La Chasse fait partie de notre civilisation
Entretien accordé au Saint Hubert, 19 décembre 2000
Etes-vous chasseur, et dans la négative pourquoi ?
Superficiellement, je pourrais répondre que je nai pas le temps ! Il est une raison moins superficielle, cest que je nai aucune formation cynégétique et je ne crois pas que lon puisse simproviser chasseur : il ny faut pas seulement une bonne connaissance des techniques de chasse, mais aussi celle des territoires, et, plus difficile encore, celle des gibiers. Les conversations que jai pu avoir avec quelques connaisseurs, ceux de la vénerie par exemple, men ont persuadé je pense par exemple à une conversation que jai eue cet été avec mon excellente collègue Véronique Mathieu, du groupe chasse, pêche, nature et traditions (elle nutilise que larc), ou bien avec Daniel Coste, le très habile ambassadeur de la cause des chasseurs qui ma lair de connaître comme personne, grace à sa passion, la plupart des régions françaises... Or, je ne suis pour linstant quun citadin pur sucre qui débarque à la campagne -avant mon petit recoin du demi-Berry des bords de Loire, où jai accosté voici un an à peine, je nai vécu que dans des villes, Bordeaux puis Paris, et quelques années au Caire puis à New-York... Je nai pas léducation et nai pas encore fait pousser les racines requises ! Au risque de nêtre pas bien compris, jajouterai que jaime trop les animaux et leurs mystères pour leur donner la mort de façon étourdie, je veux dire avec lamateurisme du parisien qui se distrait par ci, par là...
Pour vous, la chasse fait-elle partie de notre culture et de notre tradition ?
A lévidence, la chasse fait partie de la culture, au seul sens où il faudrait comprendre ce mot, cest à dire au sens universel, la réunion de ce qui est le meilleur, lexquis, de chaque civilisation.
Dabord, chasser pose lune des grandes questions de la vie des hommes sur la terre, celle, précisément de leur rapport avec cette terre, la nature, et les nombreuses espèces qui vivent autour deux - pas seulement les espèces que lon tue, mais aussi celles que lon épargne ou que lon protège parceque lon en a besoin (je suis certes, comme vous, très favorable à une réglementation précise de la chasse), sans oublier les espèces que lon sadjoint pour chasser, les chevaux, ou les oiseaux de proie si savamment dressés pour offrir leur capture à leur maître, ou encore les chiens -la complicité et la complémentarité des rôles entre le chasseur et ses chiens est une fort belle chose à voir.
La chasse pose une autre question majeure, la mort, et la façon de donner la mort, comme on dit bizarrement -on devrait plutot dire prendre la vie, ce qui est plus juste et a de surcroît plusieurs sens, trois au moins: tuer, bien sûr; mais aussi se nourrir, puisque lhomme ne peut pas vivre sans tuer dautres espèces; et, aussi, prendre la vie au sens où lon dit prendre la vie du bon côté, cest à dire la comprendre et laccepter telle quelle est, dans les conditions que le monde lui a imposées, à commencer par la nécessité de survivre dans un univers en partie hostile. Il y a dans la chasse une façon dapprivoiser la mort, de la civiliser par une mise en scène collective précise et ritualisée : ce qui est important dans la vènerie par exemple, ce nest pas de tuer tel ou tel animal, mais de le faire selon des règles quand bien même ces règles empêchent de parvenir à ses fins : le geste, cest-à-dire le sens, va bien au-delà du résultat. Tout cela appartient au plus haut point au travail de civilisation cest peut-être même avec la langue la première chose qui civilise lhomme...
Deux questions essentielles donc : la nature ; la mort. Cela est largement suffisant pour que la chasse fasse partie de la culture - et pour la défendre à ce titre bec et ongles contre ceux qui rêvent, sans trop oser le dire, de linterdire petit à petit, avec dautant plus de fougue et daveuglement quils nont jamais réfléchi auxdites questions essentielles, ou bien avec des simplismes dadolescents, sans jamais prendre la mesure du drame quelles portent en elles...
