La Chasse fait partie de notre civilisation
Entretien accordé au Saint Hubert, 19 décembre 2000

Etes-vous chasseur, et dans la négative pourquoi ?

Superficiellement, je pourrais répondre que je n’ai pas le temps ! Il est une raison moins superficielle, c’est que je n’ai aucune formation cynégétique et je ne crois pas que l’on puisse s’improviser chasseur : il n’y faut pas seulement une bonne connaissance des techniques de chasse, mais aussi celle des territoires, et, plus difficile encore, celle des gibiers. Les conversations que j’ai pu avoir avec quelques connaisseurs, ceux de la vénerie par exemple, m’en ont persuadé – je pense par exemple à une conversation que j’ai eue cet été avec mon excellente collègue Véronique Mathieu, du groupe “chasse, pêche, nature et traditions” (elle n’utilise que l’arc), ou bien avec Daniel Coste, le très habile ambassadeur de la cause des chasseurs qui m’a l’air de connaître comme personne, grace à sa passion, la plupart des régions françaises... Or, je ne suis pour l’instant qu’un citadin pur sucre qui débarque à la campagne -avant mon petit recoin du demi-Berry des bords de Loire, où j’ai accosté voici un an à peine, je n’ai vécu que dans des villes, Bordeaux puis Paris, et quelques années au Caire puis à New-York... Je n’ai pas l’éducation et n’ai pas encore fait pousser les racines requises ! Au risque de n’être pas bien compris, j’ajouterai que j’aime trop les animaux et leurs mystères pour leur donner la mort de façon étourdie, je veux dire avec l’amateurisme du parisien qui se distrait par ci, par là...

Pour vous, la chasse fait-elle partie de notre culture et de notre tradition ?

A l’évidence, la chasse fait partie de la culture, au seul sens où il faudrait comprendre ce mot, c’est à dire au sens universel, la réunion de ce qui est le meilleur, l’exquis, de chaque civilisation.

D’abord, chasser pose l’une des grandes questions de la vie des hommes sur la terre, celle, précisément de leur rapport avec cette terre, la nature, et les nombreuses espèces qui vivent autour d’eux - pas seulement les espèces que l’on tue, mais aussi celles que l’on épargne ou que l’on protège parceque l’on en a besoin (je suis certes, comme vous, très favorable à une réglementation précise de la chasse), sans oublier les espèces que l’on s’adjoint pour chasser, les chevaux, ou les oiseaux de proie si savamment dressés pour offrir leur capture à leur maître, ou encore les chiens -la complicité et la complémentarité des rôles entre le chasseur et ses chiens est une fort belle chose à voir.

La chasse pose une autre question majeure, la mort, et la façon de “donner la mort”, comme on dit bizarrement -on devrait plutot dire “prendre la vie”, ce qui est plus juste et a de surcroît plusieurs sens, trois au moins: tuer, bien sûr; mais aussi se nourrir, puisque l’homme ne peut pas vivre sans tuer d’autres espèces; et, aussi, “prendre la vie” au sens où l’on dit “prendre la vie du bon côté”, c’est à dire la comprendre et l’accepter telle qu’elle est, dans les conditions que le monde lui a imposées, à commencer par la nécessité de survivre dans un univers en partie hostile. Il y a dans la chasse une façon d’apprivoiser la mort, de la civiliser par une mise en scène collective précise et ritualisée : ce qui est important dans la vènerie par exemple, ce n’est pas de tuer tel ou tel animal, mais de le faire selon des règles quand bien même ces règles empêchent de parvenir à ses fins : le geste, c’est-à-dire le sens, va bien au-delà du résultat. Tout cela appartient au plus haut point au travail de civilisation – c’est peut-être même avec la langue la première chose qui civilise l’homme...

Deux questions essentielles donc : la nature ; la mort. Cela est largement suffisant pour que la chasse fasse partie de la “culture” - et pour la défendre à ce titre “bec et ongles” contre ceux qui rêvent, sans trop oser le dire, de l’interdire petit à petit, avec d’autant plus de fougue et d’aveuglement qu’ils n’ont jamais réfléchi auxdites questions essentielles, ou bien avec des simplismes d’adolescents, sans jamais prendre la mesure du drame qu’elles portent en elles...

