Chirac démission !
Le Monde, 19 juin 2000
Mal taillé pour la Vème République, Jacques Chirac sait qu’il est trop court, de par la dimension assez banale de son personnage, pour être à la hauteur de la fonction de Président de la République française : n’ayant pas le format de la fonction, il n’a d’autre choix que de réduire celle-ci à celui-là.
Ainsi s’expliquent la plupart de ses décisions, non seulement en politique intérieure, où l’on n’aura guère retenu de son « septennat pour rien » (N. Baverez), que l’effacement du pouvoir présidentiel, d’abord par l’opportune dissolution de 97 et maintenant par la pantalonnade du quinquennat qui ravale le Président à une sorte de Premier ministre-bis chargé d’inaugurer les chrysanthèmes et d’annoncer à l’occasion le prêchi-prêcha à la mode, mais aussi en politique extérieure, où l’Europe fédérale vient à point pour le dessaisir d’un héritage, le gaullisme, et d’une responsabilité, celle de la voix de la France dans le monde, dont il n’a pas la moindre idée, certaine ni incertaine, et dont, en vérité, il n’a jamais su que faire. Il ne faut pas chercher d’autre logique : peu importe qu’il soit incohérent d’engager un débat sur la durée du mandat présidentiel dans le temps où l’on se rallie au « fédéralisme soft » de J. Fischer, système qui, abolissant l’Etat-Nation, abolit ipso-facto la fonction présidentielle elle-même, au bénéfice d’une sorte de Gouverneur général de province dont la durée dépendra de toute façon des instances supra-nationales : l’essentiel est d’occuper le poste sans avoir la charge. Modernisons, et qu’il en soit enfin fini de ces tracas d’un autre âge, du pouvoir et de la politique, de la Présidence, de la République, et de la France !
L’auto-mutilation du quinquennat ne peut étonner grand monde, pas davantage que l’affirmation par le Président de la République qu’il restera quel que soit le résultat du référendum même si, hypothèse la plus probable, un très fort taux d’abstentions souligne l’extraordinaire démobilisation populaire de son septennat, viciant sans cesse davantage sa légitimité. Peu importe que l’on se dirigerait vers un système présidentiel ou un système parlementaire, puisque de toute façon c’est l’esprit même de la Vème République qui aura été pulvérisé : cette République d’ailleurs ne se définissait pas contrairement à ce que répètent à l’envi les commentateurs et autres professeurs des sciences politiques par rapport aux deux formules anglosaxonnes, la parlementaire à l’anglaise, la présidentielle à l’américaine, mais par une combinaison somme toute équilibrée entre les trois légitimités que décelait Aristote. La légitimité monarchique qu’incarne le Président de la République, la légitimité aristocratique qui fait sa place aux oligarchies, celle de l’opinion ou plus exactement des médias, celle des partis et celle de la technocratie fournie par l’Ecole Nationale d’Administration. Enfin, la légitimité démocratique assurée par la Constitution de 58 non seulement par l’élection des députés, des sénateurs, mais aussi et surtout par celle du chef de l’Etat au suffrage universel direct et par le référendum. Aristote assurait que le bon gouvernement était celui qui combinait les trois principes, et c’est ainsi qu’il faut lire la Vème République. Celle-ci est à l’évidence déséquilibrée aujourd’hui au bénéfice des oligarchies, technocraties, médias, partitocraties et il est d’ailleurs douteux qu’en toute bonne logique Jacques Chirac recoure au référendum, c’est-à-dire au principe démocratique pour supprimer ce qui reste du principe monarchique, c’est-à-dire la fonction de chef de l’Etat tant il vrai que c’est bel et bien par leur alliance seule qu’un Etat parvient à échapper à la dictature des oligarchies. M. Chirac, dans un exercice de poudre aux yeux dont il est coutumier, inaugura son mandat par l’élargissement du référendum, cela sans doute pour ne jamais y recourir…