Il ny a pas que les questions ; il y a aussi les réponses, cette fois très diverses, que leur ont apporté les hommes à travers les lieux et les âges ; elles sont aussi multiples et particulières que sont peu nombreuses et universelles les " grandes questions ". La chasse ressort indiscutablement de ces réponses particulières à la question de la nature aussi bien quà celle de la mort. Certes, la chasse est un mode de réponse plus ou moins sublimé, parmi dautres modes de réponses comme la langue, lart, lécriture, qui chacun contribue à former et à dire une civilisation. La défense de la chasse appartient à la même famille que la défense de la langue française, lune de mes vieilles passions, qui se heurte dailleurs aux mêmes adversaires. Vous avez donc raison de parler de culture, au sens où la culture est universelle, et dajouter la question de la tradition, qui, elle, fait appel au particulier, ce particulier qui est pour nous ce quil faut persister à nommer la civilisation française. Jentends par civilisation, ou par tradition lensemble des réponses particulières qua données aux grandes questions de la vie la succession des hommes ayant vécu sur notre coin de terre, et qui ont formé au fil des siècles un pays particulier, une Nation.
Bien sûr, la chasse a une place de choix dans la lente construction dune civilisation, par les procédés quelle a trouvés pour apprivoiser les animaux, ou sen nourrir - procédés lentement élaborés, améliorés, disciplinés, et transmis de génération en génération. Or, non seulement ces procédés ont construit une tradition particulière, ce qui est fort respectable en soi et quaucune génération de passage na le droit dabandonner (il en va dailleurs ainsi pour bien dautres héritages politiques...), mais aussi elles disent, mieux que bien dautres aspects dune civilisation, lart ou lécriture par exemple, la particularité propre au coin de terre considéré, puisquelles portent la marque de sa faune, de sa flore, de sa nature, lesquelles ne sont jamais exactement les mêmes dun pays à lautre. La transmission de cet ensemble de savoirs et de règles contribue à ce que la culture universelle revêt de particulier dans notre coin de terre, notre hexagone, la France, et ce faisant contribue à faire delle bien plus quun coin de terre, mais une civilisation. La chasse française exprime au plus haut point ce que les technocrates appelent lespace rural et que je persiste à appeler le territoire français, cest à dire la nature que nous avons reçue en héritage, sa diversité de sols et de paysages, mais aussi sa dimension, qui nest dépassée en Europe que par la Russie, diversité et dimension qui constituent le substrat de notre civilisation et déterminent une bonne partie de ses caractères.
Ajoutons deux points, au risque dêtre long - mais cest de votre faute : vous ne devriez pas poser à la légère des questions si graves ! Dune part, la chasse, comme thème philosophique et politique, est située à merveille au coeur de la grande affaire daujourdhui, la mondialisation, cest à dire lopposition très forte, peut-être plus forte et plus dramatique quelle ne le fut jamais, entre luniversel et le particulier, autrement dit entre la culture (universelle) et les civilisations réparties à la surface de la planète, mais enracinées chacune dans une nature et une tradition, chacune étant particulière. Puis-je faire ici un petit détour ? On pourrait distinguer deux façons très différentes dunifier le monde : dune part par le plus petit commun dénominateur qui relient les hommes, le besoin, et plus précisément les besoins matériels, cest à dire, la marchandise. Cest lactuelle mondialisation, qui unifie le monde ou prétend lunifier par la consommation : les vêtements, lalimentation, les techniques, parce que les hommes ont partout besoin de se vêtir, de se nourrir, de saider de machines - quitte à ce que " la marchandisation du monde " leur donne, par la publicité ou par le film, des besoins quils nont pas, et qui sont rendus de plus en plus uniformes du fait de leur diffusion mondiale (mais non universelle au sens où je lentendais tout à lheure, car on ne sadresse pas à lHomme mais au consommateur, les hommes sans pouvoir de consommation étant rejettés dans les ténèbres extérieures de la mondialisation marchande, laquelle est donc loin dêtre une authentique unification du monde... ).