Il n’y a pas que les questions ; il y a aussi les réponses, cette fois très diverses, que leur ont apporté les hommes à travers les lieux et les âges ; elles sont aussi multiples et particulières que sont peu nombreuses et universelles les " grandes questions ". La chasse ressort indiscutablement de ces réponses particulières à la question de la nature aussi bien qu’à celle de la mort. Certes, la chasse est un mode de réponse plus ou moins sublimé, parmi d’autres modes de réponses comme la langue, l’art, l’écriture, qui chacun contribue à former et à dire une civilisation. La défense de la chasse appartient à la même famille que la défense de la langue française, l’une de mes vieilles passions, qui se heurte d’ailleurs aux mêmes adversaires. Vous avez donc raison de parler de culture, au sens où la culture est universelle, et d’ajouter la question de la tradition, qui, elle, fait appel au particulier, ce particulier qui est pour nous ce qu’il faut persister à nommer “la civilisation française”. J’entends par “civilisation”, ou par “tradition” l’ensemble des réponses particulières qu’a données aux “grandes questions de la vie” la succession des hommes ayant vécu sur notre coin de terre, et qui ont formé au fil des siècles un pays particulier, une Nation.

Bien sûr, la chasse a une place de choix dans la lente construction d’une civilisation, par les procédés qu’elle a trouvés pour apprivoiser les animaux, ou s’en nourrir - procédés lentement élaborés, améliorés, disciplinés, et transmis de génération en génération. Or, non seulement ces procédés ont construit une tradition particulière, ce qui est fort respectable en soi et qu’aucune génération de passage n’a le droit d’abandonner (il en va d’ailleurs ainsi pour bien d’autres héritages politiques...), mais aussi elles disent, mieux que bien d’autres aspects d’une civilisation, l’art ou l’écriture par exemple, la particularité propre au “coin de terre” considéré, puisqu’elles portent la marque de sa faune, de sa flore, de sa “nature”, lesquelles ne sont jamais exactement les mêmes d’un pays à l’autre. La transmission de cet ensemble de savoirs et de règles contribue à ce que la culture universelle revêt de particulier dans notre coin de terre, notre hexagone, la France, et ce faisant contribue à faire d’elle bien plus qu’un “coin de terre”, mais une civilisation. La chasse française exprime au plus haut point ce que les technocrates appelent “l’espace rural” et que je persiste à appeler le territoire français, c’est à dire la nature que nous avons reçue en héritage, sa diversité de sols et de paysages, mais aussi sa dimension, qui n’est dépassée en Europe que par la Russie, diversité et dimension qui constituent le substrat de notre civilisation et déterminent une bonne partie de ses caractères.

Ajoutons deux points, au risque d’être long - mais c’est de votre faute : vous ne devriez pas poser à la légère des questions si graves ! D’une part, la chasse, comme thème philosophique et politique, est située à merveille au coeur de la grande affaire d’aujourd’hui, la mondialisation, c’est à dire l’opposition très forte, peut-être plus forte et plus dramatique qu’elle ne le fut jamais, entre l’universel et le particulier, autrement dit entre la culture (universelle) et les civilisations réparties à la surface de la planète, mais enracinées chacune dans une nature et une tradition, chacune étant particulière. Puis-je faire ici un petit détour ? On pourrait distinguer deux façons très différentes d’unifier le monde : d’une part par le plus petit commun dénominateur qui relient les hommes, le besoin, et plus précisément les besoins matériels, c’est à dire, la marchandise. C’est l’actuelle mondialisation, qui unifie le monde ou prétend l’unifier par la consommation : les vêtements, l’alimentation, les techniques, parce que les hommes ont partout besoin de se vêtir, de se nourrir, de s’aider de machines - quitte à ce que " la marchandisation du monde " leur donne, par la publicité ou par le film, des besoins qu’ils n’ont pas, et qui sont rendus de plus en plus uniformes du fait de leur diffusion mondiale (mais non “universelle” au sens où je l’entendais tout à l’heure, car on ne s’adresse pas à l’Homme mais au consommateur, les hommes sans pouvoir de consommation étant rejettés dans les ténèbres extérieures de la “mondialisation marchande”, laquelle est donc loin d’être une authentique unification du monde... ).

