La liberté n'a pas de formule magique

Marianne, 24 septembre 2001

Avant les attentats du 11 septembre, une fort intéressante polémique commençait à naître en France autour d'un livre, "La République xénophobe" que les retombées de l'émotion new-yorkaise ne devraient pas faire oublier. Le livre recense assez minutieusement les nombreuses techniques policières par lesquelles la IIIème République s'est employée à contrôler sans cesse plus sévèrement les allées et venues ainsi que les agissements des étrangers accueillis sur son sol. Etude précise, documentée, froide, qui n'en pose pas moins deux problèmes fort chauds : d'abord celui de la République comme régime ; ensuite celui de l'ordre public dans un monde caractérisé par de nombreux mouvements de personnes.

La première question est simple, et purement idéologique. Le cénacle intellectuel français s'était paresseusement habitué à penser que la République était garante de toutes les libertés, qu'elle ne recourait qu'au minimum indispensable de mesures policières, par opposition à ce qui passe pour son contraire, la monarchie dite absolue, laquelle se trouvait être, bien entendu, tyrannique. Le livre de Deschodt et Huguenin montre qu'au contraire la République, de la plus droitière à la plus bonnasse, radicale, socialiste ou radicale-socialiste, se méfiait des étrangers au moins autant et même beaucoup plus que la défunte monarchie - succombant à des pratiques fort proches de celles que réclame aujourd'hui la droite nationale, Jean-Marie Le Pen inclus. De ce point de vue, on s'amusera à lire les passages intitulés : "la gauche au pouvoir, et le durcissement du Cartel" ou encore "le Front populaire, quel bilan ?" qui prouvent que, plus la République fut à gauche, plus elle fut "répressive". Un exemple ? C'est à partir du 14 août 1936 qu'une circulaire, signée de la main de Roger Salengro lui-même, interdit "de ne plus laisser désormais pénétrer en France aucun immigré allemand et de procéder au refoulement de tout étranger, allemand ou venant d'Allemagne" circulaire dont, bien entendu, les principales victimes furent les Juifs persécutés Outre-Rhin. Le socialiste Marx Dormoy qui succède à Salengro paraît plus répressif encore et pour cette raison gardera sa fonction sous les gouvernements radicaux.

Voilà évidemment une jolie pierre dans le jardin de ceux qui n'ont que le mot République à la bouche comme si elle était l'alpha et l'omega de la liberté - pierre qui s'ajoute à celles, déjà nombreuses, que la République ne cesse d'accumuler depuis la Révolution française, laquelle fut sans doute la plus tyrannique de toutes les pages de l'histoire de France, ou, pour être moins polémique, depuis les "fiches" de la République radicale des premières années du siècle, jusqu'aux Républicains musclés de notre IVème République recourant à la torture contre les premiers attentats terroristes du FLN - pratique qui ne fut interdite qu'après le coup d'Etat de 58 par le dictatorial de Gaulle... Réflexion à rapprocher du regard plus que désabusé que le dernier film de Rohmer, "L'Anglaise et le Duc", pose sur la Révolution française, aussi impitoyable, à bien y regarder, que le fut jadis celui du "Danton" de Wajda . On aurait plutôt l'impression que la monarchie, avec sa vieille distinction entre la sphère privée et la sphère publique ne fut pas, de tous les régimes, le moins libéral ; et que, surtout, la République et la monarchie ne s'opposèrent pas tant entre elles qu'elles ne s'opposent ensemble à leur commune hantise, le prurit d'anarchie qui ne cesse de reprendre régulièrement un peuple foncièrement libertaire.

D'où la seconde question de l'excellent livre de Deschodt et Huguenin : l'ordre public, sous quelque régime que ce soit, peut-il se passer de surveiller les allées et venues d'immigrants, et de contrôler ses frontières, ou tout simplement peut-il se passer de frontières ? En ayant l'air de trouver excessives les mesures que la République est conduite à prendre dans les années vingt, et plus encore dans les années trente, en face d'une recrudescence rapide des migrations en Europe, les auteurs nous la baillent belle : qu'eussent-ils fait à la place de nos ministres de l'Intérieur ? Fallait-il laisser sans contrôle l'immigration tandis que la crise de 29 d'abord, puis la montée des extrémismes en Europe, notamment en France, fragilisaient sans cesse davantage le tissu économique, social, et politique de notre pays ?

Au national socialisme (ou plutôt à l'impérial socialisme), il eut mieux valu donner immédiatement une réponse militaire plutôt qu'une réponse policière qui ornée de quelques fleurs de rhétoriques pacifistes faisait partie d'une stratégie de repli et de ce qu'on pourrait appeler la psychologie maginot : mais c'est alors la démocratie plus que la République qu'il faudrait incriminer.

Bien entendu, la question vaut aussi pour aujourd'hui, à l'heure où le bougisme ambiant voudrait nous faire accroire qu'un individu moderne doit nécessairement vivre un peu partout sur la terre sauf dans le pays où il est né. La question n'a fait que reprendre plus d'actualité depuis les évènements du 11 septembre et la nécessité corrélative de lutter contre le terrorisme - en sorte que la IIIème République ne doit pas nous apparaître plus ou moins "répressive" que n'importe quelle autre période de notre histoire. Celle-ci fut presque toujours confrontée à la problématique de l'ordre, un ordre au moins aussi constitutif de la liberté qu'il ne s'y oppose - n'en déplaise aux babacoulistes anarchisant d'aujourd'hui. L'Etat en France fut toujours plus ou moins "policier" : il n'y a là rien d'autre que la problématique de la res publica, qui est plusieurs fois millénaire, et qu'il faudrait assumer en chacune de ses métamorphoses.

Reste la question du jour, aussi grave qu'elle le fut dans les années trente : à une menace extérieure, ne vaut-il pas mieux donner une réponse politique plutôt que policière, couverte du masque de la lutte contre le terrorisme ? Ce n'est pas tout à fait une autre histoire.

Paul-Marie Coûteaux