Les cercles d'appartenance de la France
par Paul-Marie COÛTEAUX
Je remercie d'autant plus mon ami Georges Berthu et mes amis du groupe MPF du Parlement européen de m'avoir convié à cette journée que, d'une part, je ne fais pas partie de leur délégation puisque j'appartiens à la délégation souverainiste du groupe EDD (où siègent aussi les Français de "Chasse, Pêche, Nature et Tradition"), et que, malgré cela, Georges m'a proposé un sujet qui est un morceau de choix, cette réflexion sur "Les cercles d'appartenance de la France" qui, à l'heure de ce qu'il est convenu d'appeler "la crise irakienne", paraît être le grand sujet du jour.
Sur l'Europe, en effet, nous sommes en parfait accord, tous ici, sans même qu'il faille introduire des nuances. D'accord si complètement d'ailleurs que voici deux ou trois mois lorsque le mensuel L'indépendance, qui est le porte-voix du mouvement que j'ai lancé l'année dernière, "L'entente souverainiste", a consacré son dossier mensuel à la définition de "l'Europe que nous voulons", c'est tout naturellement que notre comité de rédaction s'est tourné vers Georges Berthu car il est pour tous les souverainistes le meilleur connaisseur de la mécanique européenne et notre porte-parole naturel. Mais comment situer l'Europe dans les cercles de l'action diplomatique française ? Autrement dit : la France appartient-elle à l'Europe, à la francophonie, à l'ensemble méditerranéen, à l'ensemble atlantique ? Ou tout simplement au monde dans son entier sans distinction de cercles privilégiés ?
Notre tentation est de répondre que la France n'appartient à rien d'autre qu'à elle-même, à son héritage, à sa tradition politique et diplomatique ; il lui importe avant tout d'être fidèle à l'idée d'elle-même. Si je m'aventurais dans les digressions philosophiques, à quoi le titre d'ailleurs m'invite, je dirais sur le mode platonicien que la France est d'abord une idée, en sorte qu'elle n'est pas de ce monde, que l'Idée de la France ne doit même pas appartenir au monde terrestre. Et c'est bien parce qu'elle est dans l'invisible qu'elle est pour nous impérissable. De ce point de vue, la question n'est pas tant l'appartenance de la France que celle des solidarités élémentaires de notre diplomatie et pour commencer celle du sentiment d'appartenance des Français. En somme, comment les Français se situent-ils dans le temps et dans l'espace ?
Voilà une question que l'on ne pose pas assez souvent et qui pourtant se révèle au grand jour dans les périodes de crise : dans les circonstances d'aujourd'hui, les Français doivent se demander quelle est leur solidarité fondamentale - ce qui, à travers la question purement diplomatique, pose une question plus grave, notre "être au monde". C'est ce genre de choix, bien au-delà des querelles sur la "gestion de la cité", qui donne à la politique toute sa dimension, tout son drame, et qui explique la passion que nous y mettons. Or il est frappant de constater que l'on ne pose que très rarement aux Français, pourtant consultés sur à peu près tout, la question de leur appartenance fondamentale, celle qui les situe dans l'univers.
Figurez-vous que la question a été posée, tout de même, par un organe de presse qui s'appelle Phosphore, mensuel destiné aux 15-20 ans. Dans son numéro de janvier 98, Phosphore a demandé à ses lecteurs : parmi les appartenances suivantes, quelle est pour vous la principale ? Le monde, l'Europe, la France, votre région, votre ville ou votre quartier ? Que croyez-vous qu'ils ont répondu ? De loin les deux réponses les plus fréquentes sont : d'abord le monde (27 %) et, juste derrière, la France (26 %). Assez loin derrière arrive, en troisième position, la région avec 15 % (ces 15 % ne sont d'ailleurs pas uniformes puisqu'il y a des pics en Alsace ou en Bretagne et de grands creux ailleurs, par exemple dans la région Centre). Puis vient en quatrième position seulement l'Europe (11%). Enfin, au fond de la classe, arrivent la ville (8,5 %) et finalement le quartier ou la cité (7 %). 5 % ne savent pas à quoi ils appartiennent et peut-être pensent-ils n'appartenir qu'à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien, mais cela ne fait qu'un tout petit étiage...
