L’essentiel et l’accessoire

Le Saint-Hubert, 19 décembre 2001

Résumons-nous : un corps militaire, celui des gendarmes, fait plier le gouvernement en un tournemain ; les policiers, obligés de se déplacer en groupes de plus en plus fournis servent autant de cibles que de protections, et beaucoup sont tentés de se replier dans leurs bureaux, conscients d’être, comme dit l’un d’eux, gardiens d’un ordre qui n’existe plus. Les magistrats ne sont même plus en rébellion ouverte contre le gouvernement mais contre l’Etat lui-même, tout farcis de cette culture soixante-huitarde qui tient l’ordre public pour un succédané du fascisme ; les professeurs ont renoncé à enseigner et se laissent peu à peu transformer, sous prétexte de pédagogies nouvelles, en gardiens d’enfants. Ainsi de suite... On en finirait pas de décrire le désordre dans l’Etat.

Pense-t-on pouvoir refonder quoi que ce soit ? La chose est impossible puisque le ressort même de l’action collective, dont les deux pointes, la souveraineté nationale d’un côté, la légitimité populaire de l’autre, sont jetés à l’eau par ceux-là même qui en étaient les gardiens. Empêtré dans une réglementation illisible, au point que plus aucun citoyen n’est censé connaître la loi, fruit de marchandages enchevêtrés entre d’innombrables instances, celle de l’Etat-Nation, mais aussi la Commission de Bruxelles, le Parlement européen, les diverses Cours de Justice européennes ou internationales, et encore les partis, les assemblées locales, les groupes de pression industriels, financiers, médiatiques, etc., les corporations, les syndicats, notamment ceux du service public, etc., l’Etat a perdu à peu près toute autonomie pour mettre en œuvre un quelconque intérêt supérieur. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait plus puisque, dans ce processus, s’est diluée toute autorité suffisante pour imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. Pas question de réforme, sauf si elle comporte soit des crédits soit des droits supplémentaires, qui sont autant de traites allègrement tirées sur l’intérêt général.

Cette spirale paraît irréversible, pour deux raisons au moins : d’abord, parce que la perte d’autorité se nourrit elle-même, de concession en concession. Ensuite parce que, ayant abandonné toute souveraineté à la fois vis-à-vis des féodalités intérieures et vis-à-vis des ingérences extérieures, l’Etat ne représente aux yeux des hommes plus rien qui les dépasse, et par quoi il se fait obéir : ni un Bien commun, ni une voix dans le monde, c’est-à-dire un moyen de faire des citoyens des acteurs de l’Histoire. Ainsi se trouve renversée le cercle vertueux de la souveraineté et de la légitimité, ce que nous avons appelé « souverainisme », et qui est le ressort même de la politique de la France depuis de nombreux siècles : désormais, la dévaluation de l’une entraîne la dévaluation de l’autre.

Une élection peut-elle rompre le cycle de la passivité ? En 92, à l’occasion de Maastricht, en 95, quand ils élirent Jacques Chirac, en 99 encore, ils accordèrent plus de 30% de leurs suffrages aux listes peu ou prou souverainistes, des millions de Français eurent le courage de refuser la fatalité. Certes, chaque fois cette espérance fut déçue et toujours pour la même raison : comme les chefs de la coalition anti-Maastricht s’en retournèrent dans leur camp respectif, qui à droite, qui à gauche, chacun revint sottement à ses appartenances politiciennes, qui, pour n’avoir plus aucun rapport avec la seule question qui surplombe nos années, la survie de la nation, n’en sont pas moins des niches confortables où chacun tente de se créer une identité et à laquelle il tient perinde ac cadaver. Les militants ne sont d’ailleurs pas moins coupables que leurs chefs, la plupart se montrant moins soucieux de créer le rassemblement national, que de circonscrire leur petit territoire et leurs appartenances secondaires, comme si leur véritable identité était d'être de droite ou de gauche et non Français d’abord.

Aujourd’hui, le choix est simple : le rassemblement national ou le chaos. Ni J. Chirac ni L. Jospin n’est capable de réunir ne serait-ce que son camp, lequel ne représente même pas la moitié de la moitié des Français qui s’intéressent encore à la politique ; l’élection de l’un comme de l’autre ne ferait que prolonger la pente et condamnerait la France à disparaître ou du moins à subir une très longue éclipse. Que l’on juge de ce que peuvent faire ceux qui croient encore aux chances de la France : s’unir autour du seul homme qui ait encore le courage de croire en elle et qui a des chances de bousculer sérieusement les oligarchies en place, ces oligarchies qui ne méprisent pas simplement la France, mais le peuple français lui-même et dans ses profondeurs.

Tandis que la France glisse au néant, a-t-on le droit de juger que rien n’est plus important que les dates d’ouverture et de fermeture de la chasse ? Espérons qu’en cette circonstance nationale majeure que sera la prochaine élection présidentielle, la grande majorité des chasseurs seront avant tout des citoyens français, et peut-être même, compte tenu des traditions dont ils sont les gardiens, des militants de la France.

Paul-Marie Coûteaux