La Géopolitique explique-t-elle le monde ?
Pôle universitaire Léonard de Vinci

Poursuivant notre cycle intitulé " cinq leçons de politique française ", dont le présent numéro aborde ce qui constitue peut-être le point cardinal, la géo-politique, à savoir l’étude des relations entre une politique et la diversité des éléments qui forment son environnement naturel, nous ne pouvons manquer de formuler son présupposé, tel qu’il commence à se dessiner à grands traits : il existe une politique française (comme il existe certainement une politique propre à chaque nation) qui, dépassant les gouvernements, les générations et même les siècles, s’imposerait à chacun sous des formes évidemment différentes mais selon une organisation, ce que nous pourrions appeler une " logique ", constante.

Plus qu’un enjeu idéologique, ce que l’on nomme en patinage artistique des " figures libres ", l’art politique consisterait à reconnaître et à suivre des " figures imposées ", ensemble de codes formant une tradition auquel l’acteur politique, s’il peut jouer bien ou mal selon son degré d’adresse, de doigté, de fidélité ne saurait cependant se dérober.

Peut-être nos fidèles lecteurs ne s’en sont-ils pas aperçus : mais la simple évocation d’une politique française rattache notre problématique générale à une école de pensée qui, pour n’être certes pas majoritaire dans la France contemporaine n’en a pas moins ses lettres de noblesse intellectuelle et, à tout le moins, sa cohérence logique, cette école que Hannah Arendt nomme " la pensée de la tradition . Poser pour principe qu’il existe une politique française, qui s’ordonne autour de points suffisamment fixes pour " faire système " et même à l’occasion s’enseigner, suppose qu’une politique puisse se fonder sur une tradition et qu’une bonne politique est celle qui la respecte et en retrouve les voies ; ceci ne remet évidemment pas en cause l’idée de métamorphose, changement de forme et d’apparence du système, ni même celle du progrès, encore que celui-ci perde son caractère absolu s’il doit coexister avec le rappel de points fixes. Heureusement, l’idée même du progrès, et d’une manière générale l’idéologie moderniste qu’elle fonde, après avoir dominé la pensée occidentale pendant deux siècles au moins et sans doute trois (depuis la victoire des Modernes sur les Anciens), se trouve lentement battue en brèche par la pensée politique contemporaine . C’est dans cette brèche, encore bien étroite certes, que se glisse l’idée de constantes politiques, ce que Fernand Braudel nommait les " invariants ". Il faudrait citer ici toute l’introduction de l’ouvrage que le grand historien a consacré à " l’identité de la France " .

Poser pour principe qu’il existe une politique française et que la conscience et l’acceptation de cette tradition peut fonder l’autorité politique n’est cependant pas sans risques. On s’expose ainsi à l’objection que non seulement l’homme moderne, mais le simple bon sens adresse à toute pensée de la tradition : parce qu’elle a traversé le temps, et que, sinon sa permanence, du moins sa durée semble de loin lui conférer une certaine solidité, elle n’en est pas pour autant exempte d’une rationnalité. Même si la tradition est lointaine, même si " elle a fait ses preuves ", même si elle vient " du fond des âges " comme le dit de Gaulle quand il cherche à déchiffrer l’inspiration de l’Appel du 18 Juin, elle ne peut manquer de répondre tôt ou tard à la question de ses fondements. C’est ici le piège de toute pensée de la Tradition : car, pour tout un chacun, prisonnier d’une conception passablement édulcorée pour ne pas dire tronquée de la principale pensée traditionnelle que l’on connaisse en France, la pensée capétienne, ce fondement est nécessairement d’ordre métaphysique (ce que l’on appelle, pour aller vite, le " droit divin "). Toute tradition se mélangerait tôt ou tard avec une cosmogonie religieuse, pour nous le christianisme. Attaquant la pensée traditionnelle, les Modernes et autres tenants du progressisme pensent tenir ici leur argument imparable : postuler l’existence d’une politique française traditionnelle c’est avoir volens nolens partie liée avec la métaphysique chrétienne, et révéler ainsi son irrationnalité.