Les 53 % qui répondent "le monde" ou "la France", c'est nous (nous, je veux dire les souverainistes), nous qui n'opposons pas du tout ces deux appartenances. Nous savons bien qu'appartenir à la France et appartenir au monde c'est la même chose car c'est par l'une que nous appartenons à l'autre. Sans la France, nous n'appartenons même pas au monde, nous sommes des riens dans le temps et dans l'espace. C'est peut-être ce que veulent les marchands, parce que les riens, comme tous les gens creusés de vide, n'ont qu'une chose à faire, c'est consommer, acheter, compenser par l'argent l'absence d'être.
L'appartenance au monde est pour nous, en effet, la toute première. Autrement dit, la France est une puissance mondiale ; elle a les moyens de l'être. Cela ne va pas de soi, et c'est pourtant le point sur lequel nous devons absolument tenir bon. Les européistes nous disent : "La France est trop petite ! Sans la dimension européenne, on ne pourra rien faire, nous disparaîtrons...". Evidemment, il s'agit d'une pure sottise puisque, tout à l'inverse, c'est l'Europe qui nous prive de nos instruments d'action. La politique étrangère et de sécurité commune qui est notre instrument de participation au monde supposé, c'est du vide. Je raconte souvent cette anecdote qui m'est arrivée à New-York quand j'étais un collaborateur de Boutros-Ghali à l'ONU : un jour, le ministre des affaires étrangères français avait fait un discours parfaitement insipide et, je m'étais permis le soir de m'en étonner auprès de lui. Il m'avait répondu : "Evidemment, mon discours ne disait pas grand chose, mais vous savez la France préside l'Union en ce moment. Comme nous ne sommes d'accord sur rien, je n'avais qu'une chose à dire : rien !". C'était Roland Dumas, et ce "rien" lui allait parfaitement. Mais la chose est grave, car renoncer à soi pour rien, c'est accepter de disparaître.
Comme dit Philippe de Saint-Robert, comme l'ont démontré l'Ambassadeur Robin ou, à l'instant, Dominique Souchet, "l'Europe ne peut parler d'une seule voix que pour ne rien dire". Et la preuve en est faite aujourd'hui de façon éclatante, une nouvelle fois. L'Europe n'est pas un instrument de participation au monde. Or, il est d'autant plus regrettable de tout lui sacrifier que la France a les moyens d'être une puissance mondiale. La France n'est pas une moyenne puissance, c'est une grande puissance, y compris par sa démographie. La puissance démographique française n'est pas aussi médiocre qu'on se plaît à le croire. Les démographes prévoient que, dans vingt ans, la France sera le pays le plus peuplé de l'actuelle Union européenne et, derrière la Russie, la deuxième en Europe. L'apport immigré y est pour une large part, du moins la première génération, puisque très tôt les comportements démographiques se normalisent. Or le poids de la population française qui est actuellement non pas de 59 millions d'habitants, comme on l'a répété si sottement ces dernières années, notamment lors du traité de Nice, mais de 62 millions (car il faut aussi comprendre les Dom-Tom), a une incidence politique directe dans le cadre européen puisque la pondération des voix au Conseil, comme le nombre de députés au Parlement de Strasbourg, est calculé en fonction d'elle. On comprend d'ailleurs pourquoi l'Allemagne, à l'inverse de la France, gonfle sa démographie en comprenant dans sa population les "Östlander", c'est-à-dire les Allemands de souche vivant hors de son territoire, ainsi que les "Geistarbeiter", c'est-à-dire les travailleurs étrangers. Mais la réalité est que l'Allemagne ne compte pas 80 millions mais 74 millions d'habitants au sens français du terme...
