Fernand Braudel ou le fin tiret

 

Il est sans doute peu de questions aussi énigmatiques que celle du découpage des connaissances. Mieux vaudrait d'ailleurs dire : de la Connaissance, puisque chacun de ses compartiments dépend des autres, agit sur eux, évolue avec eux -seule l'impossibilité de les aborder ensemble nous imposant de définir des domaines. Découpages arbitraires, bien entendu, au point qu'ils sont souvent incompréhensibles d'une civilisation à l'autre, et qu'il nous paraisse par exemple absurde que certaines aient confié la médecine aux astrologues, ou que d'autres aient inscrit la philosophie dans les mathématiques. Dans la civilisation française, la répartition des connaissances fut durablement fixée par l'Instruction publique -la liste des épreuves au baccalauréat classique fournissant l'archétype courant. C'est ainsi que, pour nous, physique et chimie vont de pair, comme histoire et géographie : mais avons-nous assez étudié ces découpages et ces liaisons -et par exemple, pour s'arrêter sur ce dernier exemple, ce fin tiret qui relie le vieux couple « Histoire-géo » ?
La formule « Histoire-géographie » accorde à la première, souvent ornée d'une fière majuscule, une sorte de primeur sur la seconde. S'il va de soi que les deux disciplines entrent en relation dialectique et que, pour reprendre une formule fameuse d'Engels, « l'homme est toujours confronté à une histoire naturelle et à une nature historique », peu d'historiens, ont accepté cette égalité dialectique ; c'est très souvent en de courtes incidences qu'ils mentionnent un déterminisme géographique -à l'occasion du récit d'une bataille par exemple, où l'on découvre combien peut être décisif un détail climatique ou géologique. Bien rares les historiens qui acceptent le détour et décrivent en détail ce qui passe pour le décor, et si Michelet ouvre son Histoire de France par une description minutieuse du « terrain », passant en revue les contrées de la France (ce sont sans doute les plus belles pages du grand historien), il n'y revient hélas plus guère par la suite.
Plus systématique fut l'un des pères de « la Nouvelle Histoire », Fernand Braudel : sans doute parce que l'un des pères de l'Ecole, Lucien Febvre, fit un principe de toute étude historique de fixer d'abord un cadre géographique -le Rhin, par exemple, comme Braudel choisit la Méditerranée. Mais le goût de Braudel pour la géographie, au sens le plus physique, et l'on pourrait écrire « charnel » de ce terme, dépassa sans nul doute la règle épistémologique des Annales, cette école toute française dont il fut pour ainsi dire le Pape incontesté après la seconde guerre mondiale et jusqu'à sa mort, en 1985. Que cette dimension de son œuvre fût au moins aussi sentimentale qu'elle était théorique, il ne l'admit, et pour ainsi dire ne le confessa, que sur le tard, dans la magnifique introduction de son Histoire de France, ainsi que dans le premier tome de cette œuvre restée hélas inachevée, et qui était précisément consacré tout entier à la géographie.
Revenons sur ces pages mi-géographiques, mi-historiques, cette illustration du « fin tiret » menée sur un ton littéraire, quelquefois bonhomme qu'on suggérera à tous ceux qui se disent aujourd'hui « souverainistes » de lire avec soin, car ils y trouveront sans nul doute l'un des plus puissants arguments à glisser dans leur besace : que fait d'autre la mondialisation, et son succédané dit régional, le fédéralisme européen, sinon nier le lien entre cette part d'histoire qu'est « la politique » et la géographie continentale ? Celle-ci, en Europe plus qu'ailleurs, révèle de telles oppositions (entre les contrées maritimes et les continentales, les climats du Nord et ceux de Méditerranée, par exemple), qu'elle suffit à rendre illusoires, et d'ailleurs déraisonnables les récurrents prurits qui, sous le prétexte abstrait d'unité, ne prétendent rien moins que les gommer ?