Il y a une autre façon d’unir le monde, qui consiste à partir paradoxalement de ce qui distingue le plus nettement les hommes entre eux, leurs civilisations respectives, et de faire en sorte que, par la culture, ils reconnaissent leurs différences puis retrouvent des points communs dans ce que chacune a de plus élaboré, leurs singularités extrèmes, -et c’est lorsqu’ elles poussent le plus haut leurs génies propres et s’approchent le plus près des grandes questions humaines dont je parlais tout à l’heure, qu’elles atteignent l’universel et peuvent alors communier entre elles. C’est l’unification du monde par la culture, la reconnaissance mutuelle des différentes façons qu’a trouvé la multitude des civilisations de répondre aux mêmes questions.

Par exemple, c’est un philosophe de Kyoto qui m’a le mieux fait comprendre de Gaulle, par un parallèle entre le bushido japonais médiéval et l’épopée solitaire de l’Homme du 18 juin, le “fil du sabre” et “le fil de l’épée” : la pointe extrème de deux civilisations différentes finissaient par se rejoindre et, ce faisant, par s’éclairer l’une l’autre. Prenons un autre exemple dans l’art de la chasse : celle-ci est si ancrée à la fois dans les grandes questions qui font la culture universelle que l’on retrouve quantité de points communs d’une civilisation à l’autre. Je ne parlais pas par hasard de la Russie tout à l’heure : je suis en partie d’origine russe, et connais un peu les traditions cynégétiques de ce pays, qui certes sont fort différentes des nôtres, au moins par la différence des sols et des gibiers. Je sais de longue date, par un roman de Gogol je crois, que les Russes se découvrent devant une bête abattue, et posent sur ses plaies de petites branches d’arbres ou de simples feuilles : beaucoup plus tard, en regardant les émissions de la nuit consacrées à la chasse, j’ai découvert que les chasseurs français, du moins ceux qui respectaient les traditions dans ce qu’elles ont de plus précis, faisaient de même. Dans les deux cas, l’Homme dit la même chose, son respect pour ce qui le dépasse, la mort et la nature, même quand il a dompté l’une et l’autre fugitivement, le temps d’une chasse fructueuse, comme si, à la fin de ce combat, même victorieux pour un temps, l’homme reconnaissait qu’il n’est pas le plus fort, et s’incline. Et dans les deux cas, c’est la nature, symbolisée par des feuilles ou des branches, qui ennoblit le chasseur et sa proie, et pour ainsi dire les réunissent. Ici, deux traditions particulières se rejoignent et expriment l’universel...

Ce qu’il y a d’absolument essentiel et peut-être d’irremplaçable dans la chasse, c’est qu’elle appartient à toutes les civilisations sans aucune exception, celle du plus lointain passé et celle des contrées les plus éloignées. C’est un élément si essentiel qu’il est un des rares capables de rapprocher les hommes, mais il faut qu’elle le fasse par ce qu’elles ont produit de plus élaboré, non seulement les techniques de la chasse, mais aussi tout ce qui l’entoure, je veux dire les contes, les légendes, les mythes - et Dieu sait qu’ils sont nombreux au point d’avoir littéralement irrigué toutes les littératures, et tous les arts, aussi bien la musique (songeons à Wagner ou à Debussy), que la peinture, la sculpture, et même l’architecture !

Ce genre de comparaison donne beaucoup de noblesse, à mes yeux, aux chasseurs, aux vrais chasseurs, en ce qu’ils appartiennent à la fois à la culture et aux traditions, pour reprendre les deux termes de votre question. C’est la bonne voie de l’unification du monde, ou plus exactement de sa pacification, voie qui évidemment tourne le dos à la mondialisation des Modernes, lesquels espèrent unir le monde parce que tous les hommes regarderaient les mêmes feuilletons de télévision à Canton et à Los Angelès, habillés des mêmes blue-jeans, et sirotant de semblables canettes de coca-cola... C’est cette voie que résume magnifiquement Paul Claudel quand il écrit “ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c’est lui-même”. Voie éminemment politique, d’ailleurs, celle-là même que postule le “souverainisme”, mouvement qui est apparu, c’est notable, au même moment que le mouvement dit " des chasseurs ", bien que, dans nos deux mouvements, chacun se soucie peu de comprendre ce que signifie l’autre, au seul bénéfice de calculs politiciens plutôt misérables et au risque de nous marginaliser simultanément...

