La politique étrangère de la France :
une question théorique.
(Marianne, juin 1999)
Des
innombrables dégats que provoque l’actuelle guerre dans les Balkans,
les plus durables se produisent peut-être dans nos esprits. Images et
commentaires achèvent de pulveriser ce qui restait des cadres
conceptuels où se sont longtemps inscrits les principes de la politique
étrangère de la France et qui se noient sous nos yeux dans une aimable
bouillie. Si la France donne le sentiment de prendre part à une guerre
sans l’avoir véritablement décidé, et parcequ’il lui paraitrait
impossible de faire autrement; si le Président de la Répubique, après
avoir pris acte de ce que les conditions qu’il avait mises au retour de
la France dans l’OTAN n’étaient pas réunies, s’y résout finalement sans
l’avoir formellement décidé, ni annoncé, c’est qu’elle a perdu la “mère
des batailles”, celle de la Souveraineté, et par là ses moyens propres
de comprendre le monde et d’y participer. Faute de savoir encore poser
en termes théoriques les questions internationales, et notamment celle
de la Paix et de la Guerre, c’est notre politique étrangère qui, du
coup, devient toute théorique, au point de ne plus disposer de la
moindre capacité d’initiative. Pour illustrer l’ampleur de ce
déssaisissement idéologique, il suffit d’examiner le cadre conceptuel
où s’inscrit en France la Guerre, celui de la « défense nationale
», deux mots l’un et l’autre obsolètes.
Il n’est
pas anodin de passer de la notion de défense à celle de
sécurité : ce dernier mot, traduit de l’anglais security, répond
parfaitement au souci militaire des Etats-unis, comme d’ailleurs de
tout empire, celui de maintenir l’ordre dans sa sphère d’influence. Les
trois buts, forts rationnels, que poursuit dans cette affaire
Washington, répondent à cet impératif : aussi bien l’élimination
de ce qui pouvait rester d’influence russe en Europe que l’introduction
dans le jeu continental d’une Turquie imprudemment laissée de coté par
les Quinze -et avec elle, hélas, son poids dans les zones pétrolières
du Caucase et d’Asie centrale- ou la politique de balkanisation de
l’Europe par l’exarcerbation des tensions ethniques, en commençant par
son traditionnel point faible balkanique, ces trois objectifs répondent
au simple souci de tout gendarme qui entend placer under control
une zone potentiellement rebelle, en l’occurrence l’Europe et ses
nations.
En revanche, en participant à cette opération de
police universelle, la France est loin, très loin, de ses missions de
défense du territoire et de ses ressortissants, seul cas où une nation
stricto sensu peut faire la guerre -raison pour laquelle la France
reconnait traditionnellement des Etats, et non des Gouvernements,
principe d’ailleurs lui aussi oublié. Le mot défense appartient
au vocabulaire national, celui de sécurité au vocabulaire
impérial, et s’inscrit donc dans une logique exactement inverse.
L’autre
concept abandonné est celui de Nation, qui s’oppose à deux fronts
aujourd’hui triomphants, la logique impériale et la logique ethnique,
lesquels ne sont d’ailleurs que trop complémentaires. Faute de savoir
encore penser la Nation, comment penser l’ordre inter-national et y
participer? Avoir conçu l’ordre européen à partir d’un “bloc
occidental” en niant les équilibres de ses nations, en excluant la
Russie, la Turquie, les nations d’Europe centrale et balkanique, cette
erreur historique ne pouvait que provoquer des déséquilibres dont nous
n’avons pas fini de voir les enchainements -d’autant plus graves que,
demeurées à la périphérie d’un continent dont elles font pourtant
partie, elles fournirent à Washington et à son organisation intégrée,
l’OTAN, de faciles patures, qu’il est aisé d’agiter contre la “petite
Europe”, nasse où se trouvent prises la nations, la France en tête :
cette Europe profondèment déséquilibrée sera la dernière folie des
européens.
La première Bérézina fut intellectuelle : sauf le
dernier quarteron gaulliste, la France a abandonné toute pensée
anti-impérialiste, au point de prendre l’Amérique pour le phare
universel. Or, l’enchaînement impérial est terrible : on commence par
parler anglais et l’on finit par bombarder une capitale européenne sur
ordre de Washington...