Par où prendre une si vaste question ? Prenons ce point, pour commencer : la datation de la France, dont dépend l'idée de sa pérennité, ou de sa facile absorption dans de plus vastes ensembles. Braudel s'emporte contre l'idée si courante aujourd'hui chez les Modernes, selon laquelle la France ne serait qu'une construction somme toute récente -absurdité qui n'a de vraisemblance que si l'on fait justement de la France une simple construction, qu'elle soit monarchique, comme chez Maurras, ou républicaine, chez beaucoup d'autres. Combien serait-il nécessaire de retrouver cet élargissement du temps que le Maître lisait à livre ouvert dans la géographie de la France : « Le passé, écrit-il, flotte autour de nous, méconnu et insinuant, et, sans trop le savoir, nous y sommes englués ». Et de citer Fernand Dumont : « Il amène ses marées jusqu'à nous, et aucun phénomène ne saurait être imaginé à l'écart de lui ». Ce sont, poursuit Braudel, « ces marées précisément, ces flux profonds du passé de la France que j'essaie de détecter, de suivre, pour juger de la façon dont ils se jettent dans le temps présent comme les fleuves dans la mer (...). C'est l'épaisseur entière du passé de la France qui est à mettre solidairement en cause, dès avant la conquête romaine de la Gaule et jusqu'à aujourd'hui. La France de Louis XVI est déjà, plus que certainement, une très vieille personne... ». Or, pour retrouver ce qu'il nomme à de nombreuses reprises « l'épaisseur du passé de la France », et réfuter l'affirmation aussi banale que sotte de l'économiste Robert Fossaert selon laquelle « notre pays n'est pas venu du fond des âges, mais a pris naissance dans l'histoire », l'historien doit faire un détour par la géographie : « Comme si l'histoire n'allait pas jusqu'au fond des âges, comme si histoire et préhistoire ne constituaient pas un seul processus, comme si nos villages ne s'enracinaient pas dans notre sol dès le IIIe millénaire avant le Christ, comme si la Gaule n'esquissait pas à l'avance l'espace où la France allait grandir. Le sentiment du lieu, des lieux, est d'abord un sentiment de l'histoire ; ce que porte la terre, c'est d'abord le temps -en quoi elle ne saurait mentir, soit dit en passant, car elle porte toujours, comme un visage ses rides, les traces si parlantes d'une histoire...
Autre point : ce que l'on nomme, souvent trop distraitement sans doute, la géo-politique, rappelle cette évidence que l'on ne saurait voir le monde de la même manière selon que l'on vive en Californie, en Sibérie, en Saxe, ou bien en Languedoc - une de ces évidences que la mondialisation tente d'effacer des esprits mais qui ressurgira toujours, aussi ras que la propagande anti-nationale la coupe, comme l'herbe le long des chemin ? La phrase fameuse d'Emmanuel Berl « la terre ne ment pas », a souffert d'être placée dans la bouche d'un vieux maréchal et confondue avec une collaboration qui mentait, elle, ne serait-ce que pour une raison géographique :car il était faux que la France et l'Allemagne, et d'autres nations encore, pussent se fondre dans un ensemble unique, l'Europe, si vaste qu'elle ne saurait fondre toutes ses conceptions du monde en une politique unique, qui eut alors perdu tout lien avec une nature -en sorte que la phrase de Berl sur « la terre ne ment pas » ressort plutôt à la logique nationale, que le rappel à la nature est une arme de résistance à l'Empire, un antidote à ses démesures, et la plus sûre raison de l'écroulement probable des échafaudages européens flottant au dessus du vide...