J’en viens pour conclure à ma seconde remarque connexe : c’est le génie de CPNT d’avoir lié la chasse aux deux “grandes questions” que son succès populaire pose au monde moderne, celle de la nature et celle de la tradition. Lier Chasse et Pêche avec Nature et Tradition, c’est un coup de génie, même s’il est inconscient chez nombre de ses partisans : raison de plus pour réfléchir à cet intitulé, qui porte en germe, ou du moins s’approche, d’un nouveau paradigme pour le siècle à venir, peut-être le paradigme que tout le monde cherche, et qui pourrait bien avoir à faire avec le mot “tradition”. Et si la tradition était l’ultime rempart pour sauver et même retrouver “l’humanité de l’Homme”, sa “nature profonde”, que tout alentours contribue à menacer et quelquefois à nier ? Pour ma part, afin de respecter l’ordre logique, j’aurais plutôt commencé par " Nature et Tradition ", puis " Chasse et Pêche ", " NTCP " en somme : mais quel que soit l’ordre, cette formule peut contribuer à fonder une nouvelle “modernité”, au moins écrire une nouvelle page, au sens où, dans le mouvement des civilisations, l’innovation ne fait que retrouver périodiquement les origines, le fil conducteur, et métamorphoser la tradition. Cette formule mérite que nous prenions le temps de la penser dans toute sa profondeur...

Comment expliquez vous le harcèlement dont sont victimes les chasseurs, de la part des amis de Dominique Voynet notamment ?

Cela crève les yeux : ce qui irrite les prétendus écologistes, ce n’est pas la défense des animaux, ou superficiellement -car je pense qu’ils s’en moquent, du moins la plupart, et je ne les vois guère s’insurger contre les traitements infligés aux animaux élevés en batterie, des poulets qui ne tiennent pas sur leurs pattes à force d’être surnourris et enfermés dans des cages minuscules, aux veaux ou aux chevaux transportés pendant des jours à travers plusieurs pays avant d’être abattus dans des conditions lamentables, pour des raisons de rentabilité qui devraient bien davantage alarmer nos grandes consciences que le sort d’un oiseau abattu dans son vol...

Ce qui les irrite, en vérité, à travers le mouvement des chasseurs, c’est précisément la persistance de la tradition, et d’un rapport traditionnel à la nature, ce lien avec les sols et les paysages irréductible à l’approche technocratique du territoire - ce que Madame Voynet a appelé, en présentant sa loi “d’aménagement du territoire” le “ruralo-ruralisme”, comme si elle n’avait pas assez de mépris pour ce qui échappe à la modernité urbaine et finalement à la mondialisation marchande. Dans un de vos derniers numéros, vous citiez son éloge du “fait urbain résolument ouvert sur (sic!), l’international” (admirez l’élégance de la langue) et vous critiquiez très justement la dichotomie que trace un certain Gérard Charollois, grand pourfendeur de la chasse, entre “la France moderne, européenne (tiens, tiens...), écologiste, urbanisée, et cultivée” et d’autre part “les lobbies du rural profond d’un vieux pays vécu fantasmatiquement” etc... (le respect du français doit aussi faire partie des traditions à abattre... ). De telles déclarations disent à quel point les écologistes, qui parlent de moins en moins du respect de la nature, sont d’abord animés d’une haine, assez pathologique, du passé, de ce qui vient de lui, c’est à dire de ces traditions qui font obstacle au règne mondialiste de la marchandise. Le meilleur signe de cette évolution anti-écologiste du mouvement “écolo” fut donné lors du naufrage de l’Erika en décembre 1999, lorsque Madame Voynet n’eut de cesse de minimiser l’affaire pour complaire aux pétroliers, avec lesquels, d’ailleurs, son mouvement a historiquement partie liée, pour ne pas dire plus...