Les Français aiment à se déprécier et à négliger leurs atouts. De même que nous sommes allés répétant que la démographie française était anémiée (et certes elle aurait bien besoin d'une grande politique familiale et d'encouragement des naissances), de même on néglige les facteurs plus politiques comme notre droit de veto à l'ONU qui, jusqu'à une date récente, n'attirait que des quolibets. J'entends encore, lorsque, dès octobre dernier, l'Université d'été de l'Entente Souverainiste réclama dans son communiqué final l'usage du droit de veto dans l'affaire irakienne, le rire que souleva auprès d'un correspondant de l'AFP la lecture du communiqué : "le droit de veto, mais vous n'y pensez pas !". Si ! Nous y pensions, de même que nous pensons que la France a d'autres atouts pour être une puissance mondiale, des atouts laissés en friche, notamment ses départements et territoires d'Outre-mer qui nous donnent des instruments d'action plus précieux qu'on ne le croit sur presque tous les continents, puisque la France est à peu près le seul pays multicontinental de la planète. Ainsi de suite. Est-ce par paresse ou par pusillanimité que nous nous déprécions ainsi ?
Regardons le monde tel qu'il est, et mesurons nos atouts. Si les Etats-Unis craignent tant l'opposition française, bien davantage que l'opposition allemande, ou même le veto chinois ou russe, c'est en raison de l'influence mondiale de la France, influence que n'a pas et n'a jamais eue l'Allemagne, que n'a pas ou n'a plus la Russie, et que n'a pas véritablement, du moins pas encore, la Chine. De ce point de vue, on peut dire que l'opposition allemande à ce que l'on appelle la guerre à l'Irak - qui ne sera pas une guerre mais un coup de main, cette opposition n'est pas très grave pour Washington. Elle ne signifie pas une opposition au jeu mondial de l'imperium, mais bien plutôt un refus de s'engager dans des aventures extérieures à l'Europe. L'Europe reste le champ d'action privilégié de Berlin, où sa ténacité est loin d'être désarmée par ses difficultés économiques. La France peut en prendre la mesure à ses dépens, à mesure que progresse la logique fédérale, comme l'a justement rappelé Elizabeth Montfort tout à l'heure.
Ce n'est point le temps ici de rappeler les facteurs de puissance de la France tant ils sont nombreux et, surtout, divers, puisque notre palette de puissance est fort équilibrée : passons sur la puissance économique, industrielle et agricole, qui reste l'une des premières du monde, même si elle connaît des hauts et des bas, notamment en raison de l'abandon de la politique industrielle et surtout de l'incurie dont ont fait preuve, depuis bientôt trente ans, une incroyable succession de gouvernements nuls - à tout le moins dépourvus d'ambition. Il faudrait insister sur un facteur aujourd'hui décisif, le facteur idéologique que l'on pourrait appeler "culturel" ou "psychologique". Ne négligeons pas la faculté qu'a la politique de la France de susciter de par le monde des émotions vives, de remuer les esprits et de s'attacher des sympathies bien au-delà de son influence réelle. Dominique de Villepin a magnifiquement convoqué ce pouvoir des mots, l'autre jour, devant le Conseil de Sécurité, s'attirant des applaudissements spontanés qui, comme l'a lâché sous le coup de l'émotion le commentateur de NBC, symbolisaient les "applaudissements du monde". C'est un pouvoir énorme aux mains de la France que de symboliser la liberté des peuples et, par là, la Liberté. Nous ne nous en servons pas assez...
La France a donc les moyens de mener une politique mondiale, d'appartenir de plain pied au monde, et je le répète, c'est en cela qu'elle est la grande concurrente, aujourd'hui, des Etats-Unis. Cette situation est d'ailleurs dans son génie propre : souvenez-vous du magnifique résumé qu'en a donné de Gaulle dans une page des "Chênes qu'on abat" : "Mon seul rival international, c'est Tintin : nous sommes les petits qui n'ont pas peur des gros". Je citerai à l'appui une anecdote : lorsque j'ai quitté mon poste au Cabinet du Secrétaire général de l'ONU en 1993, le numéro deux de la délégation américaine à qui je faisais mes adieux m'a dit exactement ceci : "J'aime la France, mais maintenant vous êtes nos seuls adversaires. La Russie est morte, la Chine est sous contrôle, mais vous, vous restez imprévisibles et nous avons toujours peur de rencontrer cette satanée France avec sa francophonie sur notre chemin!". Il m'a dit cela avec bonhomie et en riant, mais je crois que ses propos prennent une certaine illustration par les temps que nous vivons. Longtemps je n'ai pas osé raconter cette anecdote par crainte de n'être pas cru. Aujourd'hui, on ne peut écarter cette boutade d'un revers de main : elle cache un défi terrible et la question est de savoir si nous acceptons de le relever...
