Pérégrinations du dualisme

 

« Ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas » : cinq siècles avant Jésus-Christ, Parménide formulait ainsi le cœur de ce qui allait devenir, avec l'école platonicienne, puis néoplatonicienne, puis la tradition chrétienne, l'une des veines les plus constantes de ce que l'on pourrait appeler la « pensée européenne ». Elle postule que, au monde imparfait et fugace de la réalité (que plusieurs dialogues socratiques nomment « le monde inférieur » et qui préfigure en somme « l'ici-bas » chrétien) s'oppose un « autre monde », ce que Platon appelle « le ciel des Idées », les Chrétiens « le Ciel », les poètes « l'Invisible» , et la philosophie critique « la Vérité ». Cette manière radicale d'instituer un domaine de l'Etre échappant aux choses mortelles, c'est-à-dire de poser la question métaphysique, fut bien entendu combattue par un matérialisme estimant, comme l'Ephésien Héraclite, que rien n'échappe à la matière, conséquemment que tout passe, se corrode et se transforme, selon la règle universelle posée par le fameux « panta rei » (« Tout s'écoule, rien ne demeure, le même homme ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière »…). Cette philosophie de l'éternel devenir élimine toute fixité, essence ou permanence extérieure au monde sensible, et exclut donc la question métaphysique - biffant une fois pour toute et non sans rage ce que Nietzsche nommera les « arrières-mondes ». Elle triomphe aujourd'hui dans les esprits, au point que l'on tient communément le monde pour une sorte de matière plastique où « tout est possible », nul ordre caché, nulle « nature des choses », nul principe éternel ne retenant nos expériences historiques sur la voie de leurs impérieuses avancées, autoproclamées « progrès »...
Parménide et Platon sont ainsi à l'origine d'une tradition qui court à travers toute la pensée européenne. Bien entendu, l'affirmation plusieurs fois répétée par Platon du caractère illusoire de la vie terrestre et de l'immortalité de l'âme, assortie de sanctions dans la vie future, et jusqu'à ce passage de la République où Platon affirme qu'une Idée unique, le Souverain Bien, règne dans le Ciel des idées, ce début de monothéisme ouvre la voie à ce que sera le christianisme. Certes, celui-ci est un composé d'influences, notamment hébraïques, et le christianisme n'est pas tout entier platonicien. Mais une de ses filiations l'est de façon très nette, celle des néoplatoniciens d'Alexandrie, et d'abord celle du grand Plotin (IIIesiècle après Jésus Christ), dont les grandes thèses, aspect trinitaire de la divinité, appréhension intuitive et mystique de l'absolu divin, influenceront les pères de l'Eglise, à commencer par le plus célèbre de ses disciples, Saint Augustin. Augustin fut d'abord Platonicien, et l'on peut dire qu'il l'est en grande part resté, ne serait-ce que par son opposition constante de l'au-delà et de l'ici-bas, et par une vision de l'histoire dont Hannah Arendt a écrit qu'il « ajouta à la notion chrétienne d'une vie éternelle l'idée d'une civitas, Civitas dei où les hommes continueraient à vivre en communauté dans l'au-delà », dévaluant ainsi la vie terrestre, simple expérience et dévoilement de la Vérité divine du monde. Telle est la ligne la plus ardue de la philosophie chrétienne, ce que Montherlant appelle la ligne de cœur « parce qu'il me semble la voir courir comme la sève dans un arbre au cœur du christianisme. Elle est une tradition qui va de l'Evangile à Port Royal, en passant par Saint Paul et Saint Augustin. La devise que je lui donne est le cri de Bossuet : "doctrine de l'Evangile, comme vous êtes sévère !" ».
Dès Platon, Plotin et Augustin, deux lignes traversent l'histoire de la pensée européenne et s'affrontent dans une tension constante. Ce pourrait être une summa divisio des conceptions du monde que de distinguer, mais ici les mots sont trompeurs, d'une part la philosophie réaliste qui, à l'instar de Machiavel, de Hobbes, Hume, Locke et de philosophes souvent anglo-saxons, ne se préoccupent délibérément plus des fins dernières (ou qui l'installent dans ce monde, à la manière idéaliste), d'autre part la philosophie de tradition grecque, juive, chrétienne ou islamique, qui ne voit dans la réalité sensible que le reflet plus ou moins impur et mensonger d'une vérité transcendante, laquelle est seule Vérité.
Quel que soit son arbitraire, cette opposition regroupe en deux familles de pensée inconciliables l'ensemble des représentations du monde formées au fil des siècles et des civilisations européennes. L'une croit à la nature des choses, et la juge immuable, au point que ne se conçoit nulle autre sagesse que la nécessité de s'y conformer. L'autre juge que tout, dans l'univers, n'est que changement perpétuel, que le monde et la vie se façonnent sans fin - que l'on peut « changer la vie », formule rimbaldienne qui pourrait à elle seule, avec le fameux « Dieu est mort », résumer l'ensemble du terrible XXe siècle. L'un croit en « l'autre monde » et répète avec Augustin que le royaume n'est pas d'ici-bas ; l'autre jongle avec les réalités comme autant de masques ajoutant leurs parures à l'incessant mouvement des choses, jusqu'à tordre leur « nature » -c'est bien ce à quoi travaille sous nos yeux la marchandise, grande maîtresse d'un monde délié de tout respect d'un ordre secret…
Qu'on y regarde de près : l'opposition fondamentale qui parcourt les civilisations européennes n'est donc pas, et moins aujourd'hui que jamais, calquée sur les religions, opposant par exemple une Europe orthodoxe et une Europe catholique. Vieilles fractures ! L'opposition opérante met plutôt en scène ceux qui croient - et qui peuvent fort bien, d'ailleurs, formuler leur foi à l'écart de toute religion et se satisfaire de « grands principes immuables » et la vaste cohorte de ceux qui ne croient pas, aussi chatoyants soient les masques derrière lesquels se cachent leur nihilisme plus ou moins avoué. Ces perpétuels modernes jugent bravement que toute innovation est bonne en ce qu'elle accroît « le champ des possibles » sans qu'aucune instance ne puisse contrevenir à la liberté prétendument infinie de l'expérimentation, qu'il en sorte le meilleur ou le pire.
Il va sans dire que cette opposition simple a des traductions politiques précises et immédiates : que l'on songe par exemple au débat sur la « nature » de la France (que d'aucuns formuleraient en termes plus anciens « d'éternité de la France ») qui divise les Français bien plus profondément que ne le fait la dérisoire grille droite/gauche. Certes, les « croyants », et la vaste cohorte des dualistes de toutes sortes qui ne croient pas que la réalité absorbe l'Univers, sont nettement minoritaires (et d'autant plus faibles, d'ailleurs, que la moitié d'entre eux refuse tout lien avec l'autre moitié pour cause de raidissement extrémiste et d'intimidation médiatique !).
Mais peu importe : dans l'éternelle querelle de la liberté, qui est l'éternelle querelle du verbe Etre et du verbe avoir, le plus grand nombre peut bien juger que la liberté consiste, non point à être ce que l'on est, mais à faire ce que l'on veut et de folâtrer à l'infini dans l'immensité des circonstances, des plaisirs, et des gains. Si ce qui est Est, une fois pour toute, ce qui n'est pas ne peut, à la fin des fins, que perdre toutes les parties…

Paul-Marie Coûteaux