«Tout fout le camp»
Le Saint Hubert, 7 septembre 2001.
Jamais l'expression populaire "tout fout le camp" n'a eu autant de réalité, et jamais sans doute n'a-t-elle eu depuis trois générations une dimension aussi angoissante. C'est l'essentiel qui est menacé de disparaître : les traditions, bien sûr, notamment celles qui sont attachées à notre patrimoine naturel, dont on ne se lassera jamais de répéter que la chasse, la pêche, l'agriculture traditionnelle constituent des éléments d'équilibre indispensables. Mais ce qui disparaît aussi, peu à peu, notamment dans les villes et leurs banlieues, c'est cet élément indispensable de civilisation qu'est l'ordre public, dont on n'a pas assez vu qu'en y soustrayant des zones entières, nous créions une situation explosive propre à remettre en cause la sécurité publique sur tout le territoire, comme vient de nous le montrer l'épisode de Béziers et la révélation effrayante que, dans des caches échappant à tout contrôle de la puissance publique, des individus plus ou moins organisés stockent de véritables arsenaux de guerre (le plus terrible, soit dit en passant, est qu'ils ont été en partie constitués à la faveur du conflit des Balkans sur lequel nous avons nous-mêmes contribué à jeter de l'huile sur le feu en épousant la cause des musulmans d'Albanie...)
A cela s'ajoutent les attributs les plus essentiels de la souveraineté, le droit de la collectivité nationale d'édicter ses propres lois au bénéfice d'un droit européen sur lesquels personne n'a de prise véritable, comme mes amis de CPNT, aux côtés de qui je siège désormais au sein du groupe EDD (Europe des Démocraties et des Différences), s'en rendent compte chaque mois au fil des sessions de Bruxelles et Strasbourg. Voilà que file à présent cet autre attribut de la souveraineté, point cardinal de toute politique économique : la monnaie ! Et ce n'est pas encore tout : il est un élément de notre patrimoine, la langue française, qui elle aussi file à vive allure et plus vite qu'on ne veut le voir.
Insistons sur cette disparition lente et hélas très régulière de notre langue. Certes nous utilisons encore le français dans notre vie quotidienne ; mais nous le faisons de moins en moins, pour deux raisons : d'abord, parce que nous parlons sans plus guère de "scrupule de langue", c'est-à-dire en laissant s'appauvrir notre vocabulaire, se relâcher la synthaxe, et s'incruster dans la langue parlée des mots étrangers que nous intégrions jadis dans notre structure lexicale (c'est ainsi que "raining coat" est devenu en français "redingote" ou que "packed boat" est devenu "paquebot") et que nous multiplions sans leur donner la moindre forme française en sorte que la structure de la langue elle-même, marque du pluriel ou conjugaison, se délite à vive allure.
Il y a encore pire : dans un nombre croissant d'activités professionnelles, les salariés sont obligés de parler anglais. Du cadre d'une grande entreprise tenu de faire ses notes en anglais jusqu'au réparateur de l'ascenseur qui ne dispose plus de notice technique que dans cette langue (ce fut récemment la raison d'un mouvement de grève dans une entreprise de l'Est de la France), c'est un nombre croissant de Français qui sont condamnés, sans l'avoir voulu, et sans en avoir la formation véritable, à vivre dans un univers bilingue. Ceux qui ne peuvent pas suivre sont relégués dans les ténèbres extérieures de la modernité, engloutis dans le fossé qui sépare de plus en plus une élite qui parle anglais et l'immense majorité des Français qui n'y parviennent pas. Il n'est point jusqu'aux députés européens qui ne soient obligés de parler anglais, tant sont nombreux les documents de travail qui sont distribués en version unilingue : demande-t-on une traduction, on vous la promet pour la semaine suivante, quand est passée la date limite de dépôt des amendements... Or, celui qui parle dans sa langue plie sa langue à sa pensée et dit ce qu'il veut dire. Celui qui parle dans une langue étrangère plie sa pensée à sa langue et se trouve condamné à dire ce qu'il peut : c'est la situation précise du colonisé. Lors des prochaines élections européennes, plutôt que d'élire des représentants par les voies démocratiques, faudra-t-il leur faire passer un examen d'anglais ?
Cette dépossession rapide, irréversible si nous n'y prenons garde, semble passer inaperçue dans notre classe politique - si tant est qu'elle s'aperçoive de quoi que ce soit... Dans quelques jours aura lieu à Beyrouth le Sommet de la francophonie qui lui permettra de se gargariser sur la dimension universelle du français. Cette dimension est réelle, certes, et plus solide qu'on ne le croit, mais elle ne peut nous masquer l'essentiel, à savoir que le socle de cette fameuse francophonie est fêlé, et qu'elle disparaîtra bientôt, entraînant avec elle les nombreux atouts, économiques, culturels, politiques, qu'elle nous donne sur la scène du monde, si la France abdique en rase campagne et déclare que son avenir s'écrira désormais en anglais. A elle-même, d'ailleurs, que restera-t-il pour lui permettre de s'appeler encore la France ?
Paul-Marie Coûteaux
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