Nous ne le relèverons pas seuls, quoi qu'il en soit. Autant je pense que la France a une dimension mondiale, autant il me paraîtrait suicidaire de mener seuls une politique d'indépendance et de ne pas nous appuyer sur des solidarités élémentaires, des cercles d'appartenance privilégiés. On pourrait dire qu'il y en a six, qu'il est d'ailleurs facile de décrire puisque, si l'on veut bien reprendre la phrase de Napoléon : "La politique d'un pays est tout entière comprise dans sa géographie", sagesse profonde qui n'est d'ailleurs qu'une illustration de la politique naturelle. Il saute en effet aux yeux, à regarder une simple carte que la France est engagée dans six cercles tout simplement parce qu'elle a six côtés : la frontière du Rhin nous engage dans une relation particulière avec l'Allemagne, toujours délicate mais qui, si elle est équilibrée et tient compte de nos différences fondamentales, peut être, à l'occasion, fructueuse. La frontière alpine nous ouvre sur la Mittel-Europa, notamment balkanique, dans laquelle notre rôle ne fut certes pas négligeable bien que nous l'ayons négligé dans la crise yougoslave. Notre façade méditerranéenne, ensuite, est l'une des plus précieuses, la France demeurant en dépit de tout la première puissance riveraine de la Méditerranée. La frontière avec l'Espagne est le symbole de notre latinité et du poids que notre pays garde en Amérique Latine. La façade atlantique est une ouverture vers le grand large aussi bien américain qu'africain et ce que l'on appelait naguère "les colonies", aujourd'hui l'Outre-mer. Enfin, la Manche nous engage peu ou prou aux côtés du monde anglo-saxon, et d'abord de l'Angleterre, dont l'histoire a maintes fois prouvé qu'elle pouvait être aussi bien une menace que, selon les circonstances, un appui. Bref, la France, de par sa situation géographique et sa complexion particulière, compose sa trame diplomatique avec de nombreux fils, plus nombreux que ceux dont disposent la plupart de nos partenaires européens.
Pour simplifier et puisqu'il est impossible d'entrer dans le détail de tous ces cercles d'appartenance, je pense que nous pouvons réunir ces six cercles en deux groupes fondamentaux : ce que l'on pourrait appeler d'une part la dimension continentale, autrement dit européenne, d'autre part la dimension maritime. Observons au passage que, disant cela, nous ne sortons pas de la politique naturelle puisque, chacun peut l'observer, la géographie de la France réalise un parfait équilibre entre la terre et la mer, le continent et le grand large, ses trois frontières terrestres étant à peu près de même dimension que ses trois façades maritimes. Et l'on pourrait ajouter qu'une bonne politique consiste à équilibrer autant que possible ces deux dimensions et faire en sorte, pour reprendre les termes dans lesquels la question se pose aujourd'hui, que l'Union européenne entre autant dans nos préoccupations et nos priorités que la francophonie.
Europe, francophonie : ce sont nos deux points privilégiés, deux cartes à jouer ensemble puisque nous ne pourrons être forts par l'une que si nous le sommes aussi par l'autre. Un mot, donc, pour finir sur chacune de ces deux appartenances cardinales.
Commençons par la francophonie, dont Aymeric Chauprade a montré ce matin les atouts. C'est une carte beaucoup plus importante qu'on ne le croit. Je rappellerai par exemple qu'à deux reprises dans les dix dernières années, lors de sommets francophones, la France a pu, grâce à elle, donner du poids à deux de ses positions politiques qui, sans elle, eussent paru isolées. D'abord en 1993, au sommet de l'Ile Maurice, où le Président de la République d'alors, François Mitterrand a réussi à faire approuver le thème de l'exception culturelle. C'est sur l'entité francophone que la France a pu s'appuyer pour lancer le thème de l'exception culturelle à l'OMC, avec quelques succès, finalement. Seconde illustration, à Beyrouth, en octobre dernier, lorsque Jacques Chirac a pour la première fois montré des signes de résistance à l'empire dans l'affaire irakienne. A deux reprises, la francophonie a été un poids inattendu pour la France, et là aussi les sarcasmes n'ont pas manqué. Mais aujourd'hui comptez les voix au Conseil de Sécurité ! La solidarité francophone n'est pas négligeable, je le répète et nos partenaires savent bien qu'au Conseil de Sécurité, la France est autre chose que la France en grande partie grâce à la dimension francophone. Je vous en prie, Philippe, faites en sorte que les vôtres, vos proches, les membres du MPF, approfondissent le thème de la francophonie, si prometteur pour l'avenir, thème que vous utilisez souvent, d'ailleurs, et dont les Français ne mesurent pas encore toutes les promesses.
