ce qu’il y avait de cohérence intellectuelle dans le gaullisme, se transformant d’héritier du Général en chef de clan, et pour mieux dire d’un parti dont la mairie de Paris ne fait que révéler à quel oubli de la République et du Bien Commun il s’est prêté, et comble du comble, en laissant se perdre, sous couvert de construire l’Europe, la clé de toute politique française, savoir l’indépendance nationale et la souveraineté correlative du peuple, il ne pouvait que détruire ce qui restait d’institutions lesquelles n’avaient été précisément conçues par le Général de Gaulle que pour rendre à la France une voix dans le monde. Après avoir pillé le château, il restait à jeter les clefs au ruisseau.

Car le coeur de cette politique d’abandon est peut-être son ralliement en 1992 à l’engrenage supranational mis en place à Maestricht. Contre la majorité de son parti et de son électorat, M. Chirac a pris position en 1992 en faveur de la ratification d’un traité dont le point principal était la création d’une monnaie unique européenne : l’euro. A aucun moment depuis lors, bien que les signes d’avertissement se multiplient, il n’a pris en compte les arguments de ceux qui estimaient que, même si l’instauration d’une monnaie unique européenne pouvait paraître souhaitable, elle n’en était pas pour autant possible, selon une argumentation que nous avons développée dans ces colonnes à plusieurs reprises . Cédant à un réflexe rare chez lui (c’est bien la seule continuité qu’on lui reconnaisse), M. Chirac persiste, s’entête contre l’évidence, et hisse le drapeau du renouveau au mas d’un navire qui fait eau de toute part.

En réalité, son obstination procède outre d’un sens politique peut-être émoussé avec le temps, de trois erreurs majeures :

- Première erreur : le cours de l’euro et son évolution ne répondent pas à une logique économique mais tout entière politique. Les commentateurs s’étonnent de la chute lente mais régulière de la monnaie européenne dans le temps où la croissance en Europe vit les plus beaux jours qu’elle connut depuis longtemps. Et de gloser sur le thème : l’euro défie toutes les lois de la science économique. C’est que, tout simplement, cette monnaie un peu spéciale, celle « d’un espace et non d’une puissance » comme l’écrit Jean-Paul Fitoussy , obéit presque exclusivement à une logique politique. Or, cette logique n’en est pas une, mais tout au contraire une déraison. D’abord, comme nous l’avons écrit depuis des années, parce qu’elle fait fi des rapports de force internationaux, et en premier lieu du fait que les marchés financiers, au sein duquel les capitaux anglo-saxons disposent d’une certaine influence, demeurent soit sceptiques, soit hostiles, ensuite parce que les Etats-Unis restent des protecteurs politiques et militaires de l’Europe et que l’on n’a jamais vu un empire accepter que son protégé développe contre lui un concurrent de son arme maîtresse, en l’occurrence le dollar (c’est certainement une des explications du bombardement de l’OTAN contre Belgrade, laquelle rappela brutalement qui était le vrai maître de l’Europe) ; enfin, parce que, l’Europe politique n’existant pas, la monnaie se trouve privée de toute substance, de toute autorité tant soit peu fiable qui la soutienne ; flottant dans les airs elle est condamnée non pas à devenir faible, mais à dégringoler, comme on le voit aujourd’hui. La naïveté avec laquelle cette opération fut lancée, voici dix ans, éclate ici en pleine lumière, au nez de ses parrains qui prétendent, contre l’évidence, que cette faiblesse est conjoncturelle au nom d’une méthode « Coué » qui ne fait qu’ajouter au dérisoire. Il ne s’agit pas d’un mauvais calcul économique mais de beaucoup plus grave, d’une erreur politique majeure.

- C’est ici la deuxième erreur de Jacques Chirac : la faiblesse d’une monnaie peut répondre à une volonté politique, elle se provoque et se contrôle, et peut certes se comprendre dans une période où l’instance politique estime nécessaire de relancer l’activité économique. Mais nous ne sommes pas dans ce cas de figure : le réajustement régulier des taux d’intérêt, semble impuissant à faire remonter cette pauvre monnaie au niveau du dollar au dessous duquel ses grands prêtres estimaient encore, voici quelques mois, qu’elle ne pouvait pas descendre. En réalité, les pilotes ont perdu le contrôle de l’avion ; le manche à balai n’embraye sur rien. Si Jacques Chirac savait encore déployer son légendaire sens politique, il apercevrait que l’euro, née du volontarisme politique du gouvernement français au moment de la chute du Mur de Berlin, avait été imposé à l’Allemagne dans le cadre d’un marchandage dont, dix ans plus tard, celle-ci peut fort bien s’estimer déliée.