Il y a une autre façon dunir le monde, qui consiste à partir paradoxalement de ce qui distingue le plus nettement les hommes entre eux, leurs civilisations respectives, et de faire en sorte que, par la culture, ils reconnaissent leurs différences puis retrouvent des points communs dans ce que chacune a de plus élaboré, leurs singularités extrèmes, -et cest lorsqu elles poussent le plus haut leurs génies propres et sapprochent le plus près des grandes questions humaines dont je parlais tout à lheure, quelles atteignent luniversel et peuvent alors communier entre elles. Cest lunification du monde par la culture, la reconnaissance mutuelle des différentes façons qua trouvé la multitude des civilisations de répondre aux mêmes questions.
Par exemple, cest un philosophe de Kyoto qui ma le mieux fait comprendre de Gaulle, par un parallèle entre le bushido japonais médiéval et lépopée solitaire de lHomme du 18 juin, le fil du sabre et le fil de lépée : la pointe extrème de deux civilisations différentes finissaient par se rejoindre et, ce faisant, par séclairer lune lautre. Prenons un autre exemple dans lart de la chasse : celle-ci est si ancrée à la fois dans les grandes questions qui font la culture universelle que lon retrouve quantité de points communs dune civilisation à lautre. Je ne parlais pas par hasard de la Russie tout à lheure : je suis en partie dorigine russe, et connais un peu les traditions cynégétiques de ce pays, qui certes sont fort différentes des nôtres, au moins par la différence des sols et des gibiers. Je sais de longue date, par un roman de Gogol je crois, que les Russes se découvrent devant une bête abattue, et posent sur ses plaies de petites branches darbres ou de simples feuilles : beaucoup plus tard, en regardant les émissions de la nuit consacrées à la chasse, jai découvert que les chasseurs français, du moins ceux qui respectaient les traditions dans ce quelles ont de plus précis, faisaient de même. Dans les deux cas, lHomme dit la même chose, son respect pour ce qui le dépasse, la mort et la nature, même quand il a dompté lune et lautre fugitivement, le temps dune chasse fructueuse, comme si, à la fin de ce combat, même victorieux pour un temps, lhomme reconnaissait quil nest pas le plus fort, et sincline. Et dans les deux cas, cest la nature, symbolisée par des feuilles ou des branches, qui ennoblit le chasseur et sa proie, et pour ainsi dire les réunissent. Ici, deux traditions particulières se rejoignent et expriment luniversel...
Ce quil y a dabsolument essentiel et peut-être dirremplaçable dans la chasse, cest quelle appartient à toutes les civilisations sans aucune exception, celle du plus lointain passé et celle des contrées les plus éloignées. Cest un élément si essentiel quil est un des rares capables de rapprocher les hommes, mais il faut quelle le fasse par ce quelles ont produit de plus élaboré, non seulement les techniques de la chasse, mais aussi tout ce qui lentoure, je veux dire les contes, les légendes, les mythes - et Dieu sait quils sont nombreux au point davoir littéralement irrigué toutes les littératures, et tous les arts, aussi bien la musique (songeons à Wagner ou à Debussy), que la peinture, la sculpture, et même larchitecture !
Ce genre de comparaison donne beaucoup de noblesse, à mes yeux, aux chasseurs, aux vrais chasseurs, en ce quils appartiennent à la fois à la culture et aux traditions, pour reprendre les deux termes de votre question. Cest la bonne voie de lunification du monde, ou plus exactement de sa pacification, voie qui évidemment tourne le dos à la mondialisation des Modernes, lesquels espèrent unir le monde parce que tous les hommes regarderaient les mêmes feuilletons de télévision à Canton et à Los Angelès, habillés des mêmes blue-jeans, et sirotant de semblables canettes de coca-cola... Cest cette voie que résume magnifiquement Paul Claudel quand il écrit ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, cest lui-même. Voie éminemment politique, dailleurs, celle-là même que postule le souverainisme, mouvement qui est apparu, cest notable, au même moment que le mouvement dit " des chasseurs ", bien que, dans nos deux mouvements, chacun se soucie peu de comprendre ce que signifie lautre, au seul bénéfice de calculs politiciens plutôt misérables et au risque de nous marginaliser simultanément...