Bref, c’est la vieille lutte des Classiques contre les Modernes qui ressurgit sous les espèces de “l’archéo-national” contre le “branché-mondialiste”, avec d’autant plus de violence que les Modernes avaient cru la partie gagnée mais se découvrent assaillis de tous côtés par le grand retour de l’archaïque : ils avaient simplement oublié que “l’archaïque” d’une civilisation ne meurt jamais et même, triomphe toujours tôt ou tard. En grec, archè, d’où dérive aussi, via le latin, le mot “arche”, le coffre où les Hébreux gardaient les tables de la loi, et qui signifie le principe, caché mais toujours à l’oeuvre, ce qui fonde et perdure souterrainement, au point d’être hors d’atteinte et invulnérable... CPNT exprime un peu de cette “arche d’alliance” de la civilisation française, c’est pourquoi il représente pour les Modernes le danger maximal.

J’observe d’ailleurs que, “Chasseurs” et “souverainistes”, nous essuyons les mêmes critiques - comme à certains égards les “républicains” fidèles à la tradition française de la République, tel que peut-être tenté de l’être, du moins par moments, un Jean-Pierre Chevènement, ou quiconque entend rester fidèle à une tradition. Casser les traditions pour que plus rien ne fasse obstacle à la mondialisation, ou plus exactement à l’américanisation du monde, c’est leur seule motivation, quels que soient les dommages infligés par ailleurs à la nature, dont un Cohn-Bendit ou une Voynet n’ont à l’évidence que faire... Mais, dans un monde dont la “modernité” menace de tous côtés les ressources naturelles, et jusqu’à ce comble de la nature qu’est la nature de l’Homme (qui est esprit et non machine à consommer, un mortel et non le triomphateur de tous les défis techniques, surenchère finalement dérisoire...), il ne sera pas longtemps possible de prétendre défendre simultanément la Nature et la Modernité - raison pour laquelle je crois que le mouvement écologiste est condamné à plus ou moins brève échéance, bien que les partis survivent, hélas!, après avoir complètement oublié la cause qu’ils prétendaient défendre, comme ces personnages de dessin animé qui courent dans le vide longtemps après avoir dépassé la falaise...

Selon vous, d’où est née l’incompréhension entre les chasseurs et les non-chasseurs?

Il y a trois niveaux de réponse : d’abord, les médias sont indiscutablement gagnés, gangrenés même, par cette “culture” urbaine et anti-nationale dont je parlais. L’archétype des “élites mondialisées” qu’évoquait Chevènement, c’est le journaliste. Or, les médias sont devenus les grands arbitres des débats nationaux, beaucoup plus puissants que ne le sont le Parlement et même, hélas, l’Etat dans son ensemble. Ces adversaires les plus acharnés de ce que représentent les “chasseurs” et les “souverainistes” se soucient peu de faire comprendre leurs messages, n’évoquant les uns que sous les traits de nationalistes plus ou moins maurrassiens (que l’on songe par exemple aux ignobles caricatures que l’on inflige à Philippe de Villiers depuis des années sans que nul dans les medias ne paraisse vouloir l’entendre pour ce qu’il dit, et qui est souvent fort intéressant), et les autres sous les traits de casseurs, à l’occasion de rixes avec telle ou telle coterie, rixes immédiatement diffusées sur toutes les chaînes de télévision. Il y a manifestement manipulation de l’opinion.

Un autre niveau de réponse est aussi possible : l’idéologie du progrès a irrigué toutes les consciences, cela depuis le début du XVIIIème siècle en France, comme le montre excellement Pierre-André Taguieff dans un ouvrage publié l’été dernier, “L’Effacement de l’Avenir” (éditions Galilée), un livre et un auteur où les responsables du mouvement CPNT trouveraient bien des arguments, et des plus précieux, à l’appui de leur combat...Ainsi l’idée, ou plutôt le réflexe, selon lequel tout ce qui fait appel à la tradition serait un retour en arrière, un retour à des conditions d’insécurité, de précarité ou d’injustice qui furent par exemple celles des temps féodaux, cette idée-là, bien que fausse, est très solidement ancrée dans les esprits et bénéficie de tout ce que l’on nomme “la force du préjugé”. Il faut prendre le temps d’un travail intellectuel de fond, et montrer que la tradition ne fait pas appel au seul passé, à ce qui est révolu, mais aussi et d’abord à ce qui se transporte d’âge en âge à travers bien des métamorphoses et qui est donc capable aussi d’assurer, de fonder, de porter un avenir, au sens où tout édifice doit reposer sur des fondations.