- C’est bien là la troisième erreur de l’ancien Président du RPR : ce qui advient à la monnaie n’est qu’un épisode du tour que prend inévitablement une Europe qui nie les nations, dont la divesité et la force politique constituent l’atout principal sur la scène du monde. A ce sujet, la prétendue « réponse à la faiblesse de l’euro » que serait l’accélération de l’intégration fédérale n’est qu’une lubie parmi d’autres : d’abord parce que, érodant sans cesse davantage le socle des nations, elle ne ferait qu’ajouter au désordre européen, que ne masque plus la fuite en avant dans l’intégration ou l’élargissement à tout va ; ensuite parce que, si les eurofédéralistes de l’école Monnet avaient pu créer l’Europe fédérale comme on appuie sur un bouton, ils l’auraient fait depuis 30 ou 50 ans : or, les conditions historiques en sont moins réunies que jamais… A moins que, pour «sauver l’Euro » l’Allemagne entreprenne de constituer seule cette autorité politique défaillante. C’est ainsi sans doute qu’il faut comprendre la proposition Fischer, vieille volonté allemande d’imposer son modèle pour « sauver l’Euorpe ». Nous serions ainsi suspendus au bon ou au mauvais vouloir de Berlin et nous ne fûmes pas étonnés de lire dans un quotidien ce titre à vrai dire terrible pour les gaullistes : « Le projet allemand d’Europe fédérale peut compter davantage sur l’appui de l’Elysée que de Matignon » (Libération du 25 mai 2000). Chirac plus fédéraliste que Jospin ! Beau résultat, en vérité, qui, aux yeux de l’histoire ne serait pour Jacques Chirac qu’une infamie supplémentaire.

La question n’est plus désormais que de savoir non pas quel est l’avenir de l’euro, question réglée désormais, mais si l’Europe politique peut ou non lui survivre, et si la France aura le courage de sortir à temps du piège de Maestricht, comme l’a récemment demandé Charles Pasqua pour prendre une initiative qui sauverait in extremis l’idée même d’Europe.

Ainsi, la cote de popularité apparemment excellente dont jouit le Président de la République ne doit pas faire illusion sur ses chances de réélection car elles sont minces : cela, pour la raison simple qu’il se veut le chef d’un camp, la droite, beaucoup plus divisée que la gauche sur la question majeure des années que nous vivons, l’Europe. C’est à droite que se trouvent hélas les plus farouches partisans de la souveraineté nationale et à droite aussi que se compte le plus grand nombre de tenants du fédéralisme européen, clairement avoué ou non. En face, la gauche se tient dans un entre-deux clair obscur qui, s’il ne va pas sans hypocrisie, lui permet du moins d’échapper à cette division majeure. C’est ce contraste qui déterminera à n’en pas douter les résultats des trois élections qui vont se dérouler dans les prochains mois, municipales, législatives et présidentielles.

On aperçoit ici le problème de M. Chirac : si, comme ce fut le cas lors des européennes de 1999, les Fédéralistes ont leur candidat en la personne de M. Bayrou, qui a bien des talents, et si, corrélativement, les Souverainistes ont aussi leur candidat en la personne de M. Pasqua, qui en a plus encore, la réélection de M. Jacques Chirac n’est rien moins qu’incertaine – du moins s’il ne recourt pas aux artifices devenues presque omnipuissantes de la politique. La quadrature du cercle est pour lui insoluble, du moins intellectuellement puisque si le projet fédéraliste prend aujourd’hui une nouvelle vigueur comme étant le seul capable de tirer l’Europe des nombreuses ornières dans lesquelles elle s’est enferrée actuellement, il ne sera pas possible de s’en tenir au savant entre-deux où M. Chirac excella jusqu’à présent. Il n’a plus de salut que dans la fuite en avant : soit dans la diversion (d’où la ridicule affaire du quinquennat), soit dans la surenchère fédéraliste. Son récent discours de Chambéry montre qu’il entend doubler sur ce terrain à la fois Lionnel Jospin et M. Bayrou. Reste le problème majeur : circonvenir les souverainistes.