Mais au fait pourquoi un Président de la République quand la République n’existe plus, qu’elle délaisse toute ambition, et que son projet s’efface ? Sous le couvert de cette « modernité » qui tient lieu de toute philosophie au chef de l’Etat, c’est bien la conscience d’un intérêt général s’imposant aux féodalités, la conscience d’un Bien Commun réunissant les Français par-delà leurs différences, ou pour mieux dire d’une Respublica qui est depuis quelques années renvoyée aux oubliettes. Il n’est plus question dans l’anti-République chiraquienne que du droit des communautés, sanctionné désormais après la parité par des « quotas », jusqu’au quota réclamé et obtenu pour la télévision par les « noirs de France » ; il n’est plus question que des féodalités réinstallées dans toute leur puissance qu’il s’agisse des féodalités judiciaires ou des féodalités régionales, ces anciennes provinces que le chef de l’Etat dit vouloir encourager à rebours de toute notre Histoire et pour finir des partis : il est vrai, qu’il s’agisse du RPR, ou de la Mairie de Paris, Jacques Chirac a montré jusqu’à quels errements il est capable de pousser la logique féodale dressée contre le Bien Commun…
Mais au fait pourquoi même une République puisque c’est la France entière qu’on liquide : en faisant voter le funeste traité de Maestricht, puis celui d’Amsterdam, M. Chirac s’engageait dans la surenchère du « mieux disant européen » au bout de laquelle il n’y aura, il n’y a déjà plus de toute façon de France tant soit peu digne de ce nom aux yeux des Français comme au reste du monde et il n’y aura peut-être plus aussi de pouvoir politique, au sens d’une volonté collective, ce dont l’affaire de l’euro n’est qu’une première illustration. En réalité, les pilotes de l’euro ont perdu le contrôle de l’avion ; le manche à balai n’embraye sur rien. Si Jacques Chirac savait encore déployer son légendaire sens politique, il apercevrait que l’euro, née du volontarisme politique du gouvernement français au moment de la chute du Mur de Berlin, avait été imposé à l’Allemagne dans le cadre d’un marchandage dont, dix ans plus tard, celle-ci peut fort bien s’estimer déliée.
Ce qui advient à la monnaie n’est qu’un épisode du tour que prend inévitablement une Europe qui nie les nations, niant ainsi ce qui fait sa force politique sur la scène du monde. A ce sujet, la prétendue « réponse à la faiblesse de l’euro » que serait l’accélération de l’intégration fédérale n’est qu’une lubie parmi d’autres : d’abord parce que, érodant sans cesse davantage le socle des nations, elle ne ferait qu’ajouter au désordre européen, que ne masque plus la fuite en avant dans l’intégration ou l’élargissement à tout va ; ensuite parce que, si les eurofédéralistes de l’école Monnet avaient pu créer l’Europe fédérale comme on appuie sur un bouton, ils l’auraient fait depuis 30 ou 50 ans : or, les conditions historiques en sont moins réunies que jamais… A moins que, pour «sauver l’Euro » l’Allemagne entreprenne de constituer seule cette autorité politique défaillante. C’est ainsi sans doute qu’il faut comprendre la proposition Fischer, vieille volonté allemande d’imposer son modèle pour « sauver l’Europe ». Nous serions ainsi suspendus au bon ou au mauvais vouloir de Berlin et nous ne fûmes pas étonnés de lire dans un quotidien ce titre à vrai dire terrible pour les gaullistes : « Le projet allemand d’Europe fédérale peut compter davantage sur l’appui de l’Elysée que de Matignon » (Libération du 25 mai 2000). Chirac plus fédéraliste que Jospin ! Beau résultat, en vérité, qui, aux yeux de l’histoire ne serait pour Jacques Chirac qu’une infamie supplémentaire.
La question n’est plus désormais que de savoir non pas quel est l’avenir de l’euro, question réglée désormais, mais si l’Europe politique peut ou non lui survivre, et si la France aura le courage de sortir à temps du piège de Maestricht, pour prendre une initiative qui sauverait in extremis l’idée même d’Europe.
Ainsi, la cote de popularité apparemment excellente dont jouit le Président de la République ne doit pas faire illusion sur ses chances de réélection car elles sont minces : cela, pour la raison simple qu’il se veut le chef d’un camp, la droite, beaucoup plus divisée que la gauche sur la question majeure des années que nous vivons, l’Europe. C’est à droite que se trouvent hélas les plus farouches partisans de la souveraineté nationale et à droite aussi que se compte le plus grand nombre de tenants du fédéralisme européen, clairement avoué ou non. En face, la gauche se tient dans un entre-deux clair obscur qui, s’il ne va pas sans hypocrisie, lui permet du moins d’échapper à cette division majeure. C’est ce contraste qui déterminera à n’en pas douter les résultats des trois élections qui vont se dérouler dans les prochains mois, municipales, législatives et présidentielles.