Les illustrations de cette idée de “tradition créatrice”, si mal perçue, sont pourtant innombrables : quand les pays du centre et de l’est européens se sont libérés du joug soviétique, leur premièr instrument d’émancipation et de participation au monde nouveau fut la nation, dans ce qu’elle avait de plus traditionnel, ressurgi du passé et qui perduraient en silence sous la chape de plomb de l’internationalisme prolétarien. Lorsque de Gaulle expliqua ce qui avait inspiré son appel du 18 juin, il parla aussi d’un “appel venu du fond des âges”, qui fut en somme la meilleure réponse au totalitarisme nazi. Lorsque l’Espagne est sortie de la dictature franquiste, quel fut son socle démocratique, l’arche sur lequel la démocratie espagnole put prendre appui ? Le Roi, résurgence d’une vieille tradition d’unité sans laquelle, lors de la tentative de putsch de 1981, mais aussi face aux coups de butoir du terrorisme, l’Espagne eût volé en éclat, en tous les cas n’aurait pas accédé à la démocratie pacifiée qui lui permit de reprendre sa place dans le concert européen... Croit-on aussi que, parce qu’ils sont de vieilles monarchies et qu’ils tiennent à leurs traditions culturelles et politiques plus que tout autre pays européen, les royaumes du Danemark ou de Grande-Bretagne soient des pays arrièrés ? Ils sont au contraire les plus “modernes”, parceque leur modernité est assise sur un terrain solide, la tradition... On pourrait même dire que plus une tradition est ancienne, et appartient aux vieux fonds des sociétés, plus elle aura des chances de perdurer au XXIème siècle et peut-être même de le protéger contre les innombrables figures de la barbarie qui les menacent de toute part.

Charles Péguy disait excellement que “seule la tradition est révolutionnaire”, en ce qu’elle seule permet de fonder l’innovation, sans remettre en cause ce qui fut acquis au fil des siècles (cette phrase magnifique a d’ailleurs bien d’autres sens, que j’ai développés dans mes livres et qu’il serait bien long d’exposer ici...). En somme, on pourrait faire valoir que les “Modernes”, par exemple les grands apôtres de l’Europe fédérale, sont ceux-là mêmes qui, bien qu’ils tournent le dos à la tradition, nous ramènent aux plus noirs passés, par exemple aux âges féodaux, et on les voit multiplier et même légitimer les féodalités de toutes sortes, économiques, financières, corporatives, etc... Et ce n’est pas un hasard si la “construction européenne” (que je serais plutôt tenté d’appeler la “destruction européenne”) s’accompagne d’une réccurrente tentative d’interdire la chasse, comme elle le fut d’ailleurs au Moyen-Age... Il y a là toutes sortes de reflexions à mener, dont je ne vois hélas que fort peu l’amorce !

Ceci me conduit à un troisième niveau de réponse: si les “Chasseurs” sont mal compris, c’est aussi parce qu’ils ne se comprennent pas eux-mêmes, au sens où ils n’ont pas tellement l’air de chercher ce qui pourrait expliquer leur succès de 1999 afin de le formuler et de le théoriser tant soit peu, pérénisant et élargissant ainsi leur mouvement. Si, dans une vingtaine de départements, le nombre de voix recueillies par CPNT excède largement le nombre des chasseurs qui y sont recensés, c’est bien qu’il a dépassé et de très loin la seule affaire de la chasse, seul sujet qui semble préoccuper ses dirigeants : cela mériterait pourtant un peu de réflexion, et un travail d’explication que beaucoup de Français sont parfaitement capables d’entendre, abandonnant ainsi, peu à peu, ces préjugés qui alimentent " l’incompréhension " dont vous parliez et qui est bien réelle…


Les chasseurs n’ont-ils pas une part de responsabilité dans la situation qu’ils vivent ?

