L’Allemagne, de l’Atlantique à l’Oural ?
Le Monde, 6 décembre 2000
L’affaire de la vache folle vient de saper les fondements mêmes de la construction européenne telle que l’avait conçue Jean Monnet il y a cinquante ans. Il avait voulu faire l’Europe par le commerce, mais le but du commerce n’est pas de faire l’Europe, il est de faire du profit. Cette Europe des maquignons et des lobbys vient de trouver la limite de la célèbre méthode du négociant charentais : si le consommateur est désormais européen, le malade, lui, est resté national.
C’est dans cette circonstance que, à quelques kilomètres d’une frontière redevenue étanche par embargo, à Nice, les Quinze vont essayer de trouver la solution du jeu de pistes institutionnel que le traité de Rome avait volontairement laissée dans l’ambiguïté, et que ceux de Maastricht et d’Amsterdam avaient prudemment puis lâchement repoussée. Aujourd’hui les Quinze peuvent-ils une nouvelle fois reculer ? Or les chantiers inaccomplis s’accumulent : il y a l’élargissement, bien sûr ; il y a la langueur de l’euro bien incapable d’être « l’autre » instrument des échanges internationaux qu’il prétendait être ; il y a surtout le vice désormais patent de la méthode subreptice des « Pères fondateurs », la PAC ayant quitté ses rails, pour cause de libéralisme échevelé, come le fit dans les années 70 et 80 la politique industrielle, et pour les mêmes raisons.
Voilà pourquoi Mesdames et Messieurs les Cabris, habitués à sauter sur place en répétant « l’Europe, l’Europe, l’Europe… », seront bien obligés de sauter pour de bon ou de renoncer. Leur premier obstacle, la réforme des institutions, n’est pas le moindre. Si l’on passe sur la refonte de la Commission qui se borne à modifier le nombre de ses membres, affaire qui a déjà réussi à mobiliser certains Etats contre tous les autres, il reste deux questions de taille : le passage à la majorité pour la plupart des décisions du Conseil, et ce qui le permet, la repondération des voix.
Quoi de plus délicat que l’abandon du principe d’unanimité, qui ne pose pas simplement l’énorme problème de principe des souverainetés nationales, mais aussi celui de l’application des décisions par le ou les pays qui y seront farouchement opposés. La question n’est pas seulement théorique. Exemple parmi d’autres, l’exception culturelle : c’est parce que les décisions du Conseil étaient alors prises à l’unanimité qu’en 1993, la France, qui ne bénéficia que de deux ou trois soutiens fort mesurés, put faire adopter par l’Union européenne le principe dit d’exception culturelle par lequel plusieurs de nos industries culturelles, le livre, le cinéma ou l’audiovisuel, ont pu continuer à bénéficier de mesures de soutien. Si le principe de la majorité était retenu à Nice, l’exception culturelle, qui est loin d’être majoritaire parmi nos partenaires européens, disparaîtrait corps et âme. Le même danger menace toute notre alimentation si le passage à la majorité qualifiée l’emportait pour l’ensemble des négociations commerciales, comme l’a justement remarqué José Bové lui aussi opposé, en souverainiste qui s’ignore, à l’abandon de l’unanimité. Une fois pulvérisé le verrou de l’unanimité, garant au fond d’une certaine paix en Europe puisqu’elle suppose l’accord de tous, oserons-nous engager le conflit, ou plierons-nous ?
L’affaire est d’autant plus épineuse que la repondération des voix, exigée par l’Allemagne pour que sa prééminence se fasse entendre lors desdits votes à la majorité, va faire voler en éclat le principe de l’égalité franco-allemande sur lequel de Gaulle avait fait reposer toute la construction européenne, et dont il avait même fait la condition sine qua non. Certes, l’équilibre est rompu depuis que François Mitterrand avait accepté que le nombre de députés allemands au Parlement européen soit porté à 99 alors que la France restait à 87 ceci en dépit d’un protocole joint en 1956 au traité de Rome selon lequel l’Allemagne fédérale entendait préciser qu’elle représentait l’Allemagne entière. Encore ne faut-il pas se masquer les dangers d’une fixation des voix au Conseil à proportion stricte des poids démographiques, qui pourrait donner la prééminence, d’ici 2015 ou 2020, à… la Turquie ! Pour l’heure, si Jacques Chirac et Lionel Jospin acceptaient à Nice la prééminence allemande en Conseil européen, fut-elle camouflée sous l’appellation dite de la « double majorité », ils reconnaîtraient par là même le primat de l’Allemagne. Pour couronner la Présidence française qui se condamne sottement à réussir, nous abordons ainsi à cette « Europe allemande » qu’avait précisément voulu éviter de Gaulle, le vieux rêve d’une Allemagne « de l’Atlantique à l’Oural ».