Jen viens pour conclure à ma seconde remarque connexe : cest le génie de CPNT davoir lié la chasse aux deux grandes questions que son succès populaire pose au monde moderne, celle de la nature et celle de la tradition. Lier Chasse et Pêche avec Nature et Tradition, cest un coup de génie, même sil est inconscient chez nombre de ses partisans : raison de plus pour réfléchir à cet intitulé, qui porte en germe, ou du moins sapproche, dun nouveau paradigme pour le siècle à venir, peut-être le paradigme que tout le monde cherche, et qui pourrait bien avoir à faire avec le mot tradition. Et si la tradition était lultime rempart pour sauver et même retrouver lhumanité de lHomme, sa nature profonde, que tout alentours contribue à menacer et quelquefois à nier ? Pour ma part, afin de respecter lordre logique, jaurais plutôt commencé par " Nature et Tradition ", puis " Chasse et Pêche ", " NTCP " en somme : mais quel que soit lordre, cette formule peut contribuer à fonder une nouvelle modernité, au moins écrire une nouvelle page, au sens où, dans le mouvement des civilisations, linnovation ne fait que retrouver périodiquement les origines, le fil conducteur, et métamorphoser la tradition. Cette formule mérite que nous prenions le temps de la penser dans toute sa profondeur...
Comment expliquez vous le harcèlement dont sont victimes les chasseurs, de la part des amis de Dominique Voynet notamment ?
Cela crève les yeux : ce qui irrite les prétendus écologistes, ce nest pas la défense des animaux, ou superficiellement -car je pense quils sen moquent, du moins la plupart, et je ne les vois guère sinsurger contre les traitements infligés aux animaux élevés en batterie, des poulets qui ne tiennent pas sur leurs pattes à force dêtre surnourris et enfermés dans des cages minuscules, aux veaux ou aux chevaux transportés pendant des jours à travers plusieurs pays avant dêtre abattus dans des conditions lamentables, pour des raisons de rentabilité qui devraient bien davantage alarmer nos grandes consciences que le sort dun oiseau abattu dans son vol...
Ce qui les irrite, en vérité, à travers le mouvement des chasseurs, cest précisément la persistance de la tradition, et dun rapport traditionnel à la nature, ce lien avec les sols et les paysages irréductible à lapproche technocratique du territoire - ce que Madame Voynet a appelé, en présentant sa loi daménagement du territoire le ruralo-ruralisme, comme si elle navait pas assez de mépris pour ce qui échappe à la modernité urbaine et finalement à la mondialisation marchande. Dans un de vos derniers numéros, vous citiez son éloge du fait urbain résolument ouvert sur (sic!), linternational (admirez lélégance de la langue) et vous critiquiez très justement la dichotomie que trace un certain Gérard Charollois, grand pourfendeur de la chasse, entre la France moderne, européenne (tiens, tiens...), écologiste, urbanisée, et cultivée et dautre part les lobbies du rural profond dun vieux pays vécu fantasmatiquement etc... (le respect du français doit aussi faire partie des traditions à abattre... ). De telles déclarations disent à quel point les écologistes, qui parlent de moins en moins du respect de la nature, sont dabord animés dune haine, assez pathologique, du passé, de ce qui vient de lui, cest à dire de ces traditions qui font obstacle au règne mondialiste de la marchandise. Le meilleur signe de cette évolution anti-écologiste du mouvement écolo fut donné lors du naufrage de lErika en décembre 1999, lorsque Madame Voynet neut de cesse de minimiser laffaire pour complaire aux pétroliers, avec lesquels, dailleurs, son mouvement a historiquement partie liée, pour ne pas dire plus...