Et puis, il y a évidemment un autre cercle, l'Europe. Nous appartenons à l'Europe et nous avons certainement un rôle de grande puissance aussi et d'abord en Europe. L'expérience est faite d'ailleurs que la France depuis un mois a plus d'écho, c'est un paradoxe, a plus d'écho à l'échelle mondiale qu'elle n'en a à l'échelle européenne, parce qu'elle a réussi à faire entendre sa voix de façon beaucoup plus claire dans une enceinte universelle comme l'ONU que dans le cadre européen, où son poids va diminuant à mesure des "élargissements" successifs...
De ce point de vue, je pense que nous devrions nous opposer à l'élargissement de l'Europe, non pas seulement à l'entrée de la Turquie - je suis bien d'accord avec Alexandre Varaut sur ce point - qui, dans la conception qui prévaut actuellement de l'Europe, c'est-à-dire la dissolution des frontières, serait évidemment criminelle. Mais aussi à toute forme d'élargissement. Celui-ci entre dans les vues allemandes et américaines puisqu'il aurait pour premier effet de dissoudre toute volonté politique proprement européenne au profit d'une dilution dans la myriade de petits Etats régionalisés, fédéralisés, autant dire balkanisés, c'est-à-dire une succession de petites Suisses où l'Allemagne avec sa position centrale, et surtout les Etats-Unis, ne trouveraient évidemment nulle opposition. C'est le vieux principe de tous les empires : "diviser pour mieux régner". L'élargissement, c'est la division ! La France doit obstinément travailler à l'unité du continent en s'appuyant bien entendu sur l'Allemagne, mais aussi sur la Russie - et je dirais d'abord sur la Russie, Dominique Souchet ne me démentirait pas. En divisant le continent nous l'affaiblissons ; nous ne pourrons le renforcer qu'en établissant de véritables alliances d'Etat à Etat avec les seuls Etats qui ont une véritable dimension européenne : Berlin et Moscou. Je renvoie sur ce point à l'ouvrage de Henri de Grossouvre et à la tribune qu'il a donnée dans un récent numéro de l'Indépendance sur la nécessité de construire un axe Paris-Berlin-Moscou.
Tous ces points mériteraient de très amples développements, car c'est le tableau d'une politique étrangère qui se trouve ainsi esquissé. Si l'on veut bien retenir l'essentiel, d'une part que la France a les moyens de mener une politique mondiale, d'autre part qu'elle doit, pour ce faire, jouer toutes les cartes que la géographie lui donne, pour résumer la carte européenne et la carte maritime, on mesurera alors combien est grande la difficulté pour la France, pour son gouvernement, et pour le chef de son Etat de tenir en mains tant de fils dans le but de mener une politique conforme à ses atouts. Il lui faut une grande clarté dans la conception, un grand doigté dans l'exécution, et aussi peut-être surtout une grande éloquence pour la mettre en mots, et ainsi la faire comprendre par les Français eux-mêmes. Pendant longtemps, cette difficulté a été résolue par ce que je pourrais appeler le logiciel capétien, qui supposait à la tête de l'Etat unité, légitimité et fermeté. Mais la providence est bonne fille, je veux le croire, avec la France. Elle lui donne, quand il le faut, et surtout à l'heure des grands périls, un homme capable de réaliser la synthèse et de lui donner la clarté nécessaire. Cet "Homme de la nation", je veux croire qu'à l'heure où des périls très graves menacent notre unité, notre indépendance, notre voix dans le monde, c'est-à-dire notre grandeur, la providence nous le donnera une fois encore.