Chevènement a raison
Libération, juin 2000.

En France, poser la question de l’Europe revient toujours, tôt ou tard, à poser celle de l’Allemagne ; il s’agit peut-être même de la question politique française par excellence, tant il est vrai que la France, Royaume, puis République, dut sans répit s’affirmer face au Saint empire romain germanique, puis aux diverses résurgences du Reich.

Il n’y a là nulle question morale : par son histoire comme par sa géographie, l’Allemagne, qui se veut héritière de l’empire romain, sous le nom de chrétienneté jadis, sous le nom d’Europe désormais, se veut le centre et l’âme d’un continent au centre duquel elle est placée, où elle ne se reconnaît aucune frontière définitive, et dont elle estime de son devoir de réunir toutes les composantes pour affirmer son identité blanche face au reste du monde. La France, quant à elle, a toujours considéré que la force de l’Europe résidait dans sa diversité, diversité culturelle, donc politique, toute construction européenne ne pouvant être bâtie que sur les Etats, leur souveraineté, leur entente et leur coopération.

Il y a certes, en France aussi, des nostalgiques de l’unité carolingienne, comme il y a en Allemagne, surtout dans l’Allemagne rhénane, des hommes d’Etat qui croient à la légitimité des frontières. Mais les dominantes sont incontestablement très contrastées de part et d’autre du Rhin entre les tenants de la Nation et ceux de l’Empire. Une fois encore, l’opposition de ces deux schémas est politique et non point morale, et si l’auteur de ces lignes est nettement favorable à la formule nationale en ce que elle seule permet le débat et finalement l’élaboration d’un Bien Commun librement consenti, c’est-à-dire la République, il n’en reconnaît pas moins que la formule unitaire, l’effacement des frontières, le grand bloc continental réunissant tribus et régions, Stämme et Länder, a aussi sa logique. Ainsi, lorsque Charles Quint estimait que la mondialisation de l’époque (c’est-à-dire la découverte de l’Amérique et des grandes routes maritimes ouvertes par les caravelles) rendait nécessaire l’union de la chrétienneté autour de la couronne impériale. Il n’en demeure pas moins que la France ne pouvait y consentir et que s’opposer aux "Impériaux " était dans sa nature, plus exactement dans sa politique, et surtout dans sa géographie, puisque, à la différence de l’Allemagne nos larges façades maritimes nous ouvrent de toutes parts sur le monde. Il n’est pas indifférent de noter que François Ier ne réussit à déserrer l’étau des impériaux qu’en faisant alliance avec le grand Turc, comme au XIXème siècle la France battue à Sedan refit ses forces grâce à l’aventure coloniale de Jules Ferry, comme au XXème siècle, l’appel du 18 Juin rappela que la France battue sur le continent pouvait continuer à lutter contre le nazisme à partir de l’outre-mer. Que la France appartienne au monde au moins autant qu’elle appartient à l’Europe n’est pas seulement l’essence du gaullisme, c’est aussi celle de la politique française à travers les siècles. Nous posons donc sur l’Europe un regard qui ne peut pas ne pas être différent de celui de la grande puissance continentale, notre voisine : c’est l’éternelle fracture rhénane.

La récente proposition de M. Joska Fischer tendant à créer un noyau dur européen autour duquel s’agrègeraient les marches du continent ne peut se comprendre que par l’obsession germanique de " l’Union " à tout prix ; et, de même, la vive réponse de M. Chevènement ne se comprend que par le refus séculaire de consentir à faire l’Europe aux conditions allemandes. Quand le Ministre de l’Intérieur rappelle l’épisode du nazisme, dans une formule en effet un peu trop " concentrée ", il signifie évidemment qu’elle demeure dans la ligne de ce que Goebbels a maintes fois appelé " l’Europe nouvelle ", quand il expliquait qu’elle seule pouvait " s’opposer à la ploutocratie américaine et à l’ogre bolchévique ". Il y a là une simple constante de la politique allemande : que l’on se reporte à l’étude remarquable que publia M. John Laughland sous le titre " The tinted source : the undemocratie orginis of the european idea " (Little and Brown ed) (traduction française en cours) comme au récent ouvrage de M. Pierre Hillard sur le " réaménagement " de l’Europe allemande (FX. de Guibert ed).

Comme nous l’avons nous-mêmes écrit dans plusieurs ouvrages, il était fatal que la question resurgisse tôt ou tard dans la ligne de ce qui fut en 1994 le mémorandum allemand de MM. K. Lamers et W. Schaüble, pour qui les nations, devenues des " coquilles vides " (sic) n’avaient plus d’autre avenir que leur congrégation dans un " noyau dur " européen. C’était alors la CDU, c’est aujourd’hui un ministre vert d’un gouvernement SPD, signe que ce réaménagement de l’Europe allemande réunit toutes les tendances politiques outre-Rhin comme la réponse française dépasse aussi les clivages partisans de notre politique intérieure. Le projet allemand est accepté par les divers tenants de l’abaissement national, ce que Régis Debray a appelé les " Démocrates " par opposition aux Républicains, vieille opposition qui était jadis celle des Bourguignons et des Armagnacs : M. Bourlanges (UDF) applaudit autant M. Fischer que M. Hollande (PS). A l’inverse les Républicains, communistes, gaullistes ou " Jacobins ", constituant le front souverainiste, se dressent face à un scénario dont ils ne voient que trop bien à quelle tradition allemande il se rattache et vers quel drame il entraîne l’Europe.