Bref, cest la vieille lutte des Classiques contre les Modernes qui ressurgit sous les espèces de larchéo-national contre le branché-mondialiste, avec dautant plus de violence que les Modernes avaient cru la partie gagnée mais se découvrent assaillis de tous côtés par le grand retour de larchaïque : ils avaient simplement oublié que larchaïque dune civilisation ne meurt jamais et même, triomphe toujours tôt ou tard. En grec, archè, doù dérive aussi, via le latin, le mot arche, le coffre où les Hébreux gardaient les tables de la loi, et qui signifie le principe, caché mais toujours à loeuvre, ce qui fonde et perdure souterrainement, au point dêtre hors datteinte et invulnérable... CPNT exprime un peu de cette arche dalliance de la civilisation française, cest pourquoi il représente pour les Modernes le danger maximal.
Jobserve dailleurs que, Chasseurs et souverainistes, nous essuyons les mêmes critiques - comme à certains égards les républicains fidèles à la tradition française de la République, tel que peut-être tenté de lêtre, du moins par moments, un Jean-Pierre Chevènement, ou quiconque entend rester fidèle à une tradition. Casser les traditions pour que plus rien ne fasse obstacle à la mondialisation, ou plus exactement à laméricanisation du monde, cest leur seule motivation, quels que soient les dommages infligés par ailleurs à la nature, dont un Cohn-Bendit ou une Voynet nont à lévidence que faire... Mais, dans un monde dont la modernité menace de tous côtés les ressources naturelles, et jusquà ce comble de la nature quest la nature de lHomme (qui est esprit et non machine à consommer, un mortel et non le triomphateur de tous les défis techniques, surenchère finalement dérisoire...), il ne sera pas longtemps possible de prétendre défendre simultanément la Nature et la Modernité - raison pour laquelle je crois que le mouvement écologiste est condamné à plus ou moins brève échéance, bien que les partis survivent, hélas!, après avoir complètement oublié la cause quils prétendaient défendre, comme ces personnages de dessin animé qui courent dans le vide longtemps après avoir dépassé la falaise...
Selon vous, doù est née lincompréhension entre les chasseurs et les non-chasseurs?
Il y a trois niveaux de réponse : dabord, les médias sont indiscutablement gagnés, gangrenés même, par cette culture urbaine et anti-nationale dont je parlais. Larchétype des élites mondialisées quévoquait Chevènement, cest le journaliste. Or, les médias sont devenus les grands arbitres des débats nationaux, beaucoup plus puissants que ne le sont le Parlement et même, hélas, lEtat dans son ensemble. Ces adversaires les plus acharnés de ce que représentent les chasseurs et les souverainistes se soucient peu de faire comprendre leurs messages, névoquant les uns que sous les traits de nationalistes plus ou moins maurrassiens (que lon songe par exemple aux ignobles caricatures que lon inflige à Philippe de Villiers depuis des années sans que nul dans les medias ne paraisse vouloir lentendre pour ce quil dit, et qui est souvent fort intéressant), et les autres sous les traits de casseurs, à loccasion de rixes avec telle ou telle coterie, rixes immédiatement diffusées sur toutes les chaînes de télévision. Il y a manifestement manipulation de lopinion.
Un autre niveau de réponse est aussi possible : lidéologie du progrès a irrigué toutes les consciences, cela depuis le début du XVIIIème siècle en France, comme le montre excellement Pierre-André Taguieff dans un ouvrage publié lété dernier, LEffacement de lAvenir (éditions Galilée), un livre et un auteur où les responsables du mouvement CPNT trouveraient bien des arguments, et des plus précieux, à lappui de leur combat...Ainsi lidée, ou plutôt le réflexe, selon lequel tout ce qui fait appel à la tradition serait un retour en arrière, un retour à des conditions dinsécurité, de précarité ou dinjustice qui furent par exemple celles des temps féodaux, cette idée-là, bien que fausse, est très solidement ancrée dans les esprits et bénéficie de tout ce que lon nomme la force du préjugé. Il faut prendre le temps dun travail intellectuel de fond, et montrer que la tradition ne fait pas appel au seul passé, à ce qui est révolu, mais aussi et dabord à ce qui se transporte dâge en âge à travers bien des métamorphoses et qui est donc capable aussi dassurer, de fonder, de porter un avenir, au sens où tout édifice doit reposer sur des fondations.
