Culture et civilisations
A qui préfère l'ordre plutôt que l'anarchie, grand mal de ce monde, Cicéron a de longue date livré une clé fort précieuse en assurant que, lorsque la violence ou le désordre régnaient dans la cité, rien n'était plus précieux que le travail du philosophe, qui consistait à redonner leur sens aux mots. Travail aujourd'hui titanesque, quand la plus grande part du vocabulaire politique vogue dans une bienheureuse et bavarde imprécision : on nomme "république" ce qui n'a plus grand rapport avec la res publica, son fondement nécessaire, "démocratie" ce qui n'est qu'un enchevêtrement d'oligarchies, ou encore "nationalisme" une propension à placer agressivement sa nation au-dessus des autres, ce qui est en français l'impérialisme, c'est-à-dire tout le contraire. Mais parmi toutes les dérives qui encombrent un charabia médiatico-politique gavé de mots, il en est une plus grave encore en ce qu'elle corrompt toute lecture tant soit peu ordonnée du monde : on veut dire la lente dérive que subissent depuis des années les notions de culture et de civilisation.
On sait que, en allemand, le mot "Kultur" désigne l'ensemble des modes de vie ou des façons de dire et de faire propres à une communauté particulière : par exemple le "Kulturkampf" de Bismarck se voulait une réappropriation des caractères propres à l'Allemagne face à une latinité romaine, catholique et secondairement française, menaçant l'identité germanique. De même, le terme anglais de "culture" désigne lui aussi les particularités d'une communauté d'hommes et de femmes liés par une certaine manière de vivre - au point que, dans l'univers anglo-saxon, culture prend un sens très large, et que l'on parle par exemple de "culture culinaire". Le pudding ferait partie de la "culture anglaise" comme la possession d'armes à feu de la "culture américaine". ( C'est ce genre de faux-amis que pointait Curtius dans son irremplaçable étude, "De la France", comme étant la plus sûre cause des malentendus franco-allemands -malentendus hors d'atteinte, on le devine, de tous les sommets bilatéraux et autres billevesées du genre; passons...).
Ainsi, par un phénomène de contagion à la fois germanique et anglo-saxonne, le mot "culture" a pris la place de ce qui se nommait, et devrait encore se nommer en français classique une civilisation. Dans notre langue, civilisation désigne précisément ce qui est propre à chaque peuple, tandis que, par opposition, le mot culture réunit l'empyrée de la grande famille des civilisations, de ce qui est en chacune d'elle le meilleur ou l'exquis -et qui, par sa profondeur, sa grâce ou sa perfection, peut être dit "universel". En somme, le mot culture ne doit s'employer qu'au singulier pour désigner l'universum des meilleures oeuvres de l'esprit, tandis que le mot civilisation peut s'employer au pluriel, chacune désignant en somme la déclinaison dans l'ordre social de la diversité des nations.
Or, il est aussi dangereux de parler des "cultures" pour désigner les civilisations qu'il l'était jadis d'invoquer "la" civilisation, comme s'il n'y en avait qu'une, et que toutes les autres devaient être reléguées dans les ténèbres extérieures de loa Barbarie, conception qui n'est pas loin d'être, aujourd'hui encore, celle des néo-conservateurs au pouvoir à Washington. Toutes les civilisations sont égales, ainsi que le sont ou doivent l'être les nations dont elles émanent, en sorte qu'il importe de les faire vivre chacune selon ses caractères géographiques et historiques, selon ses particularités et son génie propre, afin que chacune puisse apporter "ce qu'elle a de meilleur au monde" -pour reprendre les termes de la belle phrase de Paul Claudel, "Ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c'est soi-même". Encore faut-il avoir le goût, la fidélité et le simple courage de faire vivre sa civilisation pour participer ainsi à l'universum de la Culture. Vouloir participer indifféremment à toutes les civilisations, par exemple à l'enseigne de ce qui se nomme indûment la "société multi-culturelle", c'est s'interdire d'accéder à cet universel, alors même qu'on imagine le contraire. Car c'est à travers une langue particulière, une manière particulière de vivre et de penser que chaque homme participe à l'échange ; sans cette médiation nécessaire, il n'est que pauvre petit soldat d'une mondialisation qui n'a plus de rapport avec la culture ni avec l'universel parce qu'elle n'a plus de rapport avec aucune civilisation...
Ces distinctions paraîtront secondaires aux Modernes et à tous les esprits bavards qui croient possible de mélanger impunément le sens des mots. Il y a pourtant dans la distinction des civilisations et de la Culture universelle l'idée même de ce que pourrait être un monde en ordre, et peut-être l'unique voie vers la paix entre les nations. Sans doute serait-ce la mission des intellectuels que de veiller au sens des mots et de les polir en ce qu'ils sont la condition de tout être, en même temps que de toute pensée et de tout échange entre les hommes. Mais, de cela, qui se soucie encore ?