Puisque vous insistez sur ce sujet un peu délicat, je vous répondrai franchement que, oui, ils sont responsables, et même coupables. Coupables de ne pas entrependre le travail intellectuel qui pourrait beaucoup élargir leur base, politique et électorale. Les cotoyant chaque fois que l’occasion m’en est donnée au Parlement européen, je m’efforce de les inciter à sortir de la stricte question de la loi ou des réglementations de la chasse, et de faire valoir que, s’ils n’élargissent pas la question, ils risquent de se trouver fort dépourvus lorsque la question sera résolue... Je tente aussi de faire valoir les points de convergence entre eux et le mouvement souverainiste auquel je m’efforce, avec quelques amis, de donner un peu de consistance intellectuelle, et qui retombe hélas en ce moment dans les délicieuses mais bien vaines méandres de la petite politique départementale, ou municipale...

Car, si vous me trouvez un peu sévère avec CPNT, c’est d’abord parce que je me sens très proche de ce mouvement (pour lequel j’ai voté aux européennes de 1989) ; je le suis aussi avec celui de M. Chevènement (pour lequel j’ai voté aux européennes de 1994, et qui campe sur son pré carré électoral en s’emberlificotant dans des alliances dignes des combinaisons où se sont engloutis les partis de la la IVème République). Et je le suis plus encore avec le RPF, pour lequel j’ai évidemment voté en 1999, mais que j’ai quitté au printemps dernier, malgré le profond respect que m’inspire Charles Pasqua. J’ai reproché au RPF de ne pas engager, lui non plus, cette grande réflexion de fond qu’ouvraient ses succès électoraux, dont ils lui donnaient les moyens, et qui auraient mis à jour de profondes et durables convergences intellectuelles entre chasseurs et souverainistes, du type de celles que je viens de tenter d’esquisser devant vous. Ce travail intellectuel aurait seul pu fonder un rassemblement authentiquement national capable de dépasser, et de beaucoup, la simple addition de nos scores (addition qui, à elle seule, représentait 20% des suffrages exprimés...).

J’aurais aimé que nous formions à Strasbourg un groupe commun, avec des députés d’autres pays très proches de nous ; j’aurais aimé que nous organisions un colloque commun, au moins un, que nous ayions une revue commune, où nous aurions fait parler nombre d’écrivains qui, eux aussi, réfléchissent aux questions de nation et de souveraineté, de nature et de tradition (je pourrais en citer une bonne dizaine parmi les esprits majeurs de notre génération et qui sont actuellement éparpillés et solitaires) : rien n’y fit, j’ai échoué sur toute la ligne, du moins jusqu’à présent. D’abord parce que les responsables se méfient exagérément des idées (pas eux seulement, l’indifférence générale de la classe politique française vis à vis des grands débats intellectuels est abyssale…) ; ensuite, parce qu’ils se laissent prendre par les vieilles logiques politiques, ou plus exactement électorales, et nouent des alliances avec des partis du système, le MDC avec le parti socialiste, le RPF avec le RPR ou la nébuleuse chiraquienne, sans se rendre compte qu’ils se raccrochent à des édifices vermoulus, du moins à terme, abandonnant ainsi ce qui est beaucoup plus précieux que des strapontins municipaux, je veux dire une chance de constituer un véritable pôle d’opposition aux partis du Système.

Or, je persiste à penser qu’un mouvement de type " Tradition et Souveraineté " aurait pu polariser des sensibilités fort diverses certes, mais unies sur deux ou trois questions essentielles : d’abord, la promotion d’une autre Europe non technocratique reposant sur les peuples et les souverainetés nationales ; ensuite, la réorientation de l’aménagement du territoire sur une nouvelle conception de la ruralité, de la protection de la nature, et plus largement des traditions ; enfin, et à travers elles, la défense des services publics, de l’artisanat, de l’agriculture, mais aussi de la culture et de l’éducation classique, ensemble qui aurait peu à peu offert une véritable alternative aux électeurs français. Dans cette alternative c’est nous qui aurions constitué le neuf, la promesse d’un avenir plus humain, qui se dégagerait des menaces aujourd’hui multipliées par un progrès technique aveugle. Je persiste à penser que lors des prochaines consultations électorales nous aurions pu, non seulement avec nos forces propres, mais aussi en réveillant une part notable de ces abstentionnistes dégoutés de la politique parce qu’ils n’y voient plus aucun choix, réunir d’abord le quart ou le tiers des Français et devenir ensuite incontournables au point de pouvoir influencer durablement la politique de la France.