Les illustrations de cette idée de tradition créatrice, si mal perçue, sont pourtant innombrables : quand les pays du centre et de lest européens se sont libérés du joug soviétique, leur premièr instrument démancipation et de participation au monde nouveau fut la nation, dans ce quelle avait de plus traditionnel, ressurgi du passé et qui perduraient en silence sous la chape de plomb de linternationalisme prolétarien. Lorsque de Gaulle expliqua ce qui avait inspiré son appel du 18 juin, il parla aussi dun appel venu du fond des âges, qui fut en somme la meilleure réponse au totalitarisme nazi. Lorsque lEspagne est sortie de la dictature franquiste, quel fut son socle démocratique, larche sur lequel la démocratie espagnole put prendre appui ? Le Roi, résurgence dune vieille tradition dunité sans laquelle, lors de la tentative de putsch de 1981, mais aussi face aux coups de butoir du terrorisme, lEspagne eût volé en éclat, en tous les cas naurait pas accédé à la démocratie pacifiée qui lui permit de reprendre sa place dans le concert européen... Croit-on aussi que, parce quils sont de vieilles monarchies et quils tiennent à leurs traditions culturelles et politiques plus que tout autre pays européen, les royaumes du Danemark ou de Grande-Bretagne soient des pays arrièrés ? Ils sont au contraire les plus modernes, parceque leur modernité est assise sur un terrain solide, la tradition... On pourrait même dire que plus une tradition est ancienne, et appartient aux vieux fonds des sociétés, plus elle aura des chances de perdurer au XXIème siècle et peut-être même de le protéger contre les innombrables figures de la barbarie qui les menacent de toute part.
Charles Péguy disait excellement que seule la tradition est révolutionnaire, en ce quelle seule permet de fonder linnovation, sans remettre en cause ce qui fut acquis au fil des siècles (cette phrase magnifique a dailleurs bien dautres sens, que jai développés dans mes livres et quil serait bien long dexposer ici...). En somme, on pourrait faire valoir que les Modernes, par exemple les grands apôtres de lEurope fédérale, sont ceux-là mêmes qui, bien quils tournent le dos à la tradition, nous ramènent aux plus noirs passés, par exemple aux âges féodaux, et on les voit multiplier et même légitimer les féodalités de toutes sortes, économiques, financières, corporatives, etc... Et ce nest pas un hasard si la construction européenne (que je serais plutôt tenté dappeler la destruction européenne) saccompagne dune réccurrente tentative dinterdire la chasse, comme elle le fut dailleurs au Moyen-Age... Il y a là toutes sortes de reflexions à mener, dont je ne vois hélas que fort peu lamorce !
Ceci me conduit à un troisième niveau de réponse: si les Chasseurs sont mal compris, cest aussi parce quils ne se comprennent pas eux-mêmes, au sens où ils nont pas tellement lair de chercher ce qui pourrait expliquer leur succès de 1999 afin de le formuler et de le théoriser tant soit peu, pérénisant et élargissant ainsi leur mouvement. Si, dans une vingtaine de départements, le nombre de voix recueillies par CPNT excède largement le nombre des chasseurs qui y sont recensés, cest bien quil a dépassé et de très loin la seule affaire de la chasse, seul sujet qui semble préoccuper ses dirigeants : cela mériterait pourtant un peu de réflexion, et un travail dexplication que beaucoup de Français sont parfaitement capables dentendre, abandonnant ainsi, peu à peu, ces préjugés qui alimentent " lincompréhension " dont vous parliez et qui est bien réelle
Les chasseurs nont-ils pas une part de responsabilité dans la situation quils vivent ?
Puisque vous insistez sur ce sujet un peu délicat, je vous répondrai franchement que, oui, ils sont responsables, et même coupables. Coupables de ne pas entrependre le travail intellectuel qui pourrait beaucoup élargir leur base, politique et électorale. Les cotoyant chaque fois que loccasion men est donnée au Parlement européen, je mefforce de les inciter à sortir de la stricte question de la loi ou des réglementations de la chasse, et de faire valoir que, sils nélargissent pas la question, ils risquent de se trouver fort dépourvus lorsque la question sera résolue... Je tente aussi de faire valoir les points de convergence entre eux et le mouvement souverainiste auquel je mefforce, avec quelques amis, de donner un peu de consistance intellectuelle, et qui retombe hélas en ce moment dans les délicieuses mais bien vaines méandres de la petite politique départementale, ou municipale...