M. Pasqua est donc l’homme de la situation. On comprend qu’il ne veuille point être celui qui fait perdre son camp : mais si ce camp est la droite chiraquienne et potentiellement fédéralisée, qu’importe si elle est battue ? Et, à tout prendre, mieux vaut qu’elle le soit : M. Chirac battu, le gaullisme redeviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, le synonyme de l’espérance nationale. Certes, cette responsabilité est lourde et l’on aurait pu comprendre que M. Pasqua éprouvât le besoin de s’en ouvrir au Président de la République pour examiner les échéances à venir si de nombreux signes venus des divers remugles de la politique départementale ne donnaient à entendre que le ralliement s’inscrit peu à peu comme une fatalité : ici et là s’ébauchent des projets de listes communes UDF, RPR, DL, RPF aux prochaines municipales qui, par une mécanique qui n’est que trop claire, nous conduiront à répartir savamment entre ces quatre formations les sièges gagnables aux législatives suivantes, ce qui aurait certes le mérite d’assurer aux notables du RPF quelques durables rentes de situation, et qui mènera tout naturellement, dans cette petite foulée, à soutenir M. Chirac lors des présidentielles, au moins au second tour. Or, c’est bien ce à quoi nous nous refusons de nous résoudre, quoi qu’il advienne désormais.

C’est ici que se situe tout l’enjeu du souverainisme comme celui de la « crise » dans le sens le plus bénéfique du terme que traverse le RPF : si celui-ci veut inscrire dans la durée une nouvelle offre politique et rassembler tous ceux qui soient de droite, de gauche ou d’ailleurs veulent défendre à travers la souveraineté la possibilité de définir entre Français un Bien Commun, une Respublica, c’est-à-dire à la fin des fins défendre la démocratie, il lui faut à toutes forces sortir du vieux cadre droite-gauche aujourd’hui périmé et ne consentir nulle alliance ni locale, ni nationale, avec les partis qui se sont succédés au pouvoir depuis vingt-cinq ans. Aucun n’est admissible : les voici ralliés à la liquidation de la Vème République par l’effacement de sa clef de voûte, le Président de la République après avoir, tous sans exception, contribué à la perte de notre indépendance nationale dont notre suivisme diplomatique dans la guerre du Golfe ou celle du Kosovo ne furent hélas que deux signes parmi bien d’autres.

Cette politique de rupture dans laquelle nous entendons inscrire le souverainisme s’adresse ainsi, non aux partis disqualifiés du « Système », mais aux nombreux Français qui ont manifesté leur colère, leur découragement ou leur dégoût, de multiples façons depuis quinze ou vingt ans : la plupart en s’abstenant, beaucoup en se ralliant à des mouvements qui s’inscrivent d’une manière ou d’une autre, pas toujours acceptable il est vrai, en opposition radicale à la politique d’abandon national des partis officiels. Ce grand front des refus, le temps est venu de lui donner forme – de lui donner ses mots, ses thèmes, son ossature intellectuelle : l’entreprise n’est pas simple, puisqu’elle suppose que nous arrachions notre vie publique au cadre vermoulu de la droite et de la gauche, lesquelles en sont réduits à s’adresser l’un à l’autre comme des lutteurs à bout de souffle, mais elle est inscrite dans les faits. A Strasbourg et Bruxelles, on voit déjà souvent les forces de rupture voter semblablement, M. Le Pen voter comme Mme Laguiller ou M. Krivine, ce que l’on ne pourra cacher éternellement…

Cette révolution intellectuelle et politique est notre horizon. Elle ne saurait aller sans à-coup, sans crise, sans incompréhension durable pour ceux qui feraient « perdre » leur camp – elle ne peut aller non plus sans un travail intellectuel seul capable d’éclairer le neuf et de reléguer le vieux dans les vieilles ornières du XXème siècle ; et elle ne saurait aller sans une dénonciation claire de l’actuel Président de la République et des erreurs qu’il est en train de commettre, si graves que désormais quoiqu’il dise ou qu’il fasse tout ralliement des souverainistes lui est désormais interdit.

Ainsi, pour mettre fin à cette carrière lamentable, M. Chirac doit partir, et s’appliquer ce quinquennat qu’il dit à présent appeler de ses voeux. Un quinquennat pour rien ? C’est plus grave encore : une vie politique entière pour rien. Quant à nous, Souverainistes, c’est sans tristesse que nous le laissons à ses juges qui seront peut-être cléments, et surtout au jugement de l’histoire, qui ne le sera pas.

Paul-Marie Coûteaux