L’élargissement vers l’Europe de l’Est est le second obstacle vers lequel l’Allemagne nous précipite à marche forcée. D’une part pour accroître son influence et le nombre de ses voix, et d’autre part pour prendre de vitesse une Russie qui, avec Poutine, se remet en selle plus vite que prévu. Mais comment avaler d’ici 2003 (puisqu’on nous promet que 6 et peut-être 9 nouveaux pays seront associés aux prochaines élections européennes de 2004) tant de réformes structurelles de celles que l’Europe de l’Ouest serait bien incapable d’accomplir ? La Pologne, par exemple, est réputée ne pouvoir entrer dans la PAC qu’en faisant passer de 25 % à 5 % la part de ses agriculteurs dans sa population active totale : a-t-on mesuré les conséquences d’une si brutale « adaptation » ? A moins que l’on multiplie les exceptions à la règle commune dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler les « coopérations renforcées », terme pudique qui désigne évidemment l’abandon du rêve européen d’homogénéité.
N’a-t-il déjà pas été abandonné par la création d’un Euroland à Onze, puis à Douze, Europe inachevée qui a toutes chances de le rester puisque Danois, Anglais et Suédois se montrent de plus en plus réticents à l’adoption de l’euro à mesure de ses déboires. La réalité est que cette monnaie amorphe est ballotée au gré des marchés. Comme nous l’avons écrit dans ces colonnes , il est fort probable que sa fragilité s’explique par des causes extra-économiques, et directement politiques, ce que les experts ne savent ou ne veulent pas voir. Et il n’est point du tout sûr que l’Allemagne ne soit pas en train de « finasser » et de laisser flotter l’euro sans rien dire ou mieux, en se félicitant bruyamment de sa faiblesse, comme le fit à plusieurs reprises le Chancelier Schröeder, ou que Berlin l’affaiblisse encore en faisant entrer la monnaie grecque pour pouvoir demander, le moment venu, en excipant de la trop grande précarité de cette pauvre monnaie, de maintenir encore un an ou deux ou trois les monnaies nationales, selon un principe de précaution monétaire. Le Chancelier serait ainsi certain de gagner les élections suivantes et les faveurs d’une opinion publique aux deux tiers hostile à l’abandon du mark. A moins que la France ne lui concède ou ne lui promette d’ici là le leadership en Europe.
Voilà pourquoi l’Allemagne a besoin de « gagner » le Sommet de Nice et le peut, en usant du vieux chantage : suivez-nous, ou l’Europe craque. Et voilà pourquoi la France a besoin de résister à la pression de l’Allemagne. Hélas, l’extravagante agitation provoquée par une Présidence française uniquement préoccupée de politique intérieure, la surenchère de vanités qu’entraîne la cohabitation, l’épée de Damoclès désormais suspendue au-dessus de la tête de l’Etat, tout cela nous fait craindre que la France ne cède à Nice, pour un succès d’apparence, les deux dernières clés de sa souveraineté et de son mode de vie : la parité franco-allemande et le droit de veto notamment dans les négociations de l’OMC.
Ne nous y trompons pas : derrière ces mots abstraits pour les Français repondération, majorité qualifiée c’est tout l’équilibre de l’Europe qui se joue. Et c’est à la France, et à elle seule, qu’il appartient de retenir l’Allemagne sur la pente d’une hégémonie qui menacerait toute l’Europe, à commencer par elle-même.
Paul-Marie Coûteaux