Car, si vous me trouvez un peu sévère avec CPNT, cest dabord parce que je me sens très proche de ce mouvement (pour lequel jai voté aux européennes de 1989) ; je le suis aussi avec celui de M. Chevènement (pour lequel jai voté aux européennes de 1994, et qui campe sur son pré carré électoral en semberlificotant dans des alliances dignes des combinaisons où se sont engloutis les partis de la la IVème République). Et je le suis plus encore avec le RPF, pour lequel jai évidemment voté en 1999, mais que jai quitté au printemps dernier, malgré le profond respect que minspire Charles Pasqua. Jai reproché au RPF de ne pas engager, lui non plus, cette grande réflexion de fond quouvraient ses succès électoraux, dont ils lui donnaient les moyens, et qui auraient mis à jour de profondes et durables convergences intellectuelles entre chasseurs et souverainistes, du type de celles que je viens de tenter desquisser devant vous. Ce travail intellectuel aurait seul pu fonder un rassemblement authentiquement national capable de dépasser, et de beaucoup, la simple addition de nos scores (addition qui, à elle seule, représentait 20% des suffrages exprimés...).
Jaurais aimé que nous formions à Strasbourg un groupe commun, avec des députés dautres pays très proches de nous ; jaurais aimé que nous organisions un colloque commun, au moins un, que nous ayions une revue commune, où nous aurions fait parler nombre décrivains qui, eux aussi, réfléchissent aux questions de nation et de souveraineté, de nature et de tradition (je pourrais en citer une bonne dizaine parmi les esprits majeurs de notre génération et qui sont actuellement éparpillés et solitaires) : rien ny fit, jai échoué sur toute la ligne, du moins jusquà présent. Dabord parce que les responsables se méfient exagérément des idées (pas eux seulement, lindifférence générale de la classe politique française vis à vis des grands débats intellectuels est abyssale ) ; ensuite, parce quils se laissent prendre par les vieilles logiques politiques, ou plus exactement électorales, et nouent des alliances avec des partis du système, le MDC avec le parti socialiste, le RPF avec le RPR ou la nébuleuse chiraquienne, sans se rendre compte quils se raccrochent à des édifices vermoulus, du moins à terme, abandonnant ainsi ce qui est beaucoup plus précieux que des strapontins municipaux, je veux dire une chance de constituer un véritable pôle dopposition aux partis du Système.
Or, je persiste à penser quun mouvement de type " Tradition et Souveraineté " aurait pu polariser des sensibilités fort diverses certes, mais unies sur deux ou trois questions essentielles : dabord, la promotion dune autre Europe non technocratique reposant sur les peuples et les souverainetés nationales ; ensuite, la réorientation de laménagement du territoire sur une nouvelle conception de la ruralité, de la protection de la nature, et plus largement des traditions ; enfin, et à travers elles, la défense des services publics, de lartisanat, de lagriculture, mais aussi de la culture et de léducation classique, ensemble qui aurait peu à peu offert une véritable alternative aux électeurs français. Dans cette alternative cest nous qui aurions constitué le neuf, la promesse dun avenir plus humain, qui se dégagerait des menaces aujourdhui multipliées par un progrès technique aveugle. Je persiste à penser que lors des prochaines consultations électorales nous aurions pu, non seulement avec nos forces propres, mais aussi en réveillant une part notable de ces abstentionnistes dégoutés de la politique parce quils ny voient plus aucun choix, réunir dabord le quart ou le tiers des Français et devenir ensuite incontournables au point de pouvoir influencer durablement la politique de la France.
