Histoire et géographie :
En quoi je suis « Européen »
(Salamandra, 2003)
Ma
grand-mère naquit en Russie, exactement en Ossétie du Nord, de père
ossète et de mère russe « blanche ». Par Odessa, en 1921, elle a fui
l'Armée rouge, qui avait tué ses deux parents et sa sœur, pour trouver
refuge à Istamboul (Constantinople, comme elle continua à dire jusqu'à
la fin de sa vie) où elle se maria avec un rejeton d'une famille
d'armateurs belges, laquelle était d'ailleurs mâtinée de sang italien
et grec – de l'île égéenne de Chios. Mon père naquit et fut élevé en
Turquie, avant de faire ses études en Suisse et en Angleterre, et de
vivre à Vienne et en Espagne, où il rencontra ma mère, et à Paris, où
je suis né par hasard, comme tout le monde. Périodiquement, affluant de
toute l'Europe, la famille Coûteaux se réunit autour de son aînée, qui
vit à Lausanne, sur les bords lumineux du lac Léman.
Ma
grand-mère mourut quelques jours après avoir appris que
Saint-Pétersbourg retrouvait son nom, nouvelle qui lui arracha des
larmes de joie. Dix ans plus tard, on l'aurait beaucoup chagrinée en
lui annonçant que l'Europe ne comprenait plus ni la Russie ni la
Turquie, qui furent avec la France ses deux patries. Diable, ces deux
nations n’entraient pas, et c'est sans doute heureux pour elles, dans
la boite de Bruxelles ! Même pas la Suisse, ses lacs et ses libertés
anciennes… Il est donc inutile de me demander ce qu'est l'Europe pour
moi : lorsque j'entends dire que je lui suis opposé parce que je refuse
de réduire sa diversité magnifique au petit moignon qui s'arroge son
nom (car l'Union européenne, surtout « élargie », sera toute différente
de l'Europe et même son contraire), je souris en silence, et je pense à
elle, Katevana Tzaratsousevna…