On aperçoit ici le problème de M. Chirac : si, comme ce fut le cas lors des européennes de 1999, les Fédéralistes ont leur candidat en la personne de M. Bayrou, qui a bien des talents, et si, corrélativement, les Souverainistes ont aussi leur candidat en la personne de M. Pasqua, qui en a plus encore, la réélection de M. Jacques Chirac n’est rien moins qu’incertaine du moins s’il ne recourt pas aux artifices devenues presque omnipuissantes de la politique. La quadrature du cercle est pour lui insoluble, du moins intellectuellement puisque si le projet fédéraliste prend aujourd’hui une nouvelle vigueur comme étant le seul capable de tirer l’Europe des nombreuses ornières dans lesquelles elle s’est enferrée actuellement, il ne sera pas possible de s’en tenir au savant entre-deux où M. Chirac excella jusqu’à présent. Il n’a plus de salut que dans la fuite en avant : soit dans la diversion (d’où la ridicule affaire du quinquennat), soit dans la surenchère fédéraliste. Son récent discours de Chambéry montre qu’il entend doubler sur ce terrain à la fois Lionnel Jospin et M. Bayrou. Reste le problème majeur : circonvenir les souverainistes, au moins dans l’espoir de les récupérer au second tour in extremis. Or, c’est bien ce à quoi nous nous refusons de nous résoudre, quoi que M. Chirac fasse désormais.
Cette politique de rupture dans laquelle nous entendons nous inscrire le souverainisme s’adresse ainsi, non aux partis disqualifiés du « Système », mais aux nombreux Français qui ont manifesté leur colère, leur découragement ou leur dégoût, de multiples façons depuis quinze ou vingt ans : la plupart en s’abstenant, beaucoup en se ralliant à des mouvements qui s’inscrivent d’une manière ou d’une autre, pas toujours acceptable il est vrai, en opposition radicale à la politique d’abandon national des partis officiels. Ce grand front des refus, le temps est venu de lui donner forme de lui donner ses mots, ses thèmes, son ossature intellectuelle : l’entreprise n’est pas simple, puisqu’elle suppose que nous arrachions notre vie publique au cadre vermoulu de la droite et de la gauche, lesquelles en sont réduits à s’adresser l’un à l’autre comme des lutteurs à bout de souffle, dans une posture qui n’est pas sans rappeler les apparentements qui a permis quelques temps à la Ivème République de se survivre. Mais déjà le renouveau, qui passe par une redistribution des forces politiques françaises, se dessine à l’horizon. A Strasbourg et Bruxelles, on voit déjà souvent les forces de rupture voter semblablement, M. Le Pen voter comme Mme Laguiller ou M. Krivine, ce que l’on ne pourra cacher éternellement…
La politique d’abandon de M. Chirac devra tôt ou tard en arriver à son aboutissement logique : sa démission. Après avoir trahi le candidat gaulliste en 74, la droite en 81, l’idée nationale en 92 (et de façon caricaturale les propos qu’il avait tenus dans son fameux appel de Cochin) ; après avoir trompé son électorat en 95, dilapidé sa majorité en 97 et en 99 fait adopter le traité d’Amsterdam en catimini, après avoir préconisé, au prix d’une nouvelle palinodie, une modification supplémentaire de ce qui nous reste de Constitution (la quatrième de son mandat soit autant que ses quatre prédécesseurs en 37 ans) tout en nous expliquant qu’il ne veut pas « toucher à la Vème République », après avoir fait la preuve une fois de plus que non seulement il n’a jamais su ce qu’il pensait, mais qu’à présent il ne sait même plus ce qu’il dit, que peut faire M. Chirac sinon partir ? Pour mettre fin à cette carrière lamentable que peut-il faire de mieux que s’appliquer ce quinquennat qu’il dit à présent appeler opportunément de ses voeux ? Quant à nous c’est sans tristesse que nous le laisserons à ses juges, lesquels seront peut-être cléments, et au jugement de l’Histoire dont on peut prévoir sans risque qu’il ne le sera pas.
Paul-Marie Coûteaux