Mais la question européenne n'est pas la seule qu'éclaire, et surplombe, le « détour géographique » : il en va de même d'une autre question du jour, la régionalisation -laquelle n'intéresse d'ailleurs pas moins les souverainistes s'ils voulaient bien théoriser leur affaire. La phrase de Braudel : « Que la France se nomme diversité », qui sert de titre au premier chapitre de l'Identité de la France, pulvérise l'idée, souvent maniée par les découpeurs de « l'Europe des régions », selon laquelle les régions offrent à l'action publique des cadres plus naturels que ne le sont les nations et leurs frontières réputées arbitraires. Le Maître se fait radical dans sa description de la diaprure française : « Cent, mille Frances sont en place, jadis, hier, aujourd'hui. Acceptons cette vérité, cette profusion, cette insistance à laquelle il n'est ni désagréable, ni même trop dangereux de céder », écrit-il. « Vivre dans les Alpes ou dans le Massif Central ne signifie pas grand chose si l'on ne précise pas dans quel « pays » exactement nous vivons (...). Il suffit d'un pan de colline, d'un creux de vallée pour protéger en Provence tel village privilégié, ou telle plage, du mistral qui, à courte distance, au tournant d'une route, souffle avec la même violence que la tramontane. Et pourquoi, en Alsace du Nord, le printemps déboule-t-il d'un seul coup -c'est un moment exquis- avec une avance qui surprend Goethe, un Rhénan de Francfort, à deux pas de là ? »
Braudel cherche, et trouve, dix ou vingt explications au foisonnement de « l'étonnante mosaïque » : les cassures des plissements tertiaires, la variation des couches sédimentaires, la diversité même des massifs montagneux, Alpes, Pyrénées, Jura et Vosges, apparus à des âges différents, au fond de nos milliers de millénaires, et ce Massif Central, forteresse placée en notre cœur, d'où divergent les eaux, les routes et les hommes. « Sa masse forme barrière entre les différentes Frances ; il les sépare, c'est vrai, mais en même temps il les joint, les nourrit de ses immigrations répétées ». Il y a aussi, bien sûr, la diversité des climats : « Songez à tout ce qui dépend de l'association climat, sol, relief -pas moins que l'agriculture, les types d'habitat, les nourritures, les modes de vie ». Enfin, le travail de l'Histoire, les tissus créés par de petites économies locales « à faible rayon d'action, qui tendent à l'auto-suffisance ». Conclusion, somptueuse : « Je pense, par contraste, à la monotonie de tant de paysages de l'Europe nordique où les dépôts glaciaires ont tout recouvert et collent aux sols comme une peinture indélébile. Je pense aussi aux zones de la latérite, la terre rouge, pulvérulente des pays tropicaux de Madagascar ou du Brésil (...) dans la pampa argentine, un train monotone vous emporte, qui jamais ne s'offre la fantaisie d'un seul tournant et traverse, des heures durant, le même paysage ». Qu'on régionalise autant qu'on le veut ces terres monotones ! La France, elle, n'est guère régionalisable, en raison de sa diversité même : cette foison magnifique échappe à tout découpage, il faut la peindre au pinceau le plus fin, à petites touches, pagus après pagus, et c'est bien ce qui fait d'elle, selon une réaction toute politique qui explique sans nul doute le travail millénaire de « centralisation », une unité impossible à fragmenter, sauf en de très petits territoires, bien trop exigus pour prétendre à quelqu'autonomie politique que ce soit...
Ce ne sont là que de furtives illustrations de ce qu'apporte à la Connaissance une reconsidération du découpage nécessaire mais arbitraire des disciplines, en particulier de l'histoire et de la géographie -à la Connaissance, et conséquemment à l'action politique pour quiconque prétend en mener sans pour autant se dispenser de réfléchir. Si ce que nous nommons « la France », d'un mot qui n'est certes pas seulement une notion géographique, ni seulement une notion historique, mais aussi un immatériel, une idée, si la nation française est depuis « le fond des âges » une unité, qu'elle a cent fois égarée et quelquefois perdue mais qu'elle retrouve toujours tôt ou tard, si elle est une souveraineté, qu'elle a cent fois remise en jeu et quelquefois abandonnée, mais qu'elle retrouve toujours à travers les vicissitudes, les erreurs et les trahisons, ce n'est pas tout à fait par hasard... Michelet avait sans doute raison d'écrire, en historien, que la France « pouvait ne pas être » -mais il est tout aussi vrai, pourtant, qu'il était impossible qu'elle ne fût point, du point de vue du géographe.

 

Paul Marie Coûteaux