Ici se mesure toute la portée d’un regard géographique posé sur la politique ; il fonde la Tradition non point en métaphysique mais tout au contraire en physique.

Ainsi, ce qui fonde la permanence de la " politique française " n’est pas pour nous son appartenance à une cosmogonie religieuse dont, sous le vocable de tradition capétienne, elle ne serait en somme que l’appendice captif mais, un ensemble d’invariants naturels que l’on peut dire, pour aller vite, naturels en ce qu’ils ressortent à la géographie physique et humaine, invariants dont la pensée et la politique capétienne ont été elles-mêmes prisonnières pendant des siècles, indépendamment des références religieuses dont elles s’accompagnaient (de façon beaucoup plus relative qu’on ne le croit d’ailleurs). Ces invariants cimentés par l’histoire seraient seulement constitués par les conditions géographiques qui ont fourni le cadre obligé, invariable et surdéterminant de toute l’aventure politique qui se nomme la France et cela depuis ses origines. De cette structure géographique, les Capétiens et avant même les Capétiens, Clovis et les siens, n’ont été que les hôtes de passage ou, mieux, les serviteurs.

De quoi sont fait ces invariants ? De choses trop simples sans doute pour être admises comme déterminantes, et trop élémentaires pour que l’esprit moderne accepte d’y enfermer une fois pour toutes le tracé politique. Ces choses simples ressortent de quatre ordres principaux : l’eau, l’air, la terre, les hommes et leurs appartenances, éléments entrant bien entendu dans une série de combinaisons infinies : climat, répartition entre cotes et frontières terrestres, voisinages, structure de peuplement, etc… – en un mot un environnement qui s’impose toujours dans les mêmes termes au pouvoir politique quel qu’il soit à travers les siècles. Un exemple : la France, qui dispose d’une large cote méditerranéenne, ne saurait avoir la même politique vis-à-vis du monde arabe que l’Allemagne ?

On aperçoit sans doute ici l’enjeu d’une géopolitique française. Même la définition la plus simple qui soit de la géopolitique, telle que celle que propose le Général Gallois (" Etude des relations existantes entre la décision politique et son environnement ") détermine un ensemble de questions à vrai dire innombrables. Nous avons essayé de les inventorier les unes après les autres dans la présente leçon : d’abord, comment peut-on repérer au fil de l’expérience historique, les relations qui peuvent exister entre les déterminants géographiques et les politiques menées tour à tour ? Ensuite, peut-on considérer que semblable relation est universelle, c’est-à-dire observable aussi bien en Europe qu’en Asie ou en Afrique ? Enfin, pour s’en tenir cette fois au seul cadre européen, jugerons-nous que les politiques nationales demeurent à ce point déterminées par l’environnement géographique que la politique d’un pays européen est irréductible à celle d’un autre pays européen – autrement dit qu’il existe une politique allemande, une politique anglaise, une politique française et que les unes et les autres, se trouvant respectivement tributaires de leurs géographies singulières ne sauraient en aucune façon se fondre en une politique unique, comme le postule le fédéralisme européen ?

C’est ici le point d’application le plus brûlant, de par son actualité et sa charge polémique, de notre présupposé. Mais qu’on veuille bien cependant accepter de ne point sauter aussitôt sur cette querelle particulière qui oppose les " Souverainistes " et " fédéralistes ", pour consentir au détour théorique que nous n’avons fait ici qu’esquisser : car les enjeux de cette question dépassent de beaucoup l’anecdote de la construction, ou de la destruction européenne qui n’est certainement qu’une application fugitive d’une question beaucoup plus vaste tenant au fondement même de l’aventure politique...

William Abitbol, directeur et Paul-Marie Coûteaux, directeur des Ètudes

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