Mais je me demande si la plupart des responsables politiques français veulent véritablement changer la politique de la France et s’ils ne veulent pas seulement conserver peureusement de petits acquis électoraux, lesquels, inévitablement, s’effritent faute de souffle. Ce que l’on voit abondamment d’ailleurs, d’autant qu’aucun parti aujourd’hui n’est vraiment solide, vraiment ancré sur une conception générale du monde. Paraphrasant Péguy, je pourrais dire que, pour nos mouvements au moins, tout a commencé en politique et a fini en politicaille. C’est désespérant….

Pour vous l’homme est donc partie prenante de la nature ? Mais quel est votre rapport avec la nature ?

L’homme est partie prenante de la nature et réciproquement, la nature est certainement le lien essentiel de l’homme et de l’univers, lien sans lequel il devient fou. C’est même la rupture du lien entre l’homme et sa nature qui m’inquiète le plus actuellement car l’homme a ainsi perdu sa mesure, et son instrument de mesure. Pensons par exemple aux développements de la biologie qui intervient dans la formation même, c’est-à-dire dans la nature des espèces, y compris l’homme, sans que l’on prenne le temps de prévoir et d’expérimenter les conséquences que cela pourrait avoir. Ici le politique a complètement démissionné et c’est une valeur de plus donnée au paradigme " Nature et Tradition ". Au vieux couple qu’ont formé au fil des siècles ce que Max Weber a appelé " le Savant et le Politique ", s’est substitué un couple neuf, le couple que forment le Savant et le Marchand, qui nous entraîne très certainement au pire, car le Politique équilibrait le Savant en ce qu’il se souciait des conséquences morales, sociales, historiques des découvertes et qu’il pouvait ainsi le limiter et le canaliser. Or, le Marchand qui a pris sa place, non seulement ne limite pas le Savant, mais encourage parce qu’il fait de l’argent avec les innovations techniques, et ce couple est infernal car il ne se soucie, ni l’un ni l’autre des conséquences sur l’homme, sur la société, il ne se soucie que de l’immédiat et jamais de l’avenir, il ne se soucie jamais du bien et du mal au bénéfice du seul culte de la découverte et du résultat financier. Un écrivain a pu dire récemment : " on est embarqué dans un bolide qui fonce à toute allure mais qui n’a plus ni chauffeur, ni freins, ni marche arrière... " (il s’appelle Serge Latouche).

Ce n’est là que la réalisation de la prophétie que formula en 1941 à Oxford de Gaulle en expliquant que la machine avait épousé le capital et que dès lors ce couple allait prendre possession du monde. Ce qui est évident ici, c’est qu’a disparu de ce fait la nature, à commencer par la nature de l’homme, et ce qu’il a expérimenté au fil de l’histoire, c’est-à-dire la tradition. Nous plongeons ainsi en sifflotant dans une spirale prométhéenne dont nul ne voit la fin.

De cela nous n’apercevons encore que les premières conséquences dans la vie urbaine contemporaine qui se décivilise à vive allure – et non point seulement en France : lorsque je vivais aux Etats-Unis, j’étais chaque jour frappé par la rigueur des rapports humains, extraordinairement décivilisés. Ayant un soir perdu mon chemin dans une campagne du Vermont, je me suis hasardé à agiter la clochette d’une porte de jardin. La femme qui m’ouvrit avait à la main un fusil pointé sur mes pieds ! Daniel Cohn-Bendit a dit dans un de ses immortels ouvrages qu’il aimait le côté sauvage de l’Amérique : ces gens acceptent les fusils pour tirer sur les hommes, mais non pour tirer sur les animaux ! C’est la raison pour laquelle d’ailleurs j’ai quitté l’an dernier Paris pour m’installer, et vivre, j’allais dire revivre, dans une campagne française assez typique, aux confins du Berry et du Nivernais. Cette nouvelle vie est pour moi une pédagogie très prometteuse au sens où j’y apprends, ou réapprends, bien des choses insoupçonnées. Certes je suis encore un peu le " Parigot " qui débarque aux champs, mais cette aventure qui est d’abord intellectuelle et même spirituelle et morale ne fait que commencer, et dégager devant moi des pistes fort intéressantes, notamment pour mes livres en préparation. J’espère que nous aurons l’occasion d’en parler plus profondément un de ces jours prochains...

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