Mais je me demande si la plupart des responsables politiques français veulent véritablement changer la politique de la France et sils ne veulent pas seulement conserver peureusement de petits acquis électoraux, lesquels, inévitablement, seffritent faute de souffle. Ce que lon voit abondamment dailleurs, dautant quaucun parti aujourdhui nest vraiment solide, vraiment ancré sur une conception générale du monde. Paraphrasant Péguy, je pourrais dire que, pour nos mouvements au moins, tout a commencé en politique et a fini en politicaille. Cest désespérant .
Pour vous lhomme est donc partie prenante de la nature ? Mais quel est votre rapport avec la nature ?
Lhomme est partie prenante de la nature et réciproquement, la nature est certainement le lien essentiel de lhomme et de lunivers, lien sans lequel il devient fou. Cest même la rupture du lien entre lhomme et sa nature qui minquiète le plus actuellement car lhomme a ainsi perdu sa mesure, et son instrument de mesure. Pensons par exemple aux développements de la biologie qui intervient dans la formation même, cest-à-dire dans la nature des espèces, y compris lhomme, sans que lon prenne le temps de prévoir et dexpérimenter les conséquences que cela pourrait avoir. Ici le politique a complètement démissionné et cest une valeur de plus donnée au paradigme " Nature et Tradition ". Au vieux couple quont formé au fil des siècles ce que Max Weber a appelé " le Savant et le Politique ", sest substitué un couple neuf, le couple que forment le Savant et le Marchand, qui nous entraîne très certainement au pire, car le Politique équilibrait le Savant en ce quil se souciait des conséquences morales, sociales, historiques des découvertes et quil pouvait ainsi le limiter et le canaliser. Or, le Marchand qui a pris sa place, non seulement ne limite pas le Savant, mais encourage parce quil fait de largent avec les innovations techniques, et ce couple est infernal car il ne se soucie, ni lun ni lautre des conséquences sur lhomme, sur la société, il ne se soucie que de limmédiat et jamais de lavenir, il ne se soucie jamais du bien et du mal au bénéfice du seul culte de la découverte et du résultat financier. Un écrivain a pu dire récemment : " on est embarqué dans un bolide qui fonce à toute allure mais qui na plus ni chauffeur, ni freins, ni marche arrière... " (il sappelle Serge Latouche).
Ce nest là que la réalisation de la prophétie que formula en 1941 à Oxford de Gaulle en expliquant que la machine avait épousé le capital et que dès lors ce couple allait prendre possession du monde. Ce qui est évident ici, cest qua disparu de ce fait la nature, à commencer par la nature de lhomme, et ce quil a expérimenté au fil de lhistoire, cest-à-dire la tradition. Nous plongeons ainsi en sifflotant dans une spirale prométhéenne dont nul ne voit la fin.
De cela nous napercevons encore que les premières conséquences dans la vie urbaine contemporaine qui se décivilise à vive allure et non point seulement en France : lorsque je vivais aux Etats-Unis, jétais chaque jour frappé par la rigueur des rapports humains, extraordinairement décivilisés. Ayant un soir perdu mon chemin dans une campagne du Vermont, je me suis hasardé à agiter la clochette dune porte de jardin. La femme qui mouvrit avait à la main un fusil pointé sur mes pieds ! Daniel Cohn-Bendit a dit dans un de ses immortels ouvrages quil aimait le côté sauvage de lAmérique : ces gens acceptent les fusils pour tirer sur les hommes, mais non pour tirer sur les animaux ! Cest la raison pour laquelle dailleurs jai quitté lan dernier Paris pour minstaller, et vivre, jallais dire revivre, dans une campagne française assez typique, aux confins du Berry et du Nivernais. Cette nouvelle vie est pour moi une pédagogie très prometteuse au sens où jy apprends, ou réapprends, bien des choses insoupçonnées. Certes je suis encore un peu le " Parigot " qui débarque aux champs, mais cette aventure qui est dabord intellectuelle et même spirituelle et morale ne fait que commencer, et dégager devant moi des pistes fort intéressantes, notamment pour mes livres en préparation. Jespère que nous aurons loccasion den parler plus profondément un de ces jours prochains...
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