La menace est d’autant plus grave aujourd’hui que la proposition de M. Fischer resurgit dans un contexte où le projet européen paraît durablement enlisé. Les signes de cette panne européenne se multiplient : il y a d’abord la situation de l’euro qui ne peut plus se redresser puisque les voies d’intervention de la BCE ont fait la preuve de leur impuissance et que la prospérité apparente des économies européennes depuis un an ne semble nullement impressionner les marchés. La vérité est que les marchés anglo-saxons veulent la perte de l’euro et le font chuter par paliers. Il se passe ce que nous avions prévu : qu’elle soit ou non souhaitable, la monnaie unique n’est de toute façon pas possible, puisqu’elle n’est l’expression d’aucune autorité politique, et se trouve ainsi condamnée à flotter dans les airs. Une seule chose peut désormais la sauver : que l’Allemagne entreprenne de constituer autour d’elle ce pouvoir politique si manifestement défaillant et que le volontarisme de Berlin dicte à l’Euroland les conditions économiques et sociales de ce sauvetage. Ainsi l’euro n’aura fait que survolter, comme malgré lui, un nouvel impérialisme allemand.

Cette conjoncture explique le succès de la " contribution " de M. Fischer qui tombe à pic, au milieu d’une multitude d’incertitudes sur l’avenir de l’Union que l’on ne peut énumérer ici qu’en vrac : la Conférence Intergouvernementale ouverte il y a trois mois n’est toujours pas parvenue à fixer son ordre du jour, enlisement lourd de menaces pour la réussite de la prochaine Présidence française ; la Commission Prodi s’affaiblit de mois en mois, non seulement en raison des menaces de démission de son Président, mais aussi à cause de difficultés internes révélées par le refus, voici quelques jours, de la Cocobu (Commission du contrôle budgétaire du Parlement européen) d’accorder la décharge budgétaire pour l’année 1998. Quant aux opinions publiques, leur foi dans l’Europe s’effiloche partout et ce n’est pas la malencontreuse affaire des OGM imposée aux Etats par les institutions européennes, celle du faux chocolat, celle des marchés en plein air bientôt interdits par l’application d’une directive absurde ou encore l’affaire Rézala qui donne à entendre qu’il vaut mieux assassiner plusieurs personnes qu’une seule pour pouvoir encourir une très lourde peine et échapper ainsi à l’extradition au Portugal (affaire honteuse puisque l’Europe a fait disparaître depuis Schengen tous les contrôles aux frontières), qui risquent de sortir les peuples de leur euroscepticisme grandissant. Dans ce contexte, la fuite en avant dans un élargissement à tout va, incluant la Turquie et s’étendant, comme jadis le vieux rêve d’Alexandre, jusqu’aux rives de l’Indus, car nul empire ne parvient jamais à fixer ses frontières durablement, donne ses chances au projet de l’Allemagne, assorti de son habituel chantage sur le thème : " vous suivez à nos conditions ou l’Europe s’effondre ". Au fond les européistes français sont condamnés au mutisme, reflet de leur errance intellectuelle aussi longtemps qu’ils n’auront pas fait clairement le choix d’un fédéralisme pur et, c’est le cas de le dire, " dur " tel qu’il figurait déjà dans la déclaration Schuman dont nous venons de célébrer le cinquantième anniversaire, tant il est vrai que le fédéralisme intégral et la disparition de l’Etat nation est la vraie nature du projet européen de Monnet et Schuman.

A l’évidence, nous approchons de l’heure de vérité qui déjà commence à déplacer les lignes du paysage politique français ; il n’y aura de moins en moins place pour des entre-deux du type fédération d’Etat-nation, sorte de bouillie pour les chats politiciens tentant de marier les contraires, puisqu’une la formule fédérale détruit le pilier nécessaire de la nation qu’est la souveraineté. Comme l’a dit William Abitbol dans ces colonnes (Libération du 19 mai) " entre les fédéralistes et les souverainistes il n’y a rien ". Il est donc fatal que se constitue une vaste nébuleuse de type troisième force réunissant socialistes, verts, démo-chrétiens, ainsi qu’un RPR plus ou moins " UDFisé ", coalition qu’esquisse déjà la cohabitation dans une posture qui n’est pas sans rappeler les "apparentements " de la IVème République. Et il est non moins inévitable que se dresse face au parti de l’abandon un Rassemblement souverainiste déterminé à sortir de la mécanique de Maestricht, d’Amsterdam et maintenant de Berlin, en replaçant le projet européen sur ses bases indispensables que sont les Etats souverains : ce nouveau rassemblement national émerge peu à peu parmi bien des difficultés et des crises, signes inmanquables du passage du vieux au neuf, d’une grille droite-gauche disqualifiée au bénéfice d’une nouvelle offre politique. A l’évidence M. Chevènement est aujourd’hui de ce nouveau rassemblement, une figure indispensable.

Paul-Marie Coûteaux

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