Préférence communautaire: le bon sens contre l'idéologie
Article paru dans Permanences, septembre 2007


Soyons pragmatiques, comme il le faut à propos de tout mot en "isme". On ne niera pas que le libre-échangisme qui régit aujourd'hui le monde eut une vertu, celle d'améliorer l'efficacité économique. C'est son principal avantage, constamment relayé par des milieux économiques qui en ont fait une idéologie indiscutable, idéologie dominante devenue dogme.

Des effets dévastateurs

Comme toujours le dogme devient irrationnel, notamment en ce qu'il omet plusieurs aspects de la réalité. Le libre-échange est certes favorable à quelques grands groupes capables de mettre en concurrence des bassins de main-d'oeuvre très inégaux quant aux salaires, aux protections sociales et aux formations, mais il a partout des effets dévastateurs, qu'il ne faut pas craindre d'énumérer sans souci de braver les tabous.

En favorisant les délocalisations, en ruinant les industries traditionnelles fécondes en emplois, mais aussi en savoir-faire anciens et quelquefois traditionnels, il aboutit à une vaste désindustrialisation de l'Europe dont la première conséquence, la plus visible, est le chômage de masse.

En matière agricole, il organise la concurrence inégale, aboutit à l'abandon du patrimoine agricole, par là de la ruralité, et finalement à la désertification du territoire national.

En matière culturelle, l'émergence des grandes industries culturelles du son et de l'image conduit à la constitution de grands groupes quasi-monopolistiques américains qui, bénéficiant de vastes marchés uniformisés (par exemple Disney et de manière générale les productions d'Hollywood), deviennent les principaux vecteurs de l'impérialisme culturel américain.

Le libre-échange désarme les Etats, les industries, les agricultures et même les cultures des pays les moins armés et, par-dessus tout, les pays africains dont les populations vivent en marge d'une mondialisation dont elles n'ont droit qu'à regarder les images à la télévision, encouragement évident à l'immigration de masse : celle-ci est aussi néfaste pour les pays de départ que pour les pays d'accueil, rompant partout tous les repères et les solidarités traditionnelles.

Immigration et libre-échangisme

Mais il faut faire le lien entre l'immigration et le libre-échange en rappelant toujours que si la gauche lui est favorable par idéologie, et par étourderie, c'est le patronat qui l'a provoquée et obstinément voulue dans les années 60 et 70.

Rappelons ce que Pompidou a dit à Philippe de Saint-Robert en 1972 lorsque ce dernier se plaignait de l'augmentation de la population immigrée et de ses conditions de vie : "Que voulez-vous, le patronat ne me parle que de ça ; des immigrés, il leur en faut toujours plus".

La conjonction de "l'immigration concurrentielle" et de la menace que fait peser sur les standards européens le recours dans les pays émergents à une main-d'oeuvre à bas salaires et très peu protégée provoque une insupportable pression sur tous les marchés livrés à la concurrence, pression dont les conséquences sont bien trop rarement mesurées.

D'une part, les secteurs protégés et notamment les syndicats de salariés accumulent les protections de tous ordres, en particulier statutaires, par peur de la dégradation environnante : d'où, en particulier la crispation sur les statuts dans les différents services publics.

D'autre part, cette pression toujours plus grande sur les conditions de travail et les salaires provoque sur une grande partie de la population active des angoisses (le fameux "stress") dont les conséquences psychologiques sont incalculables.

Le libre-échange réduit enfin les marges de manoeuvre politiques des Etats : c'est notamment vrai en matière d'environnement, les réglementations pourtant indispensables ne pouvant être imposées à des industries en butte à la concurrence de pays dépourvus de scrupules écologiques.

Il n'y a pas de politique possible de protection de l'environnement dans un monde où la concurrence est si intense.

Le palliatif compassionnel des politiques sociales

Les effets néfastes du libre-échangisme intégral ne sont masqués que par les pauvres rustines de la politique sociale et autres palliatifs compassionnels qui ruinent les budgets publics, dont le déficit représente aujourd'hui les deux tiers du PIB en France, et jusqu'à 98 % en Italie !

Dans un contexte concurrentiel marqué de surcroît par un euro fort, la situation n'est pas tenable - ce qui, entre autres effets, aura sans doute celui d'obliger certains pays comme l'Italie et peut-être le Portugal, voire l'Espagne et la Grèce, à sortir de l'euro.

Il ne faut pas avoir peur d'utiliser dans ce contexte d'urgence le mot de "protectionnisme".

Le seul Prix Nobel français d'économie, Maurice Allais, rappelant que la croissance mondiale a été plus forte dans les périodes protectionnistes (1880-1914 puis 1945-1970) que dans les périodes de libre-échange quasi absolu, est condamné au silence pour répéter que seul le protectionnisme à l'échelle européenne peut rétablir des conditions égales de concurrence, substituer une véritable politique industrielle au sauve-qui-peut général, et permettre aux Etats de mener des politiques souveraines en matière industrielle, agricole ou écologique.

Le Traité de Rome entendait créer une zone de libre-échange entre un nombre réduit de pays ayant des systèmes sociaux et des niveaux de vie comparables et protégés par la préférence communautaire.

Celle-ci a été peu à peu abandonnée sous les coups de boutoir de l'idéologie libre-échange, mise en oeuvre par l'OMC avec acharnement.

Seule l'adoption d'un protectionnisme rationnel à l'échelle européenne (dans les trois domaines de l'industrie, de l'agriculture et de la culture) peut justifier l'Europe.

Elle est sa raison d'être. Elle n'est d'ailleurs nullement incompatible avec le libéralisme économique et même peut seule le sauver. Après tout le théoricien du protectionnisme, l'allemand List, n'était-il pas un libéral ?

Paul-